La tiers-mondialisation

Le tiers-monde nʼexiste pas. Par quel aveuglement des esprits brouillons
ont-ils pu englober sous cette fallacieuse étiquette des pays aussi dispa-
rates que les petites îles du Cap-Vert et lʼInde deux mille cinq cents fois
plus peuplée, la Tanzanie dépourvue de tout et le Nigeria ou le Mexique
riches en pétrole, la Corée du Sud qui conquiert des marchés en Europe,
ou même ces voisins que sont lʼArgentine du président Alfonsin et le Chili
du général Pinochet ? Depuis vingt ans, de sagaces observateurs répètent
inlassablement : le tiers-monde est un «concept fl ou, inconsistant, indéfi –
nissable», un fourre-tout  (1) « .
Superfi cie, population, ressources, vitalité économique, régime politique :
tout nʼest que contrastes, accentués par lʼextrême diversité des héritages
culturels et religieux qui, plus encore que les structures de lʼEtat ou de
lʼappareil de production, défi nissent la trame de la vie quotidienne, les
rapports familiaux et sociaux, le sens même de lʼexistence. La proximité
géographique rapproche-t-elle les destins de ces pays hétéroclites ? Non,
le Honduras accueille les bases dʼoù les maquisards partent à lʼattaque du
Nicaragua sandiniste. La foi en un même dieu transcende-t-elle les dif-
férences ethniques et linguistiques ? Voyez donc avec quel acharnement
sʼentre-tuent les troupes de lʼIran chiite et de lʼIrak laïque. Collines de
sable que déplace le vent, les immensités désertiques ne créent quʼune
apparente ressemblance : cʼest dans le sous-sol, pétrolier ou non, et dans
la tête des dirigeants que gisent différences et antagonismes. La cause est
entendue : le tiers-monde nʼexiste pas.
Dʼintolérables abus de langage ont pourtant osé lʼidentifi er à lʼextrême
pauvreté, voire à la misère. Un esprit libre ne peut alors que sympathiser
avec les quelques pays prospères dont les frémissements outragés, aux
abords du Golfe, disent assez clairement quʼils ne sauraient être rangés
dans la pitoyable catégorie des nations prolétaires. Leur légitime indigna-
tion rejoint celle des minorités opulentes qui mettent un soin jaloux à se
distinguer des populations démunies sur lesquelles elles règnent avec une
bienveillance attristée…
Des voix dans le désert
NON, décidément, le tiers-monde nʼexiste pas. Par quelle aberration des
braves gens ont-ils donc pu consacrer tant dʼattention à ce non-être ? Et
pourquoi, dans le même temps, dʼaussi savantes études ont-elles, sur des
milliers de pages, doctement expliqué quʼaucun concept ne pouvait rendre
compte des multiples facettes dʼune aussi complexe réalité ?
Ne vous y trompez pas. Rivalisant de cuistrerie, les uns et les autres sa-
vaient ce quʼils faisaient. Les premiers bâtissaient sur le sable de leurs
illusions romantiques un mythe que nourrissaient leurs fugaces émotions
révolutionnaires avant de les rendre à leur véritable vocation : faux in-
tellectuels, vrais conformistes balancés par lʼair du temps. Quant aux
seconds, ils poursuivent sans défaillance un objectif beaucoup plus prag-
matique : ils sʼattachent à démontrer que lʼexploitation coloniale ou néo-
impérialiste nʼest pas «responsable de la misère du tiers-monde» , que «la
liberté du marché est le moyen le plus rapide de juguler la famine» , que
«le but avoué des multinationales, autrement dit le profi t» , est conforme
non seulement à «la confi ance de leurs actionnaires qui leur ont confi é leur
épargne» , mais aussi aux véritables intérêts du tiers-monde en vertu de lʼ
«effi cacité de [leurs] décisions économiques  (2) « . Contre le pragmatisme
dont se prévaut cette idéologie libérale, les arguments ne manquent pas.
Revue Le Point – 34 – 2005
Ils appartiennent à des registres fort divers : aggravant la sous-alimen-
tation ou la famine, la production agricole se développe moins vite que
la population ; encouragées pour procurer des devises, les cultures dʼex-
portation sʼétendent au détriment des cultures vivrières, ce qui accroît
les importations de denrées payables en devises ; les ressources minières
sont en général exploitées par des compagnies étrangères, qui rapatrient
chez elles de substantiels profi ts ; les fi rmes multinationales ont déplacé
leurs centres de production vers le tiers-monde parce quʼelles y trouvent
une main-dʼoeuvre sous-payée, sans protection sociale ; les investisse-
ments étrangers éprouvent une compréhensible prédilection pour les
régimes autoritaires, qui savent parfaitement juguler les travailleurs trop
remuants ; les pays sous-développés ne peuvent guère peser sur les prix
de leurs exportations, fi xés en dehors dʼeux ; leurs valeurs familiales et
culturelles sont ébranlées par le choc des civilisations, accélérant urba-
nisation anarchique, clochardisation, délinquance. Prostitution enfantine,
etc., mais aussi révolte et, bien vite, répression.
Rien de tout cela nʼa jamais constitué un corps de doctrine, en raison
précisément de lʼextrême diversité des situations. Sur ce tableau, nul
nʼa jamais tenté dʼélaborer une idéologie.
Plus modestement, des agronomes ont montré du doigt les résultats désas-
treux de certains grands travaux, des déséquilibres alimentaires, des systè-
mes de fi xation des prix, de diverses formes dʼaide : ils ont raison. Des mé-
decins sʼacharnent à répéter que leurs efforts pour soulager la souffrance
nʼauront quʼune portée limitée aussi longtemps que ne seront pas assurés un
minimum dʼhygiène, lʼapprovisionnement en eau potable, une diète mieux
équilibrée, un meilleur contrôle des produits pharmaceutiques : ils ont raison.
