Banlieue moins chère

Comme à chaque augmentation du prix dʼessence, les conducteurs
font entendre leurs doléances, les médias en font une nouvelle
dʼimportance, et la population crie au scandale. En effet, le profit des
pétrolières est indécent, les revenus des gouvernements en taxe sur lʼessence
le sont presque autant, pourtant il en revient à chaque consommateur
de déterminer son réel besoin en carburant et de faire les choix de vie
appropriés. Curieusement, le facteur énergétique explique en grande
partie pourquoi tant dʼex-banlieusards quittent les secteurs en périphérie
des grands centres urbains pour sʼétablir définitivement au Centre Ville.
Les résidents du Québec sʼidentifient règle générale à une de deux
écoles de pensées : vivre en banlieue pour lʼespace, et vivre en ville pour
lʼactivité sociale. Le débat est sans issue, notre attachement pour lʼun ou
lʼautre des pôles intouchables est souvent bien émotif et aucun argument
rationnel nʼarrivera à faire basculer la balance. Par conséquent le présent
article se révèle plus pragmatique que réaliste, toutefois lʼampleur du
phénomène énergétique est tel quʼil est aujourdʼhui impossible de choisir
un lieu de résidence sans sʼattarder au facteur transport. Selon le CAA, la
possession dʼune automobile coûte en moyenne cinq à huit mille dollars
par année, une somme substantielle lorsquʼon prend en considération que
cette dépense représente près de 10,000$ de salaire brut (avant impôts).
À titre dʼinformation, le calcul du coût moyen ne tient nullement compte
de la valeur résiduelle du véhicule mais exclusivement des frais non
recouvrables liés à la propriété et à lʼusage dʼune automobile (assurance,
carburant, stationnement, entretient, financement, immatriculations,
etc).  À 7000$ par année, soit 580$ par mois, cette dépense serait
équivalente à un paiement mensuel dʼune hypothèque de 100,000$
au taux actuel. En dʼautres termes, les résidences plus accessibles
de la banlieue coûtent en réalité beaucoup plus cher que le prix de
vente semble lʼindiquer, et ce
en rendant lʼusage de lʼautomobile
obligatoire. Vivre en ville sans
voiture, en plus dʼéliminer le
stress de la conduite quotidienne
et en réduisant considérablement
le temps de déplacement, assure au
citadin urbain un pouvoir dʼachat
accru tout en étant immunisé
contre les soubresauts du prix
de lʼessence. Au Québec comme
dans plusieurs pays industrialisés,
le raisonnement économique
contre lʼautomobile est rejeté
du revers de la main puisque, à
lʼinstar du débat banlieue vs ville,
lʼattachement à lʼautomobile
est irrationnel et imperturbable.
Toutefois les sommes que consacre
notre société à lʼautomobile, que
ce soit par lʼachat de véhicules,
par le paiement lʼassurance, ou
par la consommation dʼessence,
sont à ce point astronomiques quʼil
serait dommageable de ne pas se
pencher sur les conséquences
économiques, environnementales, et sociales dʼun tel attachement.
Vivre au centre ville constitue une solution pratique quʼun nombre toujours
grandissant de Québécois met en pratique. La popularité croissante des
services de propriété partagée de voitures (www.communauto.com) reflète
également cette réalité. Les défenseurs de la banlieue et de lʼutilisation
quotidienne de lʼautomobile avancent que le système de transport public
Montréalais est à ce point déficient que lʼautomobile est la seule solution
pratique au déplacement en ville. De là débute une logique destructrice où
toujours plus de résidents délaissent le transport en commun pour favoriser
lʼautomobile, ce qui prive la société de transport de revenus nécessaires
pour améliorer le système, et ainsi de suite. Il est vrai que nombre de villes
Européennes bien connues des Québécois se sont dotés de transports publics
dʼune efficacité gênante, toutefois la réalité est que Montréal ne dispose pas
de la densité de population requise pour se payer un système comparable. Il
reste donc à sʼattaquer aux stéréotypes culturels qui affirment que le transport
public est une sorte de plan B, lʼalternative obligatoire lorsquʼon ne peut se
payer de voiture. Au contraire, le transport en commun devrait être favorisé
par tous les Montréalais, peu importe leur pouvoir dʼachat, pour ainsi libérer
le trafic malsain dʼautomobiles au centre ville, réduire la pollution, le bruit,
et le stress, facteurs indissociables lʼautomobile.  À ce moment pourrons-
nous enfin suivre nos collègues Européens et faire du développement urbain
basé non pas sur les besoins automobiles avant toute chose, mais bien sur
les besoins fondamentaux et esthétiques dʼune population urbaine moderne.
Plus que jamais, le momentum de retour à la ville stimule le changement.
Que ce soit pour se rapprocher de lʼactivité culturelle, pour se libérer de
lʼinfluence des pétrolières sur notre portefeuille, ou pour mener une vie
sans voiture donc forcément plus active, la ville offre une qualité de vie
insurpassable bien plus accessible que les croyances sociales le prétendent,
et ce autant pour les familles, que pour les jeunes et moins jeunes.