
Carle Jasmin (Image : IA afin de protéger l’identité de Michelet / Gay Globe)
Nous aimons tous notre ville, peu importe dans quelle ville nous vivons ou dans quel pays nous habitons, et nous souhaitons que notre ville soit appréciée le plus possible et que sa réputation soit positive. Les grandes villes ont toutes des défis à relever : Montréal et ses crises sociales, Paris et sa malpropreté ou San Francisco, jadis diamant de la Californie, devenue un dépotoir humain dont l’État n’arrive plus à gérer la situation.
J’ai assisté cette semaine à quelque chose que je ne croyais jamais voir et j’ai réalisé, grâce au témoignage de Michelet, un jeune Français gay de 18 ans de Cannes, venu avec un visa travail-voyage de deux ans, que Montréal était devenue une usine à créer la déchéance des drogues. Montréal est devenue une machine à créer des drogués qui, même s’ils arrivent d’ailleurs en santé et pleins de rêves, finissent dans la rue, dans des campements de fortune, et qui ne peuvent même plus quitter la ville tellement ils sont dépendants aux drogues de rue qu’ils ne consommaient même pas à leur arrivée et qu’ils n’ont plus un sou pour s’en aller.
Laissez-moi vous raconter le cas de Michelet.
Michelet avait 17 ans lorsqu’il a décidé, avec l’autorisation de ses parents, de partir à l’aventure au Canada, la tête pleine de paysages grandioses, de grands espaces et d’images de cartes postales. Comme beaucoup de jeunes Européens qui rêvent de découvrir l’Amérique du Nord, il imaginait un pays accueillant, sécuritaire, ouvert sur le monde et suffisamment vaste pour lui offrir une expérience qu’il n’oublierait jamais.
Il voulait prendre une pause dans ses études, sortir de son quotidien et venir remplir sa tête et son cœur d’une expérience différente. Grâce à un visa canadien permettant à de jeunes étrangers de séjourner au Canada, d’y voyager et d’y travailler, il allait pouvoir vivre une véritable immersion dans un pays aux multiples cultures, marqué par l’histoire de ses deux grandes nations fondatrices, française et britannique.
À 17 ans, Michelet ne venait pas au Canada pour fuir quoi que ce soit. Il venait pour découvrir. Pour travailler, voyager, rencontrer des gens, apprendre et se construire une expérience de vie. Il arrivait avec l’enthousiasme et la naïveté de son âge, avec des projets et des rêves, mais surtout avec cette confiance que l’on accorde naturellement à un pays que l’on ne connaît encore qu’à travers les images qu’on en a vues.
Et puis, il y a eu Montréal.
La ville qu’il allait découvrir n’était pas exactement celle qu’il avait imaginée. Loin des cartes postales, des grands espaces et de l’image d’un Canada prospère et accueillant, il allait progressivement être confronté à une réalité beaucoup plus sombre, qu’il n’avait absolument pas anticipée.
Ce qui devait être une aventure de deux ans allait prendre une direction que Michelet n’aurait jamais pu imaginer à 18 ans, lorsqu’il est arrivé à Montréal.
Évidemment, avec la fraîcheur et l’enthousiasme de ses 18 ans, Michelet s’est rapidement trouvé un travail dans le Village gay, puis un colocataire et un appartement plutôt simple, mais déjà très convoité dans la métropole canadienne par les temps qui courent.
Les premiers mois furent merveilleux. Presque irréels. Tout était nouveau pour lui : la nourriture, les voitures, les habitudes, le rythme de la vie quotidienne, les expressions québécoises et cette façon bien particulière qu’ont les Montréalais de vivre leur ville. Chaque journée apportait son lot de découvertes.
Mais il y avait surtout une chose qui continuait de l’émerveiller : on y parlait français.
Michelet avait beau savoir qu’il existait une communauté francophone au Canada, il n’arrivait pas à réaliser qu’un pays aussi immense, posé juste au nord des États-Unis, pouvait faire vivre le français sur un territoire qui s’étendait presque d’un océan à l’autre. Et Montréal, à seulement quelques dizaines de minutes de la frontière américaine, lui semblait alors comme une petite anomalie merveilleuse au milieu de l’Amérique du Nord.
Pour un jeune Français arrivé de Cannes avec ses rêves, ses repères et ses images du Canada, Montréal avait quelque chose de magique.
Il avait trouvé du travail, un appartement, des amis et une ville qui lui ouvrait les bras. Il avait 18 ans et, pour le moment, tout semblait lui sourire. Il était loin de se douter que cette belle aventure allait bientôt prendre un tout autre visage.
