
Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)
L’empereur Babur, fondateur de l’Empire moghol, né en 1483, a évoqué avec une rare franchise les sentiments amoureux qu’il a éprouvés pour un autre homme dans son autobiographie, le Baburnama. À une époque où les conceptions de la sexualité différaient profondément de celles d’aujourd’hui, son témoignage constitue un document historique exceptionnel. Sans pouvoir lui attribuer une orientation sexuelle selon les catégories modernes, Babur demeure une figure fascinante dont les écrits témoignent d’une ouverture peu commune et offrent encore aujourd’hui un exemple marquant de la diversité des expériences amoureuses à travers l’histoire.
Né en 1483 dans la vallée de Ferghana, l’empereur Babur est surtout connu comme le fondateur de l’Empire moghol, une dynastie qui allait façonner l’histoire de l’Asie du Sud pendant plus de trois siècles. Stratège militaire, poète, mémorialiste et souverain visionnaire, Babur a également laissé un témoignage unique dans l’histoire : celui d’un homme qui raconte avec une étonnante sincérité les sentiments amoureux qu’il a éprouvés pour un autre homme. Plus de cinq siècles après sa mort, ses écrits continuent d’alimenter les recherches sur l’histoire de la diversité sexuelle et affective.
Zahir-ud-Din Muhammad Babur naît le 14 février 1483 à Andijan, dans la vallée de Ferghana, territoire situé aujourd’hui en Ouzbékistan. Descendant de deux des plus célèbres conquérants de l’histoire, Tamerlan par son père et Gengis Khan par sa mère, il hérite très jeune d’un petit royaume après la mort de son père alors qu’il n’a que onze ans.
Son adolescence est marquée par des guerres incessantes, des alliances fragiles et plusieurs défaites. À plusieurs reprises, il tente de reprendre la prestigieuse ville de Samarcande, sans succès durable. Ces revers le poussent finalement vers le sud. En 1504, Babur conquiert Kaboul, en Afghanistan actuel. Cette victoire lui offre enfin une base politique stable à partir de laquelle il prépare la plus grande entreprise de sa carrière.
En 1526, Babur franchit les montagnes de l’Hindou Kouch avec une armée relativement modeste mais extrêmement disciplinée. Lors de la première bataille de Panipat, il inflige une défaite décisive au sultan Ibrahim Lodi grâce à une combinaison innovante d’artillerie, de cavalerie et de tactiques inspirées des Ottomans. Cette victoire marque la naissance de l’Empire moghol.
Au cours des années suivantes, Babur consolide son pouvoir sur une grande partie du nord de l’Inde. Même si son règne ne dure que quatre années après cette conquête, il pose les bases d’un empire qui connaîtra son apogée sous Akbar, Jahangir, Shah Jahan — constructeur du Taj Mahal — et Aurangzeb. Lorsque Babur meurt en 1530, son fils Humayun lui succède.
Contrairement à de nombreux souverains de son époque, Babur ne s’est pas contenté de faire écrire sa biographie par des chroniqueurs. Il rédige lui-même le Baburnama, une autobiographie devenue l’un des plus importants documents historiques de l’Asie centrale et de l’Empire moghol.
L’ouvrage surprend encore aujourd’hui par son ton très personnel. Babur ne parle pas uniquement de batailles ou de politique. Il décrit également les paysages, les fleurs, les fruits, les animaux, les villes qu’il visite, ses joies, ses échecs, ses regrets et même ses états d’âme. Cette franchise fait du Baburnama un texte exceptionnel dans la littérature historique.
Baburi : un amour raconté sans détour
L’un des passages les plus célèbres du Baburnama concerne un jeune homme nommé Baburi. Alors qu’il est adolescent, Babur raconte être tombé profondément amoureux de lui. Il explique qu’il rougit lorsqu’il le croise, qu’il perd tous ses moyens en sa présence et qu’il lui est impossible de lui adresser la parole. Il décrit cette passion avec une sincérité qui surprend encore les historiens modernes.
