Du porno à des fins médicales

 

Par Le National
© Roger-Luc Chayer / Le National

Du porno à vocation médicale

Dans un grand élan confinant à la désinformation, le lobby international de la classification morale des sites web annonce une vaste campagne visant à protéger les enfants sur le Net. Une solution « win/win », comme ils disent. Pour qui ?

Le puritanisme américain ne fait pas forcément dans la dentelle. Ainsi, les militants anti-avortement les plus durs n´hésitent pas à faire circuler des vidéos et photos d´embryons ensanglantés, difformes ou abîmés afin de faire la promo de leur combat soit-disant « pro-life ». Regroupement de ténors de la nouvelle économie, l´ICRA (Internet Content Rating Association), quant à elle, invite les créateurs de sites web à remplir un questionnaire à la limite du gore. Il s´agit en effet de lui indiquer la présence, ou non, de « détail d´érections ou d´organes génitaux féminins, d´actes sexuels explicites, obscurcis ou sous-entendus, de violence sexuelle et de viol, de scènes sanguinolentes et de mises à mort d´êtres humains, animaux ou personnages imaginaires« … Il est néanmoins possible de préciser si ces scènes « apparaissent dans un contexte à vocation, éducative ou médicale et (donc) conviennent aux jeunes enfants« . Le tout afin de classifier les sites de sorte qu´ils soient, ou non, déclarés librement consultables par des enfants. On imagine d´emblée les supermarchés en ligne se ruer sur le questionnaire, pour ne finalement rien cocher rien du tout. A contrario, les sites hardcore, trash ou porno cocheront toutes ou parties de ces cases… s´ils acceptent d´aller s´y enregistrer. Sans oublier le fait que la majeure partie des sites qui s´inscrivent à l´ICRA sont américains, à tout le moins anglophones, que le système n´est donc guère viable hors la sphère anglo-saxonne. Et qu´ils sont donc minoritaires, ceux qui s´y inscrivent. Si le dilemme de la classification volontaire des sites web n´est pas nouveau, il vient néanmoins d´être relancé. Ou presque.
Une solution « win/win »

Créée en 1999, l´ICRA compte des membres prestigieux : AOL Inc., Bertelsmann Foundation, British Telecom, Cable & Wireless, IBM, Microsoft, Verisign, UU Net, Verizon ou encore Yahoo!, entre autres, font ainsi partie des membres actifs de ce lobby. L´objectif est de « moraliser » l´Internet pour que les enfants ne risquent pas, ou peu, de tomber sur des contenus inappropriés. Une fois les sites auto-proclamés visibles (ou non) par les mineurs, l´ICRA n´ira rien vérifier, sinon que le site comprend bien son logo sur sa page, ou bien un code correspondant à son étiquetage. La classification repose en effet sur un logiciel, installé par défaut dans Internet Explorer, et qui restreint, à la demande des parents, l´accès aux sites web en fonction de leur degré de nudité, sexe, violence et langage. Ce 23 octobre, l´ICRA décidait de lancer une campagne médiatique sur tout le continent nord-américain en révélant que « fait sans précédent en matière de partenariat public-privé, les trois sites web les plus visités, AOL, MSN et Yahoo, viennent d´adopter le système de labellisation de l´ICRA« . Aucune de ces trois méga-entités ne relaient cette campagne sur leurs propres sites, qu´importe : l´objectif est médiatique, et la presse relaie fidèlement le message. Sans jamais rappeler qu´AOL, MSN et Yahoo sont par ailleurs toutes trois membres fondateurs de l´association. Comme le dit lui-même le porte-parole de l´ICRA dans son communiqué, il s´agit bel et bien d´une « solution win/win« . Comprenez, tout le monde y gagne, les moralistes comme les e-commerçants. En septembre dernier, le Global Business Dialogue on Electronic Commerce (GBDe), autre lobby des multinationales du commerce électronique, avait lui aussi affiché son soutien à l´ICRA, par le biais de son groupe de travail baptisé « Cyber Ethics Task Force » (sic). Les opposants à la labellisation de l´ICRA n´ont, quant à eux, de cesse de rappeler qu´ils s´agit là surtout d´objectifs marchands masquant de réelles « censures économiques, politiques et mercantiles des contenus« . Tout site non-déclaré à l´ICRA est en effet inaccessible pour ceux qui ont intégré sa classification à leur navigateur. D´ailleurs, ce système n´est disponible que pour Internet Explorer sous Windows. Ou comment transformer l´Internet en une vaste galerie commerciale bien-pensante.