Et comme il travaillait et habitait au cœur d’un arrondissement où la fête ne semblait jamais s’arrêter, Michelet avait rapidement pris une drôle d’habitude : travailler le jour ou le soir, puis retrouver ses amis dès que son quart de travail était terminé et sortir jusqu’au petit matin. À 18 ans, on croit que le corps est inépuisable. On peut danser toute la nuit, dormir quelques heures et recommencer le lendemain comme si de rien n’était. Mais même à 18 ans, le corps finit par présenter la facture.
Chez Michelet, la fatigue s’est d’abord installée discrètement. Puis elle est devenue de plus en plus lourde. Il commençait à manquer des journées de travail, incapable de se lever à 15 h pour être à son poste à 16 h. Son rythme de vie lui échappait peu à peu. C’est à ce moment qu’un ami lui a proposé quelques comprimés énergisants, lui assurant qu’ils lui permettraient de continuer à faire la fête tout en retrouvant suffisamment d’énergie pour travailler quelques heures plus tard.
Michelet ne savait pas ce qu’il avalait. Il ne connaissait ni la composition des comprimés ni leur provenance réelle. Mais ils étaient faciles à trouver. Dans le Village gay de Montréal, les substances circulaient avec une facilité déconcertante, presque comme si elles faisaient partie du décor. Une véritable pharmacie chimique à ciel ouvert, sous les yeux d’autorités qui semblaient dépassées par l’ampleur du phénomène.
Les comprimés ont rapidement commencé à modifier Michelet. Il maigrissait. Ils le maintenaient éveillé, excité, mais lui coupaient aussi l’appétit. Les nuits devenaient plus longues, les lendemains plus difficiles. L’alcool, les comprimés, les soirées, les nuits festives et le travail épuisant formaient désormais un mélange qui ne lui laissait pratiquement plus aucun répit.
Son corps a commencé à raconter ce que lui-même refusait peut-être encore de voir. Des cernes sont apparus sous ses yeux. Son hygiène générale s’est dégradée. Il avait moins d’énergie, moins d’argent et de moins en moins de contrôle sur son quotidien.
Puis les conséquences sont devenues très concrètes. Il a commencé à manquer des paiements de loyer. Son salaire diminuait à mesure que ses absences se multipliaient. Chaque problème en entraînait un autre, et chaque tentative de reprendre le contrôle semblait le ramener au même point.
Après seulement neuf mois dans la métropole canadienne, Michelet n’avait plus vraiment l’impression de vivre sa nouvelle vie. Sa vie tournait désormais autour de la drogue. Il était entré dans un cercle vicieux dont il ne savait plus comment sortir, alors qu’à peine quelques mois auparavant, Montréal lui apparaissait encore comme le début d’une nouvelle existence.
» Dès que j’arrivais à me sortir du lit, ma première préoccupation, c’était de calmer mes douleurs musculaires et cette anxiété qui devenait de plus en plus forte à cause du sevrage quotidien. Je ne me regardais même plus dans le miroir avant de sortir dans la rue pour chercher des comprimés. J’avais trop peur de voir ma face. Je savais que j’avais changé et ça me faisait vraiment peur. Je sentais que je n’aurais jamais la force d’arrêter cette stupide ronde de dépendance. Je ne savais plus comment m’en sortir. Et je ne pouvais même pas m’imaginer repartir en France dans cet état-là. Mes parents et mes amis auraient été horrifiés. Ils se seraient demandé ce qui m’était arrivé. Ils auraient pu penser que je revenais de Kaboul ou je ne sais pas quoi! « , raconte, découragé, Michelet, que j’avais rencontré sur un banc rose du Village à la mi-septembre alors qu’il attendait son « pharmacien ».
Quelques jours plus tard, Michelet n’est pas allé travailler. Cette fois, il n’avait même pas d’excuse. Il avait simplement dormi. Un sommeil lourd, profond, presque comateux, après plusieurs nuits passées à essayer de repousser la fatigue avec des comprimés. Lorsqu’il a finalement ouvert les yeux, la lumière du jour traversait déjà les rideaux. Il a regardé l’heure sur son téléphone.
Son quart était terminé depuis longtemps. Plusieurs appels manqués de son employeur apparaissaient à l’écran. Il est resté assis sur son lit sans bouger. Il savait. Il savait exactement ce qui allait arriver. Pendant quelques minutes, il a envisagé de rappeler et d’inventer une histoire. Une maladie. Un malaise. N’importe quoi. Mais même lui ne croyait plus à ses propres excuses.
