LE MEILLEUR DES MONDES – 2 –

Aldous Huxley

— Mon bon ami ! le Directeur se tourna vivement vers lui, vous ne voyez donc pas ? Vous ne voyez pas ? Il leva la main ; il prit une expression solennelle : Le Procédé Bokanovsky est l’un des instruments majeurs de la stabilité sociale !
Instruments majeurs de la stabilité sociale.
Des hommes et des femmes conformes au type normal ; en groupes uniformes. Tout le personnel d’une petite usine constitué par les produits d’un seul oeuf bokanovskifié.
— Quatre-vingt-seize jumeaux identiques faisant marcher quatre-vingt-seize machines identiques ! – Sa voix était presque vibrante d’enthousiasme. – On sait vraiment où l’on va. Pour la première fois dans l’histoire. – Il cita la devise planétaire : « Communauté, Identité, Stabilité. » Des mots grandioses. Si nous pouvions bokanovskifier indéfiniment, tout le problème serait résolu.
Résolu par des Gammas du type normal, des Deltas invariables, des Epsilons uniformes. Des millions de jumeaux identiques. Le principe de la production en série appliqué enfin à la biologie.
— Mais, hélas !, le Directeur hocha la tête, nous ne pouvons pas bokanovskifier indéfiniment.
Quatre-vingt-seize, telle semblait être la limite ; soixante-douze, une bonne moyenne. Fabriquer, avec le même ovaire et les gamètes du même mâle, autant de groupes que possible de jumeaux identiques, c’était là ce qu’ils pouvaient faire de mieux (un mieux qui n’était malheureusement qu’un pis-aller). Et cela, c’était déjà difficile.
— Car, dans la nature, il faut trente ans pour que deux cents ovules arrivent à maturité. Mais notre tâche, c’est de stabiliser la population en ce moment, ici, maintenant. Produire des jumeaux au compte-gouttes tout au long d’un quart de siècle, à quoi cela servirait-il ?

Manifestement, cela ne servirait absolument de rien. Mais la Technique de Podsnap avait immensément accéléré le processus de la maturation. On pouvait s’assurer au moins cent cinquante oeufs mûrs en l’espace de deux ans. Que l’on féconde et que l’on bokanovskifie, en d’autres termes, qu’on multiplie par soixante-douze, – et l’on obtient une moyenne de presque onze mille frères et soeurs dans cent cinquante groupes de jumeaux identiques, tous du même âge, à deux ans près.
— Et dans des cas exceptionnels, nous pouvons nous faire livrer par un seul ovaire plus de quinze mille individus adultes.
Faisant signe à un jeune homme blond au teint vermeil qui passait par hasard à ce moment :
— Mr. Foster, appela-t-il. – Le jeune homme au teint vermeil s’approcha. – Pourriez-vous nous indiquer le chiffre maximum obtenu d’un seul ovaire, Mr. Foster ?
— Seize mille douze, dans ce Centre-ci, répondit Mr. Foster sans aucune hésitation. – Il parlait très vite, avait l’oeil bleu et vif, et prenait un plaisir évident à citer des chiffres. – Seize mille douze ; en cent quatre-vingt-neuf groupes d’identiques. Mais, bien entendu, on a fait beaucoup mieux, continua-t-il vigoureusement, dans quelques-uns des Centres tropicaux. Singapore en a souvent produit plus de seize mille cinq cents ; et Mombasa a effectivement atteint les dix-sept mille. Mais c’est qu’ils sont injustement privilégiés, aussi. Il faut voir comment un ovaire de noire réagit au liquide pituitaire ! Il y a là de quoi vous étonner, quand on est habitué à travailler sur des matériaux européens.
Néanmoins, ajouta-t-il en riant (mais l’éclair de la lutte était dans ses yeux, et le soulèvement de son menton était un défi), néanmoins, nous avons l’intention de les dépasser s’il y a moyen.

