
Carle Jasmin (Image : Pixabay)
Nous assistons depuis quelques mois à une remontée spectaculaire de l’homophobie, particulièrement sur les réseaux sociaux. Ne nous y trompons pas : je ne dis pas que cette homophobie n’est pas réelle, puisqu’elle trouve des adeptes qui s’en prennent physiquement et concrètement à des personnes LGBTQ+ dans plusieurs villes des États-Unis, avec notamment deux assassinats récents dans des clubs gays, ainsi que des agressions au Canada et en Europe.
Mais cette nouvelle vague d’homophobie semble surtout alimentée par un effet d’entraînement, propagé par quelques individus qui multiplient les messages haineux et les appels à l’agression, notamment en utilisant l’intelligence artificielle pour produire et diffuser massivement du contenu. Explication de cette théorie.
Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis le retour de Donald Trump à la présidence des États-Unis en janvier 2025, les discours hostiles aux personnes LGBTQ+ semblent avoir retrouvé une visibilité préoccupante dans plusieurs régions du monde. Mais peut-on réellement parler d’une remontée mondiale de l’homophobie? Les données disponibles permettent de répondre oui sur certains indicateurs, mais avec une nuance importante : il n’existe pas actuellement de statistique mondiale permettant d’attribuer directement à Donald Trump une hausse mesurable de l’homophobie.
Les données les plus récentes montrent néanmoins quelque chose de difficile à ignorer : certains indicateurs d’acceptation des personnes LGBTQ+ sont en recul, alors que les discours politiques hostiles et certaines mesures restrictives se multiplient.
L’un des indicateurs internationaux les plus intéressants provient de l’enquête LGBT+ Pride 2026 d’Ipsos, réalisée dans 26 pays. Selon cette étude, 66 % des personnes interrogées se disent favorables au mariage entre personnes de même sexe ou à sa reconnaissance légale.
Le chiffre demeure largement majoritaire, mais il marque un recul par rapport à l’année précédente. En 2025, la proportion était de 69 %. En l’espace d’un an, le soutien a donc diminué de 3 points de pourcentage. Ce recul ne signifie évidemment pas que 3 % de la population mondiale serait soudainement devenue homophobe. L’enquête ne couvre que 26 pays et les variations d’une année à l’autre peuvent être influencées par de nombreux facteurs politiques, sociaux et culturels.
Il s’agit néanmoins d’un signal statistique intéressant : après des décennies de progression générale de l’acceptation des couples de même sexe dans plusieurs sociétés occidentales, certains indicateurs commencent à montrer un mouvement inverse.
Et si quelques individus suffisaient à donner l’impression d’une explosion de l’homophobie?
Les réseaux sociaux ont profondément changé la manière dont la haine se propage. Aujourd’hui, quelques comptes extrêmement actifs peuvent donner à une minorité l’apparence d’une majorité. Avec l’automatisation et l’intelligence artificielle, le phénomène pourrait prendre une ampleur encore jamais vue.
Nous assistons depuis quelques mois à une visibilité particulièrement importante des discours homophobes et anti-LGBTQ+ sur les réseaux sociaux. Des messages insultants, des accusations, des appels à l’exclusion et parfois même des appels à la violence circulent quotidiennement sur les principales plateformes. Mais une question mérite d’être posée : combien de personnes sont réellement à l’origine de cette masse de contenu?
Les recherches sur la manipulation des réseaux sociaux montrent qu’un nombre relativement restreint de comptes très actifs peut produire une quantité disproportionnée de contenu et surtout provoquer une amplification beaucoup plus importante que leur nombre réel. Le mécanisme est relativement simple.
Imaginez dix personnes particulièrement actives. Si chacune publie 20 messages par jour, ce sont déjà 200 publications quotidiennes. Si ces messages sont repris, commentés ou reformulés par seulement 20 autres comptes, le nombre de publications associées au même discours atteint rapidement plusieurs milliers. Et ce n’est que le début.
Chaque publication peut être vue par des centaines, des milliers, voire des centaines de milliers de personnes. Le nombre de personnes exposées au message devient alors totalement disproportionné par rapport au nombre de personnes qui l’ont initialement produit. Dix personnes peuvent donc produire dix voix, mais Internet peut donner à ces dix voix une audience de millions de personnes. C’est là que commence le problème.
Sur Internet, la popularité apparente d’une idée ne correspond pas nécessairement au nombre réel de personnes qui la soutiennent. Un utilisateur qui consulte successivement plusieurs messages anti-LGBTQ+ peut facilement avoir l’impression que « tout le monde pense ainsi ». Pourtant, ces messages peuvent provenir d’un nombre très limité de comptes qui se citent mutuellement, se répondent et repartagent systématiquement les mêmes contenus.
Le phénomène est parfois décrit comme une forme d’amplification coordonnée ou d’« astroturfing », lorsque des activités provenant d’un petit groupe donnent artificiellement l’impression d’un mouvement beaucoup plus large. Le mécanisme est particulièrement efficace lorsqu’un même message est reformulé plusieurs fois. Une publication peut être transformée en vidéo, en image, en commentaire, en publication humoristique ou en prétendue nouvelle. Le contenu semble alors nouveau alors qu’il repose essentiellement sur le même récit initial.