Des pédagogues ont réalisé des expériences montrant à quel point il est ab-
surde de transposer tel ou tel système dʼenseignement : ils ont raison. Aux
équipements lourds et chers, vite hors dʼusage, que les pays industrialisés pré-
sentent comme autant de symboles du progrès, des ingénieurs ont opposé des
outillages adaptés, des énergies moins coûteuses, des techniques simples et ef-
fi caces : ils ont raison. Des urbanistes, des banquiers, des offi ciers supérieurs,
ont tout dit sur les méfaits de lʼurbanisation sauvage, dʼun endettement déli-
rant, des achats dʼarmes et de lʼinstallation de bases militaires : ils ont raison.
Grâce au ciel, il nʼont pas été entendus… Quʼon les laisse donc crier dans
le désert. Les pratiques quʼils dénoncent depuis deux ou trois décennies
continuent de se répandre, avec toujours plus dʼampleur, des moyens plus
considérables, et, bien sûr, des profi ts accrus.
Mais que se passerait-il si, au vu des résultats, leur diagnostic fi nissait par
sʼimposer ? Voilà bien le péril quʼil faut conjurer. Tout doit-être mis en
oeuvre pour assurer la perpétuation dʼun système qui, en dépit des crises,
des tensions et des explosions, reste éminemment rentable. A cette fi n, le
meilleur moyen est encore de disqualifi er ces agronomes, médecins, édu-
cateurs, ingénieurs, urbanistes, etc. Comment ?
Dʼabord, en leur attribuant une doctrine quʼils nʼont jamais élaborée, une
idéologie qui nʼest pas la leur. Deuxièmement, en les présentant comme
des agents, conscients ou naïfs, de la subversion soviétique (3). Troisiè-
mement, en leur attribuant des motivations qui leur sont étrangères, et no-
tamment on ne sait quelle «mauvaise conscience» , née dʼune «idéologie
de la culpabilité  (4) «
De toute évidence, si le «tiers-mondisme» est né de la monstrueuse ren-
contre entre un complot soviétique et la générosité dévoyée de frêles indi-
vidus tourmentés par leur conscience coupable, il nʼa aucun avenir. Rien
ne lui permettra de survivre au tableau quʼen brossent ses adversaires.
Le plus ancien paternalisme
Il est probable que ce tiers-mondisme-là nʼa jamais existé que dans
la tête de ceux qui le condamnent aujourdʼhui avec un tel achar-
nement : sans doute, dans leurs jeunes années, plus ou moins sta-
liniens ou maoïstes, ont-ils eux-mêmes été tentés de considérer le
tiers-monde comme un terrain favorable à lʼexpansionnisme chi-
nois, soviétique ou, plus généralement, communiste. Sans doute
aussi ont-ils romantiquement considéré quʼil leur suffi rait… dʼéliminer
lʼ«impérialisme» – et lʼampleur de la tâche ne les faisait pas reculer !
SCOOP: La série Covergirl
revient à Radio-Canada!
Par: Le Point
La populaire télé-série radio-canadienne Covergirl reviendra dʼici peu
sur les ondes, aucun commentaire nʼa pu être obtenu de la part de
Radio-Canada mais Le Point est arrivé pile sur les lieux de tournage, il
y a environ 3 semaines, coin Ste-Catherine et Alexandre-de-Sève.
À première vue, les mêmes personnages devraient être de la nouvelle
série et à en juger dʼaprès les moyens techniques mis en place pour
le tournage, cette seconde édition devrait être encore plus colorée.
Pour les horaires, simplement vérifi er sur le site web de Covergirl
au http://radio-canada.ca/television/covergirl

pour transformer le Sahel en paradis terrestre, lʼAmérique latine en foyer
révolutionnaire, et lʼAsie du Sud-Est en un jardin fl euri où couleraient le
lait et le miel.
Quiconque ne partageait pas leurs certitudes était traité dʼintellectuel pe-
tit-bourgeois. Car ils se nourrissaient, eux, de quelques brèves citations de
Lénine, de phrases magiques extraites du Petit Livre rouge, des récits de
vaillants guérilleros.
Avec un tel bagage culturel, ils confondaient tout, comme en mai 68 ils
confondaient les CRS et les SS. Certains avaient une excuse : si leurs
parents nʼavaient pas affronté lʼoccupant nazi, ils ne pouvaient leur expli-
quer la différence. Mais, plus ils profi taient de la fortune ou de lʼaisance
de papa, plus ils se prenaient pour des juifs allemands ou pour des révolu-
tionnaires du tiers-monde.
Le combat «anti-impérialiste» les absorbait tellement que, aveuglés
par leur passion adolescente, ils dressaient, rue Gay-Lussac, dʼimpre-
nables barricades contre le seul chef dʼEtat ayant osé sortir son pays
de lʼOTAN, critiquer la guerre du Vietnam dans le discours de Phnom-
Penh, troquer ses vils dollars-papier contre le bon or de Fort-Knox.
Puis, pendant quʼils se dirigeaient vers les rivages plus sereins de la
nouvelle philosophie, de la nouvelle histoire, de la nouvelle économie,
dʼautres, après eux, persévéraient dans les mêmes voies dʼune rhétorique
fuligineuse. Peut-être se sentaient-ils coupables des «crimes du colonia-
lisme et de lʼimpérialisme» ?