Je travaille en ce moment sur un merveilleux ovaire de Delta-Moins. Il n’a que dix-huit mois, tout juste. Plus de douze mille sept cents enfants déjà, soit décantés, soit en embryon. Et il en veut encore. Nous arriverons encore à les battre !
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît ! s’écria le Directeur, et il donna une tape sur l’épaule de Mr. Foster. – Venez donc avec nous, et faites profiter ces gamins de votre savoir d’expert.
Mr. Foster sourit modestement.
— Avec plaisir.
Ils le suivirent.
Dans la Salle de Mise en Flacons, tout était agitation harmonieuse et activité ordonnée. Des plaques de péritoine de truie, toutes coupées aux dimensions voulues, arrivaient continuellement, dans de petits monte-charge, du Magasin aux Organes dans le sous-sol. Bzzz, et puis flac ! Les portes du monte-charge s’ouvraient toutes grandes ; le Garnisseur de Flacons n’avait qu’à allonger la main, prendre la plaque, l’introduire, aplatir les bords, et avant que le flacon ainsi garni eût le temps de s’éloigner hors de la portée le long du transporteur sans fin, – bzzz, flac ! – une autre plaque de péritoine était montée vivement des profondeurs souterraines, prête à être introduite dans un autre flacon, le suivant dans cette lente procession interminable sur le transporteur.
Après les Garnisseurs il y avait les Immatriculeurs ; un à un, les oeufs étaient transférés de leurs tubes à essai dans les récipients plus grands ; avec dextérité, la garniture de péritoine était incisée, la morula y était mise en place, la solution saline y était versée… et déjà le flacon était passé plus loin, et c’était au tour des étiqueteurs. L’hérédité, la date de fécondation, les indications relatives au Groupe Bokanovsky, tous les détails étaient transférés de tube à essai à flacon. Non plus anonyme, mais nommée, identifiée, la procession reprenait lentement sa marche ; sa marche à travers une ouverture de la cloison, sa marche pour entrer dans la Salle de Prédestination Sociale.
— Quatre-vingt-huit mètres cubes de fiches sur carton, dit Mr. Foster avec un plaisir manifeste, comme ils entraient.
— Contenant tous les renseignements utiles, ajouta le Directeur.
— Mis à jour tous les matins.
— Et coordonnés tous les jours, dans l’après-midi.
— Sur la base desquels sont faits les calculs.
— Tant d’individus, de telle et telle qualités, dit Mr. Foster.
— Répartis en telles et telles quantités.
— Le Pourcentage de Décantation optimum à n’importe quel moment donné.
— Les pertes imprévues étant promptement compensées.
— Promptement, répéta Mr. Foster. Si vous saviez combien j’ai dû faire d’heures supplémentaires après le dernier tremblement de terre au Japon !
Il eut un rire de bonne humeur et hocha la tête.
— Les Prédestinateurs envoient leurs chiffres aux Fécondateurs.
— Qui leur donnent les embryons qu’ils demandent.
— Et les flacons arrivent ici pour être prédestinés en détail.
— Après quoi, on les descend au Dépôt des Embryons.
— Où nous allons maintenant nous rendre nous-mêmes.
Et, ouvrant une porte, Mr. Foster se mit à leur tête pour descendre un escalier et les mener au sous-sol. La température était encore tropicale. Ils descendirent dans une pénombre qui s’épaississait.

Deux portes et un couloir à double tournant protégeaient la cave contre toute infiltration possible du jour.
— Les embryons ressemblent à une pellicule photographique, dit Mr. Foster d’un ton badin, ouvrant la seconde porte d’une poussée. Ils ne peuvent supporter que la lumière rouge.
Et en effet l’obscurité, où régnait une chaleur lourde dans laquelle les étudiants le suivirent alors, était visible et cramoisie, comme, par un après-midi d’été, l’est l’obscurité perçue sous les paupières closes. Les flancs bombés des flacons qui s’alignaient à l’infini, rangée sur rangée, étage sur étage, étincelaient en rubis innombrables, et parmi les rubis se déplaçaient les spectres rouges et vagues d’hommes et de femmes aux yeux pourprés, aux faces rutilantes de lupiques. Un bourdonnement, un fracas de machines, imprimait à l’air un léger frémissement.
— Donnez-leur quelques chiffres, Mr. Foster, dit le Directeur, qui était fatigué de parler.
Mr. Foster n’était que trop heureux de les leur donner.
— Deux cent vingt mètres de long, deux cents de large, dix de haut.
Il tendit la main en l’air. Comme des poulets qui boivent, les étudiants levèrent les yeux vers le plafond lointain.
Trois étages de porte-flacons : au niveau du sol, première galerie, deuxième galerie.
La charpente métallique, légère comme une toile d’araignée, des galeries superposées, se perdait dans toutes les directions jusque dans l’obscurité. Près d’eux, trois fantômes rouges étaient activement occupés à décharger des dames-jeannes qu’ils enlevaient d’un escalier mobile.
L’escalator, partant de la Salle de Prédestination Sociale.
Chaque flacon pouvait être placé sur l’un d’entre quinze porte-bouteilles, dont chacun, bien qu’on ne pût s’en apercevoir, était un transporteur avançant à la vitesse de trente-trois centimètres un tiers à l’heure. Deux cent soixante-sept jours à raison de huit mètres par jour. Deux mille cent trente-six mètres en tout. Un tour de la cave au niveau du sol, un autre sur la première galerie, la moitié d’un autre sur la seconde, et, le deux cent soixante-septième matin, la lumière du jour dans la Salle de Décantation. Dès lors, l’existence indépendante – ainsi dénommée.
— Mais, dans cet intervalle de temps, dit Mr. Foster pour conclure, nous avons réussi à leur faire pas mal de choses. Oh ! beaucoup de choses. – Son rire était averti et triomphant.
— Voilà l’état d’esprit qui me plaît, dit de nouveau le Directeur. Faisons le tour. Donnez-leur toutes les explications, Mr. Foster.
Mr. Foster les leur donna congrûment.
Il leur parla de l’embryon, se développant sur son lit de péritoine. Il leur fit goûter le riche pseudo-sang dont il se nourrit. Il expliqua pourquoi il avait besoin d’être stimulé par de la placentine et de la thyroxine. Il leur parla de l’extrait de corpus luteum. Il leur montra les ajutages par lesquels, à tous les douze mètres entre zéro et 2040, il est injecté automatiquement. Il parla de ces doses graduellement croissantes de liquide pituitaire administrées au cours des quatre-vingt-seize derniers mètres de leur parcours.

La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine