Rope (1948) d’Hitchcock : le classique sulfureux précurseur du cinéma gay

Rope

Carle Jasmin (Image : Rope – Alfred Hitchcock)

Un film signé Alfred Hitchcock qui intrigue depuis 1948

Ce grand classique du cinéma américain, sous la direction du maître du suspense Alfred Hitchcock, Rope fait sourciller le public depuis sa sortie au cinéma en 1948.

Un précurseur du cinéma gay selon les historiens

Considéré par les historiens du cinéma comme le seul film d’Alfred Hitchcock à apparaître comme un précurseur de tous les films gays, Rope réunit deux grands acteurs dont personne ne connaissait alors le secret le mieux gardé à Hollywood. Farley Granger et John Dall étaient tous deux homosexuels.

Un drame aux accents queer et théâtraux

Qu’à cela ne tienne, pourquoi ne pas aller au bout en ajoutant tous les ingrédients d’un drame homo : une vieille actrice du cinéma muet, une sorte de drag queen retraitée et un meurtre. Le meurtre d’un homme, un autre…

Résumé de Rope : un huis clos sous tension

Rope, raconte l’histoire de deux jeunes hommes brillants et cyniques, Brandon et Phillip, qui assassinent un camarade par pur défi intellectuel. Convaincus de leur supériorité, ils dissimulent le corps dans un coffre au centre de leur appartement et organisent aussitôt une réception… autour même de la cachette.

Au fil de la soirée, les invités — dont la famille de la victime et leur ancien professeur — se rapprochent dangereusement de la vérité. Ce dernier, Rupert, commence à soupçonner quelque chose, troublé par l’attitude provocante de Brandon et par ses propres idées philosophiques qu’il voit détournées.

Construit presque entièrement en faux plan-séquence, le film joue sur la tension psychologique et l’espace clos, transformant un simple dîner en un huis clos oppressant où le crime menace d’éclater à chaque instant.

Constance Collier : une figure presque drag dans Rope

Dans Rope de Alfred Hitchcock, le personnage incarné par Constance Collier, Madame Atwater, peut se prêter à une lecture presque “drag” si on l’observe sous l’angle de la performance et de l’excès.

Comme une drag queen, elle évolue dans une forme de théâtralité assumée : gestes appuyés, voix marquée, goût pour la mise en scène de soi. Elle ne cherche pas le naturel, mais au contraire une présence amplifiée, presque caricaturale, qui attire l’attention et désamorce la tension ambiante. Sa manière de parler, ses envolées et son côté légèrement décalé rappellent cette tradition du camp, où l’exagération devient un langage.

Il y a aussi chez elle une dimension de “personnage dans le personnage”. À l’image de nombreuses figures drag, Madame Atwater semble jouer un rôle social, une sorte de grande dame fantasque, comme si elle performait une identité plus qu’elle ne l’habitait réellement. Ce décalage crée un effet à la fois comique et troublant.

Enfin, dans un film aussi tendu que Rope, elle agit presque comme un contrepoint, à la manière d’une drag queen dans un espace dramatique : elle introduit de la légèreté, du spectacle, tout en accentuant paradoxalement l’artificialité de la situation. Sa présence souligne que tout, dans cet appartement, relève d’une mise en scène — y compris le crime lui-même.

Une relation homosexuelle suggérée entre Farley Granger et John Dall

Dans Rope de Alfred Hitchcock, la relation entre Farley Granger et John Dall est largement interprétée comme homosexuelle, même si rien n’est formulé explicitement à l’écran. Cette lecture repose sur un ensemble d’indices, à la fois narratifs, visuels et historiques.

D’abord, leur proximité dépasse celle d’une simple amitié. Ils vivent ensemble, partagent un secret extrême — un meurtre — et fonctionnent comme un couple, avec une dynamique presque conjugale : Brandon domine, sûr de lui et provocateur, tandis que Phillip apparaît plus fragile, nerveux, presque dépendant émotionnellement. Cette complémentarité rappelle des codes relationnels souvent associés aux couples dans le cinéma classique.