De tels transferts ne sont pas rares. Pour les soigner, il existe la délicate
chimie des tranquillisants et les services dʼun bon neurologue. Un honnête
psychiatre les aurait sans doute convaincus que, étant donné leur jeune
âge et leurs modestes fonctions, ils nʼavaient vraiment aucune part dans
les hauts faits dʼarmes de Faidherbe et de Gallieni, dans les massacres
de Madagascar ou dans le mauvais coup du général Guillaume contre le
sultan du Maroc. Et pas davantage dans les profi ts réalisés outre-mer par
des entreprises métropolitaines, comme jadis Boussac dans lʼexploitation
du coton au Tchad.
Sʼils ont suivi ce douloureux parcours, ils pourraient au moins se garder dʼat-
tribuer leurs propres motivations à ceux qui, depuis longtemps, analysent et
dénoncent les injustices et les désastres qui sʼaccumulent dans le tiers-monde.
Expliquer une telle action par un complot ourdi à Bakou en 1920 ou par une
quelconque «mauvaise conscience» ne relève pas seulement de la «malhon-
nêteté intellectuelle» , comme le dit M. Jean-Pierre Cot, ou du «mensonge»
, comme le dit René Dumont avec sa fougue habituelle (5). La malhonnêteté
nʼétant pas nécessairement stupide et le mensonge nʼexcluant pas automati-
quement lʼintelligence, il faut bien admettre, chez ceux qui attaquent ainsi le
«tiers-mondisme», une confortable dose de sottise. Avec aussi une pincée de
cette arrogance que fournissent les grandes certitudes, lʼarrogance que ma-
nifestaient les staliniens puis les «révolutionnaires» de mai 68 : ils allaient
construire, sur des bases meilleures, un monde quʼils connaissaient si mal.
Les voici donc en train de camper sur le terrain de la droite la plus clas-
sique.
Mais comme lʼarrogance a toujours su se faire humble ! «Moi, lʼAfrique,
lʼAsie, je les ai connues dans la boue, dans les camps de réfugiés» , dit le
docteur Brauman dans lʼinterview déjà citée. Depuis plus dʼun siècle, le
discours nʼa guère changé : «Moi, mes pauvres, je les connais dans leurs
taudis et dans leur crasse» , disait la dame dʼoeuvres sous la Restauration
ou sous le Second Empire ; imperturbable, son arrière-petite-fi lle tenait le
même discours en revenant de lʼouvroir au moment du Front populaire.
En effet, elle les connaissait : elle leur portait à domicile des bons de re-
pas, des vêtements chauds quʼils ne pouvaient acheter, un peu dʼargent
pour le loyer auquel le salaire ne permettait pas de faire face…
LʼAfrique et lʼAsie ne sont pas seulement la «boue» et les «camps de
réfugiés» . Cʼest dʼabord un ensemble de pays dont la population tra-
vaille et, pourtant, parvient à peine à survivre.
Cʼest un jeu de forces extrêmement embrouillé, aux multiples acteurs :
gouvernements en place, cours du zinc ou du cacao, taux pratiqué par les
banques, techniques de production plus ou moins avancées, mécanismes
du marché de Londres, spéculations, sorties de capitaux, corruption, pres-
sions de groupes économiques dont le chiffre dʼaffaires est supérieur au
budget de lʼEtat, mais aussi une culture et une manière de vivre, une atti-
tude devant la mort, une dignité qui vaut celle de tous les «missionnaires»
laïques ou religieux.
Des experts de choix
HUMBLE arrogance ! Les problèmes sont en effet tellement complexes que,
dit le président de Liberté sans frontières, «il était indispensable que nous nous
entourions dʼexperts» . Sentencieux : «On ne doit pas préjuger leurs conclusions
avant la fi n de lʼenquête  (6) .» Conseil valable pour les autres, pas pour soi.

Car, sans attendre la fi n de lʼenquête, le Dr Brauman conclut : «Le res-
ponsable [des drames du tiers-monde], affi rme-t-on, cʼest le système
économique mondial, cʼest la détérioration des termes de lʼéchange, cʼest
le prix injuste payé aux producteurs de matières premières. etc. Je pense
que ce diagnostic est faux  (7). « Les experts savent donc, dʼavance, ce
quʼils doivent démontrer. Et quels «experts» : Emmanuel Le Roy Ladurie,
qui passe de Montaillou à lʼéconomie du développement ; Jean-François
Revel, qui sait tout sur le sujet ; Pascal Bruckner…
Les experts pourront choisir leur itinéraire. Lʼimportant est quʼils par-
viennent au but fi xé par le Dr Brauman : «Il sʼagit pour nous de remettre en
cause une problématique dans laquelle la pauvreté là-bas est le refl et de la
richesse ici, les libertés ici sʼappuient sur des absences de liberté là-bas  (8).»
Pour ce faire, il suffi ra aux experts de montrer que les investissements,
transferts de technologie et ouvertures de crédit décidés par des fi rmes,
banques et gouvernements qui ont leur siège en Europe occidentale ou en
Amérique du Nord échappent à toute considération sur :
Les profi ts quʼils escomptent en retirer ;
Les conditions dans lesquelles ces profi ts seront réalisés : bas salaire ho-
raire, longue semaine de travail, absence de syndicats ;
La nature du régime en place, dʼautant plus utile à la «richesse» , et à la
«liberté» des nations industrialisées «ici» quʼil est plus autoritaire, plus
répressif, plus apte à maintenir les classes populaires dans la pauvreté et
la soumission «là-bas».
La tâche nʼa rien de surhumain. Les experts devront démontrer que le
décollage économique de la Corée du Sud ne doit rien à lʼabominable
dictature de Syngman Rhee (1948-1969), que celle-ci nʼétait en rien sou-
tenue par les Etats-Unis, que les capitaux nʼont pas été alléchés par lʼordre
que Syngman Rhee et son successeur ont su faire régner dans le pays, que
les profi ts ainsi réalisés nʼavaient rien à voir ni avec lʼexploitation des
travailleurs coréens ni avec lʼeffi cacité de la police.