Lorsqu’il a finalement appelé, la conversation a été courte. Son employeur en avait assez. Michelet venait de perdre son emploi.
À 18 ans, il se retrouvait soudainement sans salaire, avec un loyer en retard et une consommation qui, elle, ne ralentissait pas. Pour la première fois, il ne pouvait plus se raconter qu’il avait simplement besoin de mieux gérer son temps ou de dormir davantage. Il n’avait plus de travail.
Et il avait toujours besoin de comprimés.
L’argent commençait à manquer sérieusement. Il a repoussé certains paiements, emprunté à des amis, vendu quelques objets et trouvé toutes sortes de solutions provisoires pour continuer à payer ce qui devait l’être. Mais chaque solution ne faisait que repousser le problème de quelques jours.
Un soir, alors qu’il comptait l’argent qu’il lui restait, Michelet a compris qu’il ne pouvait plus payer son prochain loyer. Il a recompté. Le résultat ne changeait pas. Il lui manquait de l’argent. Il n’avait plus rien et hors de question de demander à ses parents de le couvrir, il savait que l’argent finirait dans les pilules et il ne voulait pas que sa situation se sache.
Son coloc, pour sa part, ne s’est pas embarrassé de formalités. Dès le deuxième paiement de loyer raté et après avoir appris que Michelet avait perdu son boulot, il l’a gentiment escorté jusqu’à la porte en lui disant de prendre ses affaires et de ne jamais revenir.
Le visa de Michelet est encore valide pour un an. Mais sa situation est devenue tellement précaire qu’il a tenté d’obtenir de l’aide auprès du Consulat général de France à Montréal. La seule possibilité qui lui a été proposée était un rapatriement financé sous forme de prêt, une somme qu’il aurait éventuellement dû rembourser. Il ne savait plus quoi faire. Mais retourner en France dans cet état lui était devenu impensable. Sa fierté, peut-être autant que la honte, l’en empêchait.
Quelques mois plus tôt, Montréal représentait pour lui une occasion en or. À 18 ans, il était arrivé avec l’énergie, les rêves et les projets d’un jeune homme qui croyait commencer une nouvelle vie. Il devait découvrir une nouvelle ville, travailler, faire des rencontres et rentrer un jour en France avec des souvenirs qu’il raconterait pendant des années.
Aujourd’hui, il n’a plus de travail, plus de logement et pratiquement plus rien à quoi se raccrocher. La métropole compte désormais un sans-abri de plus dépendant aux drogues de rue.
Michelet vit avec deux autres personnes sans domicile dans une tente défraîchie, au milieu d’un campement de fortune près de la rue Pie-IX, dans le sud-est de Montréal. N’étant pas admissible à l’aide sociale, il fouille les poubelles pour tenter de survivre. À 18 ans !
J’ai croisé par hasard Michelet quelques jours après notre rencontre initiale et notre conversation. Assis sur un banc rose du Village, Michelet se parlait à lui-même. Je me suis approché et, pendant quelques secondes, j’ai eu du mal à reconnaître le jeune homme que j’avais rencontré quelques jours auparavant. Son visage avait changé. Son corps avait changé. Sa façon d’être aussi. La transformation avait été fulgurante.
La ville lui était entrée dans le corps. Il m’a rapidement salué, puis a détourné le regard. Il ne souhaitait pas parler. Je n’ai pas insisté. Il y a quelque chose de particulièrement brutal dans l’histoire de Michelet. Il n’était pas arrivé à Montréal pour devenir toxicomane. Il n’était pas venu pour vivre dans une tente. Il n’avait pas quitté la France à 18 ans pour finir à fouiller les poubelles. Il était venu chercher une vie.
Son histoire est celle d’un drame humain, mais aussi celle d’un jeune homme qui s’est retrouvé happé par un environnement dont il ne mesurait pas les risques. Ce qui devait être une porte ouverte sur l’avenir est devenu un piège dont il ne sait toujours pas comment sortir. Michelet est toujours à Montréal.
Un rapatriement peut être envisagé dans des circonstances exceptionnelles
Un Français en grande difficulté à l’étranger peut, dans certaines situations exceptionnelles, solliciter l’aide de son consulat. Le rapatriement aux frais de l’État français n’est toutefois pas un droit automatique.
Dans les situations les plus graves, un rapatriement peut être envisagé, notamment lorsque la personne se trouve dans une situation d’indigence. Lorsque l’État français prend en charge les frais d’un rapatriement, un remboursement ultérieur peut être exigé.
Chaque situation est examinée individuellement par les autorités consulaires et les possibilités d’assistance dépendent notamment de la situation personnelle du ressortissant et des circonstances.
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