Philippe Lague
Une nouvelle Jaguar, c’est toujours un événement. La célèbre marque britannique fait partie du gotha de l’automobile : son patrimoine compte un riche palmarès sportif et plusieurs modèles légendaires. L’événement prend encore plus d’ampleur lorsqu’il s’agit d’un retour dans un créneau délaissé par Jaguar depuis quarante ans, soit celui des sportives pur jus.
Contrairement à la perception populaire, ces nobles anglaises donnent plutôt dans le luxe. Elles sont rapides et tiennent la route avec brio, mais leur mission consiste également à transporter leurs occupants dans le plus grand confort. Les berlines XF et XJ ont leurs versions musclées, capables de rivaliser avec les Audi S et RS, BMW M et autres Mercedes AMG, mais elles demeurent avant tout des berlines de prestige, tandis que les coupés et cabriolets XK sont des GT (grand tourisme) au sens véritable de cette expression si souvent galvaudée.
Chez Jaguar, on a mis les choses au clair lors du lancement de la F-Type, l’été dernier : la cible, c’est la 911. La comparer à une Boxster n’est donc pas approprié : la fourchette de prix n’est pas la même, la clientèle visée non plus. Parce qu’elle ratisse large, la F-Type empiète un peu sur le terrain de la Boxster, ne serait-ce que parce que ce sont deux décapotables, mais la comparaison s’arrête là. En mettre plein la vue n’est pas nécessaire, comme le prouve si bien l’immuable 911, plutôt discrète si on la compare aux purs-sangs italiens. Mais j’en connais (et j’en suis) qui sont un peu las de voir toujours les mêmes formes. Le design, chez Porsche, c’est comme la chambre d’un Holiday Inn : il n’y a jamais de surprises. Qui se retourne au passage d’une 911, de nos jours?
Jaguar a choisi l’approche inverse avec sa F-Type. L’attaque est frontale, avec un look ravageur et résolument agressif. Quand on s’inspire d’un requin pour dessiner une voiture, on envoie un message clair. Même les fentes branchiales sont là, de chaque côté de la calandre. Si la gueule est celle d’un squale, le profil très épuré possède la grâce des grands félins, comme celui qui a prêté son nom à la marque. On y retrouve l’ADN de la marque, sans le côté vieillot. Il faut dire que le grand patron du design chez Jaguar, Ian Callum, a dépoussiéré l’image de la marque, comme en témoignent aussi les XK, XF et XJ. Oubliez les opulentes boiseries et la décoration rétro, Jaguar a cessé de vivre dans le passé. La présentation est épurée et résolument moderne, sans tomber dans la froideur de certaines allemandes. Ce qui est bien, aussi, c’est qu’il n’est pas Qu’obtient-on si on croise une Porsche 911 et une Mustang Boss ? Une F-Type V8. C’est la première pensée qui m’est venue en tête lorsque j’enfilais les grandes courbes et que j’entendais le V8 rugir en enfonçant l’accélérateur.
Une 911 ou une F-Type? Aucune hésitation en ce qui me concerne: la Jag ! Comprenez-moi bien : je voue un respect immense à la Porsche, qui est aux sportives ce que les Beatles sont à la musique populaire. Comme sur l’oeuvre des Fab Four, le temps n’a aucune prise sur la 911, qui demeure encore aujourd’hui LA référence. Par contre, la lassitude s’installe : toujours le même look, toujours la même saveur… Tant qu’aucune rivale ne pouvait se montrer son égale, ça allait, mais son long règne est, pour la première fois, sérieusement contesté. Pas seulement par la F-Type : la nouvelle Corvette a aussi réussi l’impossible en devançant la 911 lors de plusieurs matchs comparatifs. La nouvelle F-Type Coupé, présentée la semaine dernière à Los Angeles, viendra souffler encore plus fort dans le cou de la Porsche.
Pour un chroniqueur automobile, c’est un moment historique : j’ai l’impression d’assister à une révolution. Toutefois, je vais attendre avant de prononcer le K.-O. : c’est quand ils sont menacés que les plus grands se réinventent. En attendant, ce sont les amateurs de voitures de sport qui gagnent sur tous les plans, car le monopole de la 911 est bel et bien terminé. Reste la grande question de la fiabilité, incontournable en raison des antécédents de la marque. Sachez seulement que depuis le rachat de Jaguar et Land Rover par le conglomérat indien Tata, ces deux marques n’ont cessé de grimper dans les classements des sondages de fiabilité. Et puis, les résultats parlent d’eux-mêmes : Jaguar a connu sa meilleure année en 2012 avec plus de 50 000 ventes. Du côté des constructeurs allemands, il y en a qui doivent commencer à transpirer…nécessaire d’être un crack en informatique pour comprendre le système multimédia.