Fermé le dossier coréen, ils devront montrer que la CIA nʼa pas installé
le président Mobutu à la tête du Zaïre, que les armes françaises nʼont pas,
par deux fois, sauvé son pouvoir, que les mines (cuivre, cobalt, uranium,
zinc, diamants, etc.) sont exploitées par des Zaïrois pour les Zaïrois, que le
Fonds monétaire international a tort dʼentretenir sur place des contrôleurs
pour limiter la gabegie et la corruption de ce protégé de lʼOccident, et,
surtout, que tout cela profi te à la population.
Sur leur lancée, les experts devront réécrire lʼhistoire de lʼIran, pour
gommer le coup dʼEtat de la CIA (1953) et «blanchir» les profi ts réa-
lisés par les fi rmes occidentales sous le contrôle de la féroce Savak ;
ils nous présenteront une version expurgée du coup dʼEtat militaire
au Chili, ne verront aucun lien entre les assassinats ou tortures et la
restitution des entreprises nationalisées à leurs anciens propriétaires,
trouveront une explication satisfaisante à lʼenrichissement de quel-
ques-uns pendant que le pays était ruiné par Pinochet ; ils prouveront
que le massacre de quelque cinq cent mille personnes en Indonésie
(1965) a échappé à lʼattention des fi rmes occidentales qui ont ensuite
investi dans ce pays ; ils jetteront le voile de lʼoubli sur les crimes, la
loi martiale et la corruption du président Marcos aux Philippines, etc.
Les mains dans la caisse et dans le sang
VIOLENCE et misère au Sud nʼont aucun lien avec liberté et prospérité
au Nord. Non pas favorables aux intérêts supérieurs de lʼOccident, mais
très profi tables à des groupes parfaitement identifi és, ces coups dʼEtat et
dictatures allient malencontreusement des crimes politiques (assassinats,
«disparitions», tortures) à des crimes économiques (vols, détournement
de fonds publics, enrichissement sans cause, exploitation de gens sans
défense). Aucun témoignage, aucune confession publique ne peut établir
quʼun quelconque «tiers-mondiste» ait jamais eu «mauvaise conscience»
pour de tels méfaits, auxquels il nʼa eu aucune part et quʼil ne cesse de
dénoncer.
Un auteur, dont il convient, généreusement, de taire le nom, a pu parler du
«sentiment de culpabilité masochiste et suicidaire» de ceux quʼil appelle
«tiers-mondistes». Un tel sentiment ne pourrait habiter que les individus
qui, directement ou par intermédiaires, ont trempé leurs mains dans la
caisse et dans le sang. Fort heureusement, ils sont assez coriaces pour
ne pas succomber à dʼaussi vaines émotions. Peut-être un remords diffus
a-t-il pu hanter ceux qui, occupés à des tâches plus futiles, ont négligé de
sʼémouvoir de tels crimes ?
Non. Un autre auteur, qui ne mérite pas davantage de passer à la posté-
rité, posait le vrai problème lorsque, voilà déjà deux ans, il sʼen prenait
aux «adeptes dʼun tiers-mondisme [qui] nient ou minimisent à outrance
la rivalité Est-Ouest» . Il faut oser, comme le faisait Bernanos, traiter de
«farceurs» ceux qui ne savent pas voir ce qui leur saute aux yeux : depuis
quarante ans, le tiers-monde est le terrain privilégié des affrontements
Est-Ouest, et lʼOuest nʼa cessé dʼy perdre des points pour avoir soutenu
les dictatures les plus corrompues. Les obsédés de lʼantisoviétisme sont
au créneau, mais leur regard est obstinément tourné vers lʼEst. Contre les
hordes mongoles qui sʼapprêtent à déferler sur les démocraties, il faut
enrôler, sous la bannière de la liberté, en un fraternel combat, les émules
de Ngo Dinh Diem, de Batista, de Somoza… Ils sʼétonnent ensuite que des
peuples spoliés, humiliés, sʼengagent dans des actions qui les conduiront,
même sʼils ne lʼont pas voulu, vers des régimes hostiles à lʼOccident, plus
ou moins soutenus par lʼUnion soviétique. Leur étonnement sera bref :
ils inviteront le Congrès des Etats-Unis à voter les crédits demandés par
M. Reagan pour chasser du pouvoir quelques autres sandinistes.
Sans doute faut-il, sans hésiter, remercier dès maintenant les experts de
Liberté sans frontières : au terme dʼun patient labeur, ils parviendront à
«découvrir» comment certains Occidentaux, au nom de la liberté et de
leur prospérité, ont apporté une irremplaçable contribution à lʼasservisse-
ment et à lʼappauvrissement du tiers-monde. Pendant quʼils exploreront
des sentiers déjà parfaitement balisés, au moins ne feront-ils de tort à
personne.
La distraction des banquiers
PLUS délicat sera, pour la fondation, lʼexamen de dossiers dʼune aride
technicité. Lʼun de ses experts a déjà pris, à cet égard, des risques incon-
sidérés. Ainsi Jean-François Revel, qui écrit : «Dénoncer lʼendettement
de lʼAmérique latine comme une catastrophe tombée du ciel, cʼest passer
un peu vite sur lʼusage que les gouvernements de ces pays ont fait des
sommes gigantesques reçues par eux  (9). «
Mais cʼest passer encore plus vite sur les raisons pour lesquelles les ban-
ques, assez peu portées à la philanthropie, ont ouvert dʼaussi gros crédits
à des Etats grisés par leurs projets pharaoniques. Auraient-elles lâché 800
milliards de dollars par légèreté, dans un moment dʼinattention, comme
par distraction ? Il conviendrait alors de les réprimander. Ignorent-elles la
destination prise par les milliards de dollars dont M. Grinspun, lʼancien
ministre du président Alfonsin, nʼa pu retrouver la trace ?