Babur compose également des vers inspirés par cet amour et reconnaît lui-même n’avoir jamais éprouvé un sentiment aussi intense auparavant. Il ne s’agit pas d’un texte ambigu. Les spécialistes considèrent généralement que Babur décrit une véritable passion amoureuse. En revanche, rien dans son autobiographie ne permet d’affirmer que cette relation ait été physique ou sexuelle. Les sources historiques ne vont pas aussi loin.
Peut-on dire que Babur était homosexuel?
C’est précisément sur cette question que les historiens appellent à la prudence. Le mot « homosexuel » est une notion moderne apparue plusieurs siècles après la mort de Babur. Au XVIᵉ siècle, les sociétés d’Asie centrale ne définissaient pas les individus selon les catégories d’orientation sexuelle utilisées aujourd’hui. Les spécialistes préfèrent donc dire que Babur a exprimé une attirance romantique envers un homme.
Cela n’empêche pas qu’il ait également épousé plusieurs femmes, conformément aux pratiques politiques des souverains de son époque, et qu’il ait eu plusieurs enfants. Certaines personnes parlent aujourd’hui de bisexualité, mais il s’agit d’une interprétation contemporaine plutôt que d’une certitude historique. Ce qui demeure incontestable, c’est que Babur a choisi de raconter lui-même cette expérience dans un texte destiné à préserver sa mémoire.
Les témoignages personnels de souverains du XVe et du XVIe siècle sont extrêmement rares. Les témoignages où un chef d’État évoque avec autant de naturel son amour pour un autre homme le sont encore davantage. C’est pourquoi Babur occupe aujourd’hui une place particulière dans les études consacrées à l’histoire de la sexualité, du genre et des émotions.
Les chercheurs soulignent que son récit permet de mieux comprendre la diversité des relations affectives dans les sociétés musulmanes médiévales, loin des idées reçues et des lectures simplistes. Au-delà de cette dimension personnelle, Babur demeure avant tout un immense bâtisseur d’empire.
Son héritage politique est considérable. L’Empire moghol devient l’une des plus grandes puissances du monde moderne. Il favorise le développement de l’administration, de l’architecture, de la littérature persane et des arts qui influenceront durablement le sous-continent indien. Son autobiographie est aujourd’hui étudiée dans les universités du monde entier, autant pour sa valeur historique que pour sa qualité littéraire. Plus de cinq siècles après sa disparition, Babur reste une personnalité complexe.
Conquérant redoutable, poète sensible, écrivain minutieux et fondateur d’un des plus puissants empires de l’histoire, il est également l’un des très rares souverains dont les écrits offrent un regard intime sur les émotions humaines.
Sans pouvoir lui attribuer une identité sexuelle au sens moderne, son récit d’amour pour le jeune Baburi constitue l’un des témoignages les plus remarquables de la littérature historique. À une époque où les récits personnels étaient rares, Babur a laissé un document qui rappelle que les expériences amoureuses et les émotions humaines ont toujours fait partie de l’histoire, sous des formes souvent plus nuancées que les catégories contemporaines ne le laissent croire.
PUBLICITÉ

LIRE AUSSI
L’histoire secrète des LGBTQ+ du Québec : de 1608 à aujourd’hui
https://gayglobe.net/histoire-lgbtq-quebec-colonial/
Homosexualité dans la préhistoire et archéologie queer : que disent vraiment les preuves historiques ?
https://gayglobe.net/homosexualite-dans-la-prehistoire-et-archeologie-queer-que-disent-vraiment-les-preuves-historiques/
Quelle est l’histoire d’amour homosexuelle la plus connue de l’humanité?
https://gayglobe.net/quelle-est-lhistoire-damour-homosexuelle-la-plus-connue-de-toute-lhistoire/
Histoire: Euryale et Nisus
https://gayglobe.net/histoire-euryale-et-nisus/
L’Évolution Historique de la Promenade Masson : Un Joyau de Montréal
https://gayglobe.net/levolution-historique-de-la-promenade-masson-un-joyau-de-montreal/