
Christophe Pilaire (Image : Christie’s / Portrait d’une artiste / Piscine avec deux personnages 1972)
David Hockney, l’un des artistes britanniques les plus influents et les plus populaires du XXe siècle et du début du XXIe siècle, vient de nous quitter à l’âge de 88 ans. La passion pour la peinture de cet homme original, talentueux, excentrique et activiste gay de la première heure, à sa manière, n’a jamais faibli malgré l’âge, les deuils et les transformations du monde de l’art moderne.
Hockney a eu la chance de bénéficier, de son vivant, d’une reconnaissance internationale sans précédent. Une immense rétrospective lui fut consacrée à la Tate Britain avant de voyager au Centre Pompidou puis au Metropolitan Museum of Art de New York, et la fondation Vuitton lui rendit un vibrant hommage d’avril à septembre 2025, qui fut un triomphe absolu et dont je garde un souvenir ému.
Par ailleurs, A Bigger Book, un ouvrage monumental publié par Taschen, est conçu comme une autobiographie visuelle retraçant plusieurs décennies de ses créations.
L’un des aspects les plus frappants de la carrière de ce grand artiste est sa capacité à se réinventer constamment. Bien que le grand public l’associe souvent à ses célèbres piscines californiennes, notamment A Bigger Splash, son œuvre couvre une extraordinaire diversité de techniques et de supports : peinture à l’huile, aquarelle, photographie, Polaroid, fax, ordinateur, iPhone, iPad et vidéo. Cette curiosité permanente pour les nouvelles technologies témoigne d’un artiste davantage tourné vers l’avenir que vers la nostalgie.
Très tôt, Hockney sut qu’il voulait devenir artiste. Doué pour le dessin, il fréquenta dès l’âge de 11 ans une école d’art à Bradford. Son père, artiste amateur et objecteur de conscience, l’encouragea à suivre sa propre voie et à ne pas se soucier du regard des autres. Cette liberté d’esprit joua un rôle essentiel dans la construction de son identité, notamment lorsqu’il prit conscience de son homosexualité, qu’il vécut librement à travers trois grandes histoires d’amour, dont une avec le jeune Peter Schlesinger, qu’il rencontra alors qu’il était étudiant à UCLA et qui devint lui-même un artiste reconnu.
David Hockney, la liberté créatrice et l’affirmation de soi
Après ses études au Royal College of Art de Londres, Hockney découvrit en effet Los Angeles, ville qui correspondait à ses fantasmes de jeunesse : le soleil, les grands espaces, les piscines et les corps masculins. Il y trouva une liberté personnelle et artistique qu’il ne connaissait pas en Angleterre. Son homosexualité, qu’il affirma publiquement dès les années 1960 alors qu’elle demeurait illégale dans son pays, devint un sujet central de son œuvre. Plusieurs de ses tableaux représentent ouvertement des relations entre hommes, faisant de lui l’un des premiers artistes majeurs à aborder ce thème avec autant de candeur.
Sa rencontre avec Peter Schlesinger, étudiant californien dont il tomba amoureux au milieu des années 1960, marqua une période particulièrement féconde. Inspiré par cette relation, Hockney réalisa plusieurs de ses œuvres les plus célèbres, parmi lesquelles A Bigger Splash, Peter Getting Out of Nick’s Pool et Sunbather. Ces tableaux incarnent l’esthétique lumineuse et hédoniste qui contribuera à sa renommée mondiale.
Figure emblématique de la bohème artistique internationale dans les années 1970, Hockney fréquenta les milieux créatifs de Londres, Paris et New York. Il côtoya des personnalités comme Andy Warhol, Francis Bacon ou William Burroughs. Sa notoriété fut encore renforcée par le film documentaire A Bigger Splash de Jack Hazan, qui mêle réalité et fiction pour raconter la fin de sa relation avec Schlesinger. Bien qu’il ait d’abord rejeté ce portrait très intime, Hockney finit par en reconnaître la valeur. En 1972, il peignit Portrait of an Artist (Pool with Two Figures), une grande toile sur laquelle figure Peter Schlesinger et qui, à titre anecdotique, se vendit en novembre 2018 pour 90,3 millions de dollars américains, soit le prix le plus élevé jamais payé à l’époque pour une œuvre d’un artiste vivant.
Malgré sa célébrité, Hockney resta, jusqu’à un âge avancé, avant tout un travailleur acharné. Lorsqu’il ne peignait pas, il photographiait, dessinait ou concevait des décors d’opéra. Cette frénésie créatrice se poursuivit dans les années 1990 et 2000 lorsqu’il retourna dans le Yorkshire pour peindre les paysages de son enfance. Il y produisit alors des séries monumentales consacrées à la campagne anglaise, renouvelant une fois encore son langage pictural.
Au-delà de son œuvre, Hockney développa une réflexion originale sur la perception visuelle. Il critiqua la perspective unique héritée de la Renaissance et la vision figée imposée par la photographie. À travers ses collages photographiques, ses vidéos multi-écrans ou ses recherches sur les maîtres anciens, il chercha toujours à représenter la multiplicité des points de vue et la richesse de l’expérience humaine. Pour lui, l’art doit restituer la complexité du regard et non réduire le monde à une simple image.
Son optimisme constitue un autre trait majeur de sa personnalité. Malgré les crises politiques, les évolutions technologiques ou les tragédies personnelles, Hockney affirma toujours que le monde demeure beau et digne d’être célébré. Il considérait la couleur, l’espace et la lumière comme des sources inépuisables d’émerveillement. Cette philosophie explique sans doute l’intensité lumineuse qui caractérise son œuvre.
Pour David Hockney, le monde ne prend véritablement sens qu’à travers le dessin et la peinture. Cette approche fait de lui un artiste libre, audacieux et profondément amoureux de la vie, dont toute l’œuvre apparaît comme une célébration inlassable de la lumière, de la couleur et du regard humain.
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