Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

Cʼest le titre du livre écrit par un homme qui, à soixante-dix ans, a
révélé lʼhorreur quʼil a vécue cinquante ans plus tôt, celle des camps de
concentration nazis dans lesquels il a été envoyé en raison de son homo-
sexualité. Dʼautres homosexuels ont subi ce sort, mais Pierre Seel est le
premier français à avoir témoigné à visage découvert.
La vie de Pierre Seel bascule un soir de 1939, alors quʼil nʼa que dix-sept
ans. Il part à la recherche dʼune aventure de passage dans un square à
Mulhouse. «Il nʼy avait pas dʼautres façons, à lʼépoque, de vivre son ho-
mosexualité», écrira-t-il. Un inconnu lui vole sa montre. Il dépose alors
une plainte au commissariat de la ville. Celle-ci sera, sans quʼil le sache,
classée dans le fichier «homosexuel».
Quelques mois après lʼinvasion allemande à lʼautomne 1940, il se fait
arrêter et déporter par la Gestapo, à cause des fichiers abandonnés par la
police française. Une douzaine dʼhomosexuels seront déportés avec lui. Il
subira des tortures inimaginables pendant treize jours et treize nuits, puis
il sera envoyé dans un camp de concentration. Il nʼy portera pas le triangle
rose comme les autres homosexuels, mais la barrette bleue réservée aux
religieux, du fait de son catholicisme. Pierre Seel confie dans son livre : «Il
nʼy avait pas de solidarité avec les homosexuels qui étaient considérés la
classe la plus basse. Les détenus eux-mêmes les prenaient comme cible».
Pierre Seel dénonce, dans son
livre, toutes les horreurs faites aux
homosexuels par les SS, comme les
multiples expériences pratiquées
sur eux : des hormones mâles
cristallisées injectées dans lʼaine
ou sous la peau de lʼabdomen
dans lʼespoir de les reconvertir.
Toutes ces images qui le hantent
Il y raconte aussi lʼexécution sous ses yeux de son premier amour, Jo, un
jeune homme de dix-huit ans, dévoré par les chiens des SS. Cette image
le hantera tout au long de sa vie. En novembre 1941, il est convoqué à la
Kommandatur. On lui apprend quʼil peut quitter le camp. Sur son retour
chez lui, il écrit : «Nous étions le 6 novembre 1941. Un double secret
venait dʼun coup de se sceller : celui de lʼhorreur nazie et la honte de
mon homosexualité. De temps à autre, un regard glissait sur moi, plein
dʼinterrogations sur mon aspect famélique. Quʼétais-je devenu pendant
six mois ? Ainsi donc, jʼétais homosexuel ? Que mʼavaient fait subir les
nazis ? Pourquoi mʼavaient-ils libéré ?».
Quelques jours après son retour, il est enrôlé de force dans lʼarmée alle-
mande. Il connaîtra le sort des prisonniers de guerre, lʼévasion et la Libé-
ration. Mais Pierre Seel écrit : «Je ne me suis pas senti libéré. Je rentrais à
la maison, dans ma famille, oui. Mais qui revenait ? Le fils homosexuel !
La vraie libération, cʼétait pour les autres, pas pour les homosexuels».
Pierre Seel décide alors de mener une existence bien rangée, répondant
aux normes sociales de lʼépoque. Il se marie et a trois enfants, cachant à
tout le monde son homosexualité. Son mariage sera un échec. Cʼest en
1982 quʼil sort de son silence, lorsque lʼEvêque de Strasbourg, Monsei-
gneur Elchinger, refuse lʼaccueil à un groupe dʼhomosexuels en congrès
dans sa ville. Il ne peut entendre lʼEvêque dire aux journalistes : «Je res-
pecte les homosexuels comme je respecte les infirmes. Mais sʼils veulent
transformer leur homosexualité en santé, je ne suis pas dʼaccord».
Jean-Luc Romero, député, appelle les autorités françaises à rendre hommage à Pierre
Seel en prenant dʼores et déjà les dispositions nécessaires pour que, lors de la prochaine
journée de la déportation, en avril 2006, la communauté homosexuelle soit pleinement et
définitivement reconnue au nombre des communautés opprimées et associée aux cérémonies
du souvenir. Jean-Luc Romero demande également que la légion dʼhonneur à titre posthume
lui soit accordée, prouvant lʼattachement de la République française à cet homme.