Les réseaux sociaux ne présentent pas nécessairement les publications dans l’ordre chronologique. Les plateformes cherchent notamment à déterminer quels contenus sont susceptibles de retenir l’attention de leurs utilisateurs. Or, les contenus qui provoquent une réaction émotionnelle forte ont souvent davantage de potentiel d’engagement. La colère, l’indignation, la peur ou le dégoût peuvent donc devenir des moteurs extrêmement efficaces de diffusion.
Un message homophobe particulièrement provocateur peut ainsi générer des centaines de commentaires, dont certains provenant de personnes qui dénoncent le message. Mais du point de vue de la visibilité, le résultat demeure le même : le contenu reçoit davantage d’interactions et devient potentiellement plus visible. Le paradoxe est saisissant : même les personnes qui combattent un message haineux peuvent parfois contribuer involontairement à sa diffusion lorsqu’elles le repartagent pour le dénoncer.
À cela s’ajoute un autre problème : tous les comptes présents sur les réseaux sociaux ne correspondent pas nécessairement à une personne réelle agissant de manière indépendante. Des campagnes de manipulation peuvent utiliser des comptes automatisés, des comptes fictifs ou plusieurs comptes contrôlés par un même groupe. Leur objectif peut être de multiplier artificiellement les interactions autour d’un contenu afin de lui donner davantage de crédibilité ou de visibilité.
Une étude universitaire consacrée à la manipulation coordonnée des réseaux sociaux a montré comment de petits groupes peuvent utiliser plusieurs comptes pour amplifier artificiellement certains messages et donner l’impression qu’une opinion est beaucoup plus répandue qu’elle ne l’est réellement. La technologie permet donc quelque chose qui aurait été extrêmement difficile à réaliser il y a seulement quelques années : simuler l’apparence d’un mouvement populaire.
Et c’est ici que l’intelligence artificielle pourrait modifier profondément la situation.
Avant l’arrivée des outils d’IA générative, une personne souhaitant diffuser un même message sous différentes formes devait rédiger elle-même chaque publication. Aujourd’hui, les outils d’intelligence artificielle permettent de produire rapidement de nombreuses variantes d’un même contenu : textes différents, titres différents, traductions, résumés, réponses aux commentaires ou versions adaptées à différentes plateformes.
L’IA peut également faciliter la production d’images et de vidéos permettant de présenter le même récit sous des formes différentes. L’intelligence artificielle ne crée pas nécessairement la haine. Elle peut surtout réduire considérablement le coût et le temps nécessaires pour la produire et la diffuser.
Un exemple particulièrement révélateur au Canada
Le phénomène n’est pas uniquement théorique. En mars 2026, une analyse de l’Institute for Strategic Dialogue portant sur les discours anti-LGBTQ+ au Canada a documenté une explosion du volume de contenu haineux après la tuerie de Tumbler Ridge.
Selon cette analyse, plus de 10 000 publications anti-LGBTQ+ ont été recensées au Canada en une seule journée. L’organisation a également observé que les comptes extrémistes canadiens étudiés étaient passés d’environ 20 publications quotidiennes à 233, soit une augmentation de plus de 1 000 %.
L’analyse a montré que quelques récits récurrents avaient généré une proportion importante de l’engagement. Autrement dit, une crise peut devenir le point de départ d’une véritable avalanche numérique, dans laquelle un nombre limité d’acteurs produit ou relaie massivement certains récits.
Le phénomène est d’autant plus préoccupant qu’une publication n’a pas besoin d’être approuvée par ceux qui la voient pour être efficace. Une personne peut partager un contenu pour le dénoncer. Une autre peut le publier dans un groupe pour demander une explication. Un journaliste peut en parler. Un politicien peut y répondre. Un influenceur peut le commenter. À chaque étape, le contenu gagne de nouvelles audiences. C’est ainsi qu’un message initialement publié par une poignée de personnes peut finalement être vu par des millions d’utilisateurs.
La portée d’un discours haineux ne mesure donc pas nécessairement le nombre de personnes qui le partagent. Elle mesure aussi la capacité du système numérique à le faire circuler.
Il serait toutefois dangereux de conclure que l’homophobie numérique n’est qu’une illusion. Les agressions, les menaces et les crimes haineux existent bel et bien. Des personnes LGBTQ+ sont réellement ciblées et certaines campagnes numériques peuvent avoir des conséquences très concrètes dans le monde réel. Le problème est plutôt de comprendre comment une minorité peut utiliser les nouvelles technologies pour amplifier ses idées jusqu’à influencer le climat social général.
La frontière entre Internet et la réalité n’existe plus réellement. Un discours répété suffisamment longtemps peut contribuer à normaliser certains mots, certaines accusations et certains préjugés. Ce qui semblait autrefois marginal peut finir par entrer dans le langage politique ou médiatique courant.
Face à la haine homophobe, qu’elle soit dirigée contre nous personnellement ou qu’elle soit généralisée, il ne faut pas rester passif. Il faut la combattre le plus rapidement possible, avant qu’elle ne s’incruste dans l’imaginaire des haineux qui ne cherchent souvent que la validation de leurs idées et de leurs préjugés pour finir par se donner une justification et s’en prendre à ce que nous sommes et à ce que nous représentons.
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