Le Paradoxe Montréalais

Camp

Groupe Gay Globe Média (Photo : Campement de la rue Notre-Dame – Source inconnue)

Elle est bien étrange, notre Ville de Montréal. Hier, un commerçant du Village gai de Montréal a reçu plusieurs documents provenant de l’arrondissement de Ville-Marie qui, selon lui, sont plutôt troublants et démontrent que la Ville tient un double discours, selon que vous ayez la capacité de payer une amende… ou que vous soyez en situation d’itinérance.

Les documents vont même jusqu’à informer les commerçants et les propriétaires d’immeubles qu’ils doivent effectuer eux-mêmes certaines tâches de nettoyage des rues et des ruelles. Une responsabilité qui, selon plusieurs, devrait normalement être assumée par la Ville grâce aux taxes qu’elle perçoit. Cette demande, qui revient à transférer une partie de l’entretien des espaces publics aux citoyens et aux entreprises, a fait sursauter plus d’un commerçant et propriétaire immobilier.

Voici ce que dit intégralement la lettre qui accompagnait un dépliant:

VILLE-MARIE

Arrondissement de Ville-Marie
Direction de l’arrondissement
800, boul. De Maisonneuve Est, 19e étage
Montréal (Québec) H2L 4L8

17 juillet 2026

OBJET : RAPPEL IMPORTANT – PROPRETÉ ET OCCUPATION DU DOMAINE PUBLIC

Bonjour,

Afin de contribuer à un environnement propre, agréable et sécuritaire pour toutes et tous, l’arrondissement de Ville-Marie souhaite rappeler certaines règles essentielles relatives à la propreté et à l’occupation de l’espace public (trottoirs, rues, carrés d’arbre, etc.).

Ces règles s’appliquent aux commerçant(e)s, aux résident(e)s et aux occupant(e)s. Elles visent à préserver la qualité de vie, la sécurité ainsi que l’attractivité de nos quartiers.

Nous vous rappelons qu’il est de la responsabilité de chaque commerçant(e) de maintenir propre les abords de son établissement.

Nos équipes constatent actuellement certains enjeux liés à :

  • la présence de déchets hors des heures ou des jours prévus pour la collecte;
  • l’entretien insuffisant des abords des commerces ainsi que l’absence de paniers à déchets pour leur clientèle;
  • l’occupation non autorisée du domaine public (p. ex. : les panneaux sandwich).

C’est pourquoi nous amorçons une phase de sensibilisation et d’information visant à mieux faire connaître les bonnes pratiques et les obligations en vigueur.

Vous trouverez dans le dépliant ci-joint un résumé clair des règles à respecter et des gestes simples à poser.

Soyez vigilant(e)s : au cours des prochains mois, nos équipes sur le terrain renforceront l’application de la réglementation.

Nous vous remercions de votre collaboration et de votre engagement à faire de Ville-Marie un arrondissement accueillant et attrayant pour tous.

Ville-Marie, propre à nous.


Pour ce qui est des trottoirs, des façades des commerces et des immeubles, tout le monde s’entend : il est parfaitement normal que les occupants entretiennent les accès permettant au public de fréquenter leurs commerces ou d’accéder à leurs immeubles.

Il est également tout à fait normal — et nous savons qu’il s’agit d’un véritable problème dans le Village gai — que les déchets ne soient déposés sur la voie publique que le jour de la collecte ou, lorsque le règlement le permet, la veille en fin de journée.

Cependant, ce n’est pas le contenu de la lettre qui soulève des inquiétudes chez plusieurs Montréalais, mais bien celui du dépliant qui l’accompagne. Selon plusieurs, celui-ci va bien au-delà des responsabilités normalement attendues des commerçants et des propriétaires d’immeubles. Son contenu suscite un véritable questionnement : par des avertissements et des menaces explicites de sanctions, la Ville tente-t-elle de transférer à des citoyens et à des entreprises, sans rémunération, des tâches normalement effectuées par les cols bleus et les employés municipaux?

Voici le contenu intégral du dépliant :

GARDER L’ESPACE PUBLIC PROPRE : UNE RESPONSABILITÉ PARTAGÉE

ENTRETIEN DU POURTOUR DE VOTRE COMMERCE

VOS RESPONSABILITÉS

Si vous occupez un commerce ou un immeuble, vous devez non seulement entretenir votre terrain, mais également l’espace public situé devant.

Vous devez vous assurer que cet espace :

  • est propre, sans déchets ni matières nuisibles (par exemple : mégots de cigarettes, gobelets, papiers);
  • est dégagé en tout temps, sauf par la neige, la glace et une clôture autorisée;
  • a une hauteur de gazon maximale de 15 cm;
  • est sans feuilles mortes accumulées.

INFRACTION

Le non-respect des règles est passible d’une amende pouvant aller de 125 $ à 3 000 $.

QUEL ESPACE DEVEZ-VOUS ENTRETENIR ?

  • Le trottoir et la bordure devant votre commerce ou immeuble;
  • Les 60 premiers centimètres de la rue, à partir du trottoir ou de la bordure;
  • L’emprise excédentaire de la rue;
  • La ruelle adjacente, jusqu’à son centre.

POURQUOI EST-CE IMPORTANT ?

Un espace public propre :

  • améliore la qualité de vie;
  • augmente l’attractivité du centre-ville;
  • contribue à un milieu de vie agréable pour toutes et tous.