Les militaires argentins ont-ils pu les mettre en sécurité sans le concours
de banques étrangères ? Celles-ci ne savent-elles pas où sont passés les ca-
pitaux qui ont fui non seulement lʼArgentine, mais aussi le Venezuela ou
le Mexique ? (Voir page 21 lʼarticle de Françoise Barthélémy.) Il faudrait
alors en conclure que leurs comptes sont mal tenus et, sans indemnité,
licencier quelques directeurs.
Les banques ignorent-elles aussi dans quelles conditions le gouver-
nement de Washington contraignit le FMI, malgré ses objections, à
ouvrir un crédit aux militaires argentins sans leur imposer des clauses
anti-infl ationnistes, ce qui précipita la ruine économique du pays ?
(Voir page 26 lʼarticle de Moises Ikonicoff.) Auraient-elles oublié
quels gages elles ont pris sur les ressources naturelles du Brésil avant
de lui octroyer une centaine de milliards de dollars ?
Puisque, comme le dit le Dr Claude Malhuret, «nous ne sommes que des
médecins» qui devons nous entourer dʼexperts, deux noms sʼimposent.
Deux personnalités de premier plan auxquelles la fondation Liberté sans
frontières semble ne pas avoir pensé et qui, pourtant, lui seront fort utiles.

Dʼabord M. Samuel Huntington, professeur à Harvard, qui, voilà quel-
ques années, rédigea pour la Commission trilatérale un ineffable rapport
sur la démocratie (10). M. Huntington a trouvé la solution aux problèmes
de développement du tiers-monde :
«Prenez lʼexemple du Brésil, qui a, dans les sept ou huit dernières an-
nées, connu un développement très spectaculaire. Il aurait eu de gran-
des diffi cultés à accomplir cela avec un régime démocratique  (11).»
Quand on pense au message par lequel, en avril 1964, le président John-
son félicitait les auteurs du coup dʼEtat au Brésil, quand on rappelle que
Dean Rusk et George Bail déclaraient alors que le «changement» sʼétait
déroulé «dans le cadre constitutionnel» , quand on évoque de surcroît le
rôle que le général (alors colonel) Vernon Walters, de la CIA, joua dans
lʼopération, on peut imaginer quʼil sera diffi cile de prouver, comme le
souhaite le Dr Brauman, quʼil nʼexiste aucun lien entre «les libertés ici et
les absences de liberté là-bas» , entre «la pauvreté là-bas et la richesse ici»
. Dʼautant que le Pr Huntington fait sa déclaration en 1976 ; la période
à laquelle il se réfère – «les sept ou huit dernières années» – correspond
donc à la phase dure, sanglante, de la dictature militaire au Brésil. Grâce à
lʼabsence de libertés pour les Brésiliens, les entreprises, y compris améri-
caines, nʼont été que plus libres sous la houlette des militaires. Les effets
nʼen sont jamais nuls sur le compte dʼexploitation.
Le Dr Brauman et le Dr Malhuret peuvent, à vrai dire, mettre en doute
la compétence du Pr Huntington. Car celui-ci, dans sa hâte à sauver la
démocratie au Vietnam, avait imaginé la stratégie dite de lʼ «urbanisation
forcée» . Le principe en était simple : par les bombardements, le napalm,
les bombes à billes ou à fl échettes, les défoliants, etc., on rendait inhabi-
tables les campagnes et les villages afi n de contraindre les populations
paysannes à sʼentasser dans les camps de réfugiés. Elles étaient ainsi à
lʼabri de lʼendoctrinement du Vietcong, et celui-ci, dans les espaces ainsi
désertés, ne pouvait plus évoluer «comme un poisson dans lʼeau». Liberté
sans frontières serait donc fondée à récuser la caution de M. Huntington,
coupable dʼavoir trop brillamment contribué à la communisation du Viet-
nam.
La fondation peut alors se tourner vers un second expert, M. Friedrich A.
Hayek, prix Nobel dʼéconomie, dont les oeuvres ont été introduites en
France par celui que M. Giscard dʼEstaing considère comme la «meilleur
économiste de France» , M. Raymond Barre. «Les pays, écrit M. Hayek,
qui ont adopté le système de la libre entreprise ont été capables dʼélever de
manière signifi cative le niveau de vie de leurs populations : cela vaut pour

Races supérieures, castes dirigeantes
la Corée du Sud, pour le Brésil  (12). Si leurs atouts et leurs performances
économiques ne sont en rien comparables, les deux pays ont en commun
dʼavoir pratiqué la «libre entreprise» , chère à M. Hayek et à beaucoup
dʼautres, sous des régimes de dictature.
POURQUQI les blâmerait-t-on ? La liberté sʼépanouit dans des pays déjà
industrialisés, possédant une tradition démocratique. Encore cela ne va-t-
il pas sans tensions, le libre jeu démocratique aboutissant naturellement à
des interventions de lʼEtat pour régenter la «libre entreprise» au point que,
prise dans un insupportable carcan – fi scalité, normes de sécurité, droit
du travail, réglementation de la concurrence, sécurité sociale, etc., – elle
ne peut plus fonctionner normalement, faire des profi ts suffi sants pour
investir et créer de nouvelles richesses. Les néolibéraux, avec M. Hayek,
ne cessent de le répéter : la «libre entreprise», qui a fait merveille au Brésil
et en Corée, est phagocytée par les conquêtes économiques et sociales de
la démocratie (13). Il faut libérer lʼentreprise.