Ensuite, le contexte de production est déterminant. À l’époque, le Code Hays interdisait toute représentation explicite de relations homosexuelles. Les cinéastes utilisaient donc le sous-texte, les regards, les silences et certaines attitudes pour suggérer ce qui ne pouvait être dit. Alfred Hitchcock était connu pour jouer avec ces limites, et Rope est souvent cité comme un exemple de codage queer dans le cinéma hollywoodien classique.

Il y a une dimension rétrospective. Le fait que Farley Granger ait plus tard confirmé son homosexualité, et que John Dall ait lui aussi été associé à cette orientation, a renforcé cette interprétation, même si elle ne suffit pas à elle seule à définir les personnages.

Ce qui fait la force du film, c’est justement cette ambiguïté : tout est suggéré, jamais affirmé, laissant au spectateur le soin de lire entre les lignes.

Farley Granger : une vie marquée par le secret

Farley Granger (1925–2011) est une figure marquante du cinéma hollywoodien classique, notamment connu pour ses collaborations avec Alfred Hitchcock dans Rope (1948) et Strangers on a Train (1951). Derrière cette carrière visible, il a longtemps mené une vie personnelle contrainte par les normes strictes de l’industrie cinématographique de l’époque.

Dans le Hollywood des années 1940 et 1950, marqué par le Code Hays et une forte pression sociale, l’homosexualité était taboue. Comme beaucoup d’acteurs, Farley Granger a dû naviguer dans un système où toute révélation publique pouvait mettre fin à une carrière. Il a donc vécu sa sexualité de manière discrète, entre relations avec des hommes et des femmes, sans jamais pouvoir l’assumer ouvertement durant ses années de gloire.

Ce n’est que bien plus tard, dans ses mémoires publiés en 2007, Include Me Out, qu’il évoque avec franchise sa bisexualité et ses relations avec plusieurs hommes, dont des figures du milieu artistique. Il y décrit un Hollywood où les apparences étaient soigneusement contrôlées, mais où une vie parallèle existait, souvent tolérée tant qu’elle restait invisible.

Sa trajectoire éclaire ainsi une réalité plus large : celle d’une génération d’artistes contraints de dissimuler leur identité. Aujourd’hui, Farley Granger est souvent cité comme un exemple de ces parcours complexes, où la reconnaissance publique est venue bien après la carrière, contribuant à une relecture plus ouverte de son œuvre et de ses rôles.

John Dall : une trajectoire entourée de silence

John Dall (1918–1971) est un acteur américain surtout connu pour son rôle glaçant dans Rope (1948) de Alfred Hitchcock, ainsi que pour sa performance dans The Corn Is Green (1945), qui lui vaut une nomination aux Oscars. Son jeu, souvent marqué par une intensité nerveuse et une certaine ambiguïté, a contribué à forger des personnages complexes, parfois en décalage avec les normes masculines de l’époque.

Comme pour de nombreux acteurs de l’âge d’or hollywoodien, sa vie privée est restée largement discrète, en particulier en ce qui concerne sa sexualité. Dans le contexte du Code Hays et d’une industrie profondément conservatrice, toute forme de marginalité sexuelle devait être tenue secrète. John Dall n’a jamais publiquement défini son orientation sexuelle de son vivant, et les informations à ce sujet reposent surtout sur des témoignages indirects et des interprétations ultérieures.

Certains historiens du cinéma et biographes ont évoqué la possibilité qu’il ait été homosexuel ou bisexuel, notamment en raison de son cercle social et de certaines lectures rétrospectives de ses rôles, dont celui dans Rope.

Sa trajectoire illustre ainsi une autre réalité du Hollywood classique : celle des silences. John Dall reste une figure entourée d’une part d’ombre, où l’absence de déclaration publique témoigne autant des contraintes de l’époque que de la difficulté, aujourd’hui encore, de reconstituer pleinement certaines vies privées.

Une expérience personnelle face au film

Personnellement, étant un grand amateur des films d’Alfred Hitchcock, peut-être moins de ses premiers mais certainement de ceux en couleur, j’avais remarqué il y a très longtemps l’interaction entre les deux vedettes principales, et surtout celle de Farley Granger, que je trouvais déjà irrésistiblement beau. Je ne connaissais pas les codes queer lorsque j’ai vu le film pour la première fois, après avoir acheté un coffret de DVD que je possède toujours d’ailleurs, mais j’avais éprouvé beaucoup d’émotion sans savoir pourquoi.

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