OBLIGATIONS PARTICULIÈRES POUR LES COMMERCES ALIMENTAIRES

Si vous exploitez un restaurant, un service de traiteur, une épicerie ou tout autre commerce qui sert ou livre des aliments pour emporter, vous devez :

  • ramasser les emballages et déchets alimentaires liés à votre établissement (cartons, papiers, contenants, restes de nourriture);
  • le faire sur tout le côté du tronçon de la rue où se trouve votre commerce;
  • jeter ces déchets dans les paniers à déchets de votre établissement.

Alors là, c’est l’étonnement général. Si vous laissez votre pelouse dépasser 15 centimètres de hauteur, c’est une amende. (Des inspecteurs munis de règles à mesurer vont-ils venir s’allonger sur votre pelouse pour en vérifier la hauteur? Imaginez la scène!). Si vous laissez des feuilles mortes s’accumuler sur votre terrain, c’est aussi une amende.

Pourtant, depuis des années, les experts en horticulture et en environnement recommandent de laisser les feuilles mortes sur le sol. Elles constituent un engrais naturel pour les pelouses, enrichissent la terre et contribuent à maintenir un niveau d’humidité favorable au printemps, protégeant ainsi les jeunes pousses contre les variations des conditions météorologiques.

Mais cela semble avoir bien peu d’importance aux yeux de la Ville. Ce qui compte avant tout, selon plusieurs citoyens, c’est le respect à la lettre du règlement… et, le cas échéant, le paiement de l’amende. Compris?

Maintenant, et peu de Montréalais le savaient jusqu’ici, il existe une obligation d’entretenir certains espaces publics qui sont pourtant normalement pris en charge par des employés municipaux équipés de balais mécaniques. Une situation difficile à expliquer et qui soulève plusieurs questions.

Selon le dépliant distribué aux commerçants et aux propriétaires d’immeubles, les obligations d’entretien ne se limiteraient pas uniquement aux trottoirs ou aux façades. Elles s’étendraient également à certaines portions de l’espace public, notamment les 60 premiers centimètres de la rue à partir du trottoir ou de la bordure, l’emprise excédentaire de la rue ainsi que la ruelle adjacente jusqu’à son centre.

Cela s’appliquerait à TOUT LE MONDE, sans exception! Que vous soyez une personne à mobilité réduite, en fauteuil roulant, amputée à la suite d’une blessure de guerre ou d’une condition médicale, ou que vous viviez avec un handicap fonctionnel, l’obligation s’appliquerait tout de même. Compris?


Or, l’un des problèmes à l’origine de la saleté de Montréal provient aussi de la gestion municipale elle-même. En obligeant la récupération des matières recyclables, la Ville se retrouve chaque semaine avec des amoncellements de cartons, de boîtes de conserve et de plastiques qui s’envolent au gré des vents et se retrouvent parfois partout où ils ne devraient pas être.

Un autre problème, qui n’est pas directement pris en charge par la Ville de Montréal, est celui des personnes qui fouillent dans les sacs de déchets à la recherche de matières récupérables. Ces sacs, pourtant soigneusement placés en bordure de rue en prévision de la collecte par les éboueurs, sont souvent éventrés, laissant les détritus se répandre dans les espaces publics ou privés.

Plutôt que de s’attaquer directement aux personnes qui éventrent les sacs de déchets, il semble beaucoup plus simple d’imposer des amendes aux commerçants pour des dommages causés par des tiers, ou encore pour des situations qui résultent en partie d’un manque d’intervention de la Ville face à ces comportements.


LE PARADOXE DES CAMPEMENTS

Alors que la Ville de Montréal avertit que des équipes d’inspection sillonneront la ville avec leurs règles à mesurer et leurs carnets de contraventions, elle tolère parallèlement la présence de véritables dépotoirs à ciel ouvert dans plusieurs campements, ces nouveaux bidonvilles occupés par des personnes en situation d’itinérance, souvent victimes de la crise du logement ou de problèmes liés à la consommation de drogues.

La photo qui accompagne cet article parle d’elle-même. Elle a été prise dans un campement situé sur la rue Notre-Dame, dans l’est de Montréal. Où sont les inspecteurs et leurs carnets de contraventions dans ces situations? Nulle part.

Au fond, la question n’est pas de savoir si Montréal doit être propre. Évidemment qu’elle doit l’être. Les commerçants, les propriétaires et les citoyens ont tous une responsabilité à jouer dans la qualité de leur milieu de vie. Mais une ville ne peut pas demander à ceux qui paient déjà des taxes de devenir les remplaçants silencieux d’un service public qu’elle a elle-même la responsabilité d’assurer.

Ce qui choque profondément plusieurs Montréalais, ce n’est pas l’existence de règles, mais l’impression d’une application à géométrie variable. D’un côté, on menace de sanctions des citoyens, des commerçants et des propriétaires pour des feuilles mortes, quelques centimètres de gazon ou des déchets parfois laissés par d’autres. De l’autre, dans certains secteurs, des situations beaucoup plus graves persistent sans intervention apparente, notamment dans des campements où l’insalubrité atteint des niveaux inquiétants.

Une ville ne peut pas exiger la perfection des uns tout en tolérant l’inacceptable chez les autres. Elle ne peut pas brandir le règlement comme un outil de discipline auprès de ceux qui contribuent financièrement à son fonctionnement, tout en donnant l’impression d’être impuissante devant des problématiques majeures qui affectent la sécurité, la salubrité et la dignité humaine.

La propreté d’une ville ne se mesure pas uniquement avec une règle de 15 centimètres ou un carnet de contraventions. Elle se mesure aussi à la capacité d’une administration à être cohérente, équitable et présente partout, pour tous les citoyens, sans exception.

À Montréal, le problème n’est peut-être pas l’absence de règlements. Le problème est peut-être de savoir à qui ils s’appliquent réellement.

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