Mais alors, que dire des pays qui ne possèdent ni industrie ancienne ni
tradition démocratique ? Ils ne peuvent progresser que sous des régi-
mes à poigne. Faute de quoi ils ne travaillent pas. Ce triste phénomè-
ne a bien souvent été observé et jugé avec la sévérité qui convenait :
«Le Noir, nʼayant aucun besoin et vivant au jour le jour sans sʼinquiéter du
lendemain, ne travaillera que sʼil y est forcé. Le Noir ne sera civilisé que
malgré lui, et, puisque la France a étendu son protectorat sur ces contrées,
elle a assumé lʼobligation dʼy introduire le progrès et la civilisation.»
Ainsi sʼexprimait, au début du siècle, un éminent missionnaire (14) con-
naissant fort bien les Congolais, auxquels il consacra vingt-huit ans de sa
vie. Décrivant quelques années plus tôt les cultivateurs bambaras, le com-
mandant Gallieni était bien obligé, voilà exactement un siècle, dʼarriver
aux mêmes conclusions :
«La routine, il faut le dire, est, pour le moment, la seule règle de ces peu-
plades ignorantes : ainsi ont fait leurs pères, ainsi ils feront eux-mêmes. Ils
se garderaient bien, si lʼimpulsion ne leur vient pas dʼune race supérieure,
de déranger quoi que ce soit aux usages établis par leurs aïeux  (15) .»
Au Congo comme au Soudan et ailleurs, la situation nʼest pourtant pas dé-
sespérée. Solidement encadré, contraint de travailler, le Noir sera civilisé
malgré lui. Aussi longtemps que la «race supérieure» exerce son «protec-
torat» sur ces «peuplades» , elle obtient dʼelles quelques résultats. Vient,
hélas ! la décolonisation. Livrés à eux-mêmes, ces peuples relâchent aus-
sitôt leurs efforts, dilapident leurs ressources.
A moins quʼils ne soient solidement pris en main par une caste supérieure
– civile ou militaire, – par un régime autoritaire sachant se montrer com-
préhensif à lʼégard des entreprises – nationales ou étrangères – qui savent
ce que produire veut dire.
Mais que ces «peuplades» nʼen ressentent nulle offense ! Comme elles, les
classes inférieures, au siècle dernier, partout en Occident, ne travaillaient,
elles aussi, que sous la contrainte et, naturellement paresseuses, osaient
revendiquer à la fois une réduction du temps de travail et des augmenta-
tions de salaire :
«Nous savons ce quʼil en adviendrait avec les moeurs actuelles : la plupart
du temps, les «trois-huit» serviraient au cabaret et au cabaretier. Et à qui
profi terait la hausse des salaires ? Serait-ce à la femme de lʼouvrier, à ses
enfants, à sa famille ? Non, messieurs. Ce serait probablement encore au
cabaretier, au mastroquet du coin. Telle est la triste vérité… Si lʼon veut
relever lʼouvrier, il faut commencer par lʼaffranchir des pires exploiteurs
qui le tyrannisent, cʼest-à-dire de ses vices  (16) .»
Aucun anti-tiers-mondiste nʼose aujourdʼhui transposer ce discours
pour lʼappliquer aux peuples du tiers-monde. Ces derniers ont pourtant
besoin de tuteurs éclairés, effi caces, sachant faire preuve de fermeté
communisme, parti unique, dictature militaire ou civile, contrôles po-
liciers, élimination des trublions, milices privées dans les entreprises et
les plantations. Sous la contrainte, ces peuples travaillent. Trop bien ré-
munérés, ils gaspilleraient leur nouvelle richesse et travailleraient moins.

Le «juste prix»
CʼEST exactement ce que dit le docteur Rony Brauman, qui sans doute
ne mesure pas lʼexacte portée de son propos. Il sʼen prend à ceux qui
osent soutenir que «le responsable [de la misère du tiers-monde], cʼest le
prix injuste payé aux producteurs de matières premières… Ce diagnostic
est faux» . Il rejoint les positions de Thomas Sowell, déjà cité (17), qui
sʼinsurge contre «les théories modernes de lʼimpérialisme et du néo-co-
lonialisme» selon lesquelles «la main-dʼoeuvre et les matières premières
des pays du tiers-monde sont sous-évaluées et sous-payées» . Absurde
affi rmation puisque, ajoute Thomas Sowell, la détermination du «Juste
prix» «défi e la compétence des économistes depuis des siècles».
En effet. Car le juste prix nʼa pas à être défi ni par des économistes : il est
providentiellement fi xé par le jeu du marché. A vrai dire, il serait plus
exact de considérer que, pour la main-dʼoeuvre comme pour les produits
de base, sʼaffrontent deux défi nitions du juste prix. Aux yeux des salariés
et des pays du tiers-monde, il sera toujours supérieur aux cours pratiqués.
Déroutante avidité. Ces gens-là sont insatiables. Aux yeux des entreprises
qui emploient cette main-dʼoeuvre et achètent ces produits de base, le
prix sera toujours dʼautant plus juste quʼil sera plus bas et quʼil permettra
de plus beaux profi ts. Ces gens-là sont aussi insatiables que les premiers.
Mais ils ont des responsabilités. Quʼune entreprise soit, dans tel pays,
contrainte dʼaugmenter les prix payés par elle, et elle ira chercher fortune
ailleurs, sous des cieux plus cléments, où des gouvernements réalistes,
capables dʼendiguer de déraisonnables revendications, leur offriront des
conditions satisfaisantes. Aussi longtemps que lʼentreprise trouve de tels
havres de prospérité, la démonstration est faite que, si modeste soit-il, le
prix quʼelle offre est toujours juste. Exquise sérénité des lois du marché.
Augmentez les salaires : la main-dʼoeuvre travaillera moins, sʼengagera
dans dʼinutiles dépenses, sʼadonnera à la débauche. Augmentez le prix des
produits de base : la caste gouvernementale se grisera dʼun luxe dispen-
dieux – palais somptueux, résidences de rêve, armes sophistiquées, usines
modernes qui rouillent sur place… Népotisme et corruption.
Rien nʼest plus vrai. Avec une nuance. De même que, pour sʼendetter,
un pays a besoin de banques occidentales qui, sans désintéressement
aucun, lui ouvrent des crédits chiffrés en milliards de dollars, de même
il trouve des sociétés occidentales dʼingénierie pour construire ses
palais présidentiels et villas ministérielles, ses palais des congrès ser-
vant une fois lʼan, ses usines sophistiquées qui tournent à 30 % de leur
capacité ; il trouve même des marchands dʼarmes – soviétiques, amé-
ricains, français – qui lui vendent à crédit et vont jusquʼà subvention-
ner ses achats. Si souvent dénoncée, la corruption nʼest jamais un jeu
solitaire. Elle requiert au moins deux partenaires. Dans les opérations
triangulaires, elle devient encore plus profi table. Et les nations industria-
lisées nʼy sont pour rien : les potentats du tiers-monde sont corrompus.
Dictatures et vénalité ? Certes. Jamais sans la complicité intéressée de
gouvernements et de fi rmes qui siègent aux Etats-Unis et en Europe. Faut-
il encore insister sur le rôle irremplaçable assumé par des gouvernements
occidentaux dans la naissance et le maintien de ces dictatures ?
Oh, il est vrai que toutes nʼont pas été fomentées de lʼextérieur. Certaines
sont tout à fait nationales, autochtones, indigènes, sui generis . Mais, que
voulez-vous, il faut bien être réaliste… La doctrine selon laquelle la re-
connaissance diplomatique est accordée à des Etats, non à des régimes,
est sacrée. Et bien commode. Chaque démocratie peut ainsi librement
commercer avec des régimes que sa morale condamne sans appel. Sʼils
sont corrompus, si leurs ministres réclament dʼexorbitantes commissions,
si les contrats comportent des clauses secrètes et sʼaccompagnent de stu-
péfi antes contre-lettres, si certains paiements sʼeffectuent en Suisse ou
aux Bahamas, si des millions sʼégarent dans de mystérieux circuits, si la
lettre de voiture ou le manifeste du navire ne correspond pas exactement
à la cargaison, etc., il faut, là encore, garder les pieds sur terre : ou bien
vous acceptez en vous bouchant les narines, ou bien un concurrent (et
néanmoins allié) enlève le marché.
Le mauvais exemple vient de haut
AU même titre que le cacao, la torture et la sous-alimentation, la corruption
est un produit du tiers-monde. Mais, en ces temps de mondialisation des
échanges, elle circule librement. Au moment de la révolution islamique,
la presse américaine a divulgué les trafi cs du chah et les noms des fi rmes,
de Houston ou de New-York, qui y avaient trouvé leur compte. Aucun
Occidental nʼa tiré profi t de lʼabjecte corruption de Batista (véritable père
de la révolution castriste), de Somoza (véritable père du sandinisme), de
S.M. Bokassa Ier, de Marcos, de tant de potentats… La corruption appar-
tient génétiquement au tiers-monde. Les «races supérieures» ont un com-
portement radicalement différent. Cʼest par accident que des parlementaires
américains ont touché de lʼargent sud-coréen, on les a donc emprisonnés.

Quel est donc ce prince généreusement acheté par Lockheed ? Non, vous
vous égarez, ce nʼétait pas un émir dʼOrient, mais le prince Bernhard des
Pays-Bas. En quel pays de respectables dignitaires ont-ils été enrichis
par des sociétés pétrolières pour favoriser lʼinstallation de centrales au
fuel ? En Italie. Et la France ? Ah, la France ! Sʼil nʼy avait que les «dia-
mants»…
Il existe une différence de nature, quʼil faut savoir sauvegarder, entre la
corruption du tiers-monde et celle de lʼOccident. Car ce dernier ne se
défait pas aisément dʼun certain savoir-vivre transmis de génération en
génération. Pour ne prendre quʼun exemple récent (18), la fi rme General
Electric est accusée dʼavoir détourné, sur des contrats pour la défense, 800
000 dollars ; Pratt & Whitney doit restituer à lʼEtat 40 millions de dollars ;
le Pentagone a acheté des cafetières au prix de 7 600 dollars lʼunité, et des
marteaux à 400 dollars la pièce ; un cadre supérieur de General Dynamics
sʼest enfui avec 1,3 million de dollars détournés sur contrat public.
Mais il y a mieux (19) : symbole dʼintégrité et de dignité en Nouvelle-An-
gleterre, la Bank of Boston a, «volontairement et en toute connaissance de
cause» , réalisé pour 1 200 millions de dollars dʼopérations frauduleuses,
probablement, dʼaprès le FBI, pour «blanchir» les fonds de la Mafi a, dont
le chiffre dʼaffaires annuel est offi ciellement estimé à 100 milliards de
dollars. Mais cela nʼa rien à voir avec le tiers-monde ?
Les entreprises travaillant sous contrat avec le Pentagone vendent aussi à
quantité de pays sous-développés, et la Bank of Boston a réalisé pour 73
millions de dollars dʼopérations illégales avec la Banque centrale dʼHaï-
ti (20), petit pays parmi les plus pauvres du monde sur lequel le président
à vie Jean-Claude Duvalier, fort de la bénédiction de grandes démocraties,
étend sa main protectrice. Non, décidément, richesse et liberté ici nʼont
rien à voir avec pauvreté et oppression là-bas.
Dictature et corruption, misère et incompétence : tels sont les régimes
que soutiennent les «tiers-mondistes». Pour légitimer ces systèmes et,
du même coup, rationaliser leur propre délire, ils ont, si lʼon en croit
le réquisitoire, inventé de toutes pièces une extravagante conception
selon laquelle toute la richesse de lʼOccident serait fondée sur le
pillage du tiers-monde, toute la misère du tiers-monde étant la consé-
quence de cette inégale et inéquitable relation.
Inconnu sur les cartes de géographie
POUR que le désordre établi à lʼéchelle mondiale soit condamnable, il
suffi t quʼune part de la richesse des uns et de la misère des autres relève de
la responsabilité dʼOccidentaux. Et cette part est immense. Il suffi t dʼune
dictature soutenue par lʼOccident pour ronger ses valeurs et discréditer
son discours. Et de telles dictatures sont légion.
Contrairement à ce que lʼon voudrait faire croire, les «tiers-mondistes» ne
préconisent pas un «transfert massif de ressources fi nancières du. Nord au
Sud  (21) « . Ils ne savent que trop, et depuis trop longtemps, où aboutis-
sent ces libéralités. De tels transferts ont pourtant des partisans acharnés :
les banques commerciales qui ont engagé plus de 800 milliards de dollars
dans le tiers-monde ; les entreprises qui livrent des armes et des usines
ou construisent des complexes hôteliers ; les fi rmes qui transfèrent leurs
centres de production vers la périphérie.
Ces personnages-là ne sont pas dʼhumbles militants de Frères des hom-
mes, de Terre des hommes, du Comité catholique contre la faim et pour le
développement, de tant dʼorganisations et dʼassociations «tiers-mondis-
tes» qui, pratiquement sans le sou, se dépensent sans compter.
Nombreuses sont les organisations militantes qui connaissent le tiers-
monde. Elles en ont même une défi nition. Très claire. Impossible à repérer
sur une carte géographique. Non moins clairs sont les motifs qui pous-
sent leurs infi rmières et médecins, agronomes et enseignants, ingénieurs
hydrauliciens et ethnologues, etc., à consacrer leur vie au tiers-monde.Ceux-là ne vont pas mettre leur dévouement et leur compétence au service
des nababs, rois nègres habillés en présidents, nouveaux riches au geste
trop large, trafi quants trop distingués, ministres en Mercedes, ex-sergents
sanglés dans dʼétincelants uniformes. Ils ne vont pas dans nʼimporte quel
pays. Dans les pays de leur choix, ils ne sʼintègrent pas à nʼimporte quelle
couche sociale ; ils vivent la vie des plus humbles.
Ils nʼignorent pas pour autant les gouvernements incompétents, les
bureaucraties corrompues, les mécanismes des marchés, les contrats
frauduleux, les projets délirants, les polices omnipotentes, les crédits
qui asservissent, les faveurs qui avilissent, les exportations qui sai-
gnent le pays, les cultures qui affament, le FMI qui appauvrit, les uka-
ses du grand protecteur démocrate, les coups dʼEtat télécommandés.
Ils disent que la caution apportée par lʼOccident à un tel système ne sert ni
les intérêts à moyen terme du capitalisme ni, bien entendu, les intérêts des
peuples concernés. Une injustice doublée dʼune suicidaire stupidité.
Ils veulent, comme on le leur reproche, étendre les cultures vivrières,
mais non pas «à lʼécart des échanges internationaux  (22) « , ce qui se-
rait absurde. Ils souhaitent un «développement auto centré» – ce qui nʼa
rien à voir avec un rêve autarcique – et non pas orienté par le vent fou du
libéralisme. Ils favorisent les «technologies appropriées  (23) « , moins
chères et mieux adaptées que les technologies lourdes proposées par les
pays industrialisés.
Et ils veulent, nʼen déplaise à Liberté sans frontières, un «nouvel or-
dre économique international» , ainsi quʼun «nouvel ordre mondial
de lʼinformation  (24) « fondé sur autre chose que la vente des techno-
logies de pointe en matière de communication.
Car, des massacres racistes dʼAfrique du Sud aux incendies de villages
brésiliens (25), des famines du Sahel aux guérillas dʼAmérique centrale,
de la ruine du Chili à la révolte qui gronde aux Philippines, des spécula-
tions aux transferts de capitaux vers les pays riches, cet «ordre» mondial
réputé innocent craque de toutes parts. Ce spectacle ne réjouit nullement
les «tiers-mondistes», mais il ne leur arrache aucun sanglot. Ils savent
que leur voix nʼest pas entendue des gouvernements qui, hypnotisés par
la compétition stratégique avec lʼEst, considèrent le tiers-monde avec dé-
dain ou, au mieux, avec une bienveillance attristée.
Ils savent que dʼautres pions de lʼéchiquier occidental tombe-
ront, comme sont tombés Somoza ou le chah. Ils savent que
leurs avertissements ne sont pas reçus, alors quʼils pourraient
épargner tant dʼinutiles souffrances, tant de vies humai-
nes. Ils ne seront compris que le jour où cet aveuglement
aura coûté quelques milliards de dollars de plus. Ce jour-là,
les anti-tiers-mondistes diront : cʼest la faute aux Soviets.