Montréal face à l’itinérance : une réalité que les touristes ne voient pas dans les brochures et la perte de dignité

Roger-Luc Chayer Journaliste, musicien et éditeur de Gay Globe Média. Actif dans le journalisme depuis plus de 30 ans, il est reconnu pour sa plume incisive et son engagement de longue date envers les communautés LGBTQ+. Ancien président de l’Association canadienne des journalistes (section Montréal), il a également reçu la médaille du Jubilé de la Reine pour l’ensemble de sa carrière. Son approche combine rigueur journalistique, analyse et sensibilité sociale.
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Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)

Hier après-midi, j’ai accompagné un collègue journaliste au centre-ville dans mon véhicule, car il avait des choses personnelles à régler. Il m’a demandé de l’attendre dans un stationnement situé juste à côté de la rue Jeanne-Mance, une autre rue fermée de Montréal qui nous oblige à faire des détours qui ne sont même pas raisonnables, mais ce n’est pas le sujet de mon article d’aujourd’hui.

Alors que je l’attendais, pendant environ 30 minutes, je me suis retrouvé entouré de plusieurs personnes, hommes et femmes, clairement sans abri, qui étaient assis là à contempler la crasse et les déchets qui les entouraient. Je ne parle pas de deux ou trois personnes, mais d’environ 20 à 25, certaines couchées sur le trottoir, d’autres en train de dormir, adossées un peu partout.

Je suis habitué de voir de la misère dans le Village gai de Montréal, mais là, j’étais au centre-ville, à quelques mètres du palais de justice, et c’est à perte de vue que je voyais ces gens délaissés par une société qui leur doit pourtant aide et assistance, notamment en vertu des principes de dignité et de protection reconnus par la Charte québécoise des droits et libertés.

Cette scène m’a profondément interpellé. Comment peut-on accepter qu’à quelques mètres du palais de justice, au cœur même de Montréal, autant de personnes puissent se retrouver dans un tel état d’abandon, entourées de déchets, sans véritable endroit où aller et sans les services dont elles ont manifestement besoin?

De l’autre côté de la rue Saint-Antoine, un autobus touristique à toit ouvert se remplissait de visiteurs venus découvrir le centre-ville de Montréal. Assis à bord, prêts à partir à la découverte de la métropole, ils regardaient autour d’eux. Et leurs visages en disaient long.

J’imagine que les brochures touristiques leur avaient promis autre chose. Peut-être une belle architecture, des terrasses animées, des rues pittoresques, des festivals et cette fameuse image d’une Montréal dynamique, accueillante et ouverte sur le monde. Elles avaient simplement oublié de préciser qu’au détour d’une rue, ils pourraient aussi découvrir une vingtaine de personnes sans abri, certaines couchées sur le trottoir, d’autres dormant à même le sol, au milieu des déchets et de la saleté.

Après tout, pourquoi montrer cette Montréal-là dans les brochures? Elle ferait probablement moins joli sur une carte postale. Pendant que l’autobus s’apprêtait à repartir, je regardais ces visiteurs observer la scène. Leur expression contrastait singulièrement avec celle que l’on imagine sur les photos promotionnelles destinées à vendre Montréal aux touristes.

Voilà peut-être une attraction touristique dont personne ne fait la promotion : la misère humaine en plein cœur du centre-ville, à quelques mètres du palais de justice.

Montréal aime se présenter comme une métropole moderne, prospère et accueillante. Mais il y a parfois un fossé impressionnant entre la ville que l’on vend dans les brochures et celle que les visiteurs découvrent réellement lorsqu’ils lèvent les yeux de leur appareil photo.

Et ce jour-là, leur visite commençait par une image que les responsables du marketing touristique auraient probablement préféré voir disparaître avant le passage de l’autobus.

Estimation du nombre d’itinérants à Montréal

Selon les estimations les plus récentes, Montréal compterait entre 6 000 et 10 000 personnes en situation d’itinérance. Et encore, ce chiffre serait probablement loin de raconter toute l’histoire. Il ne tiendrait notamment pas compte, ou pas entièrement, de l’itinérance cachée, qui concerne des personnes sans logement stable ou sécuritaire, mais qui ne vivent pas nécessairement dans la rue et qui n’utilisent pas les refuges.

Autrement dit, derrière les personnes que l’on voit dormir sur les trottoirs, dans les parcs ou aux abords des stations de métro, il y en aurait d’autres, beaucoup plus difficiles à comptabiliser, qui survivent discrètement d’un canapé à l’autre, dans une voiture ou grâce à des hébergements temporaires. Le visage visible de l’itinérance ne serait donc que la partie émergée d’un problème beaucoup plus vaste.

Et que fait la Ville de Montréal pour aider ces personnes? Elle parle, elle forme des comités, elle consulte, elle organise des rencontres, mais, sauf pour offrir une chaise au chaud l’hiver dans une salle d’un immeuble inoccupé, que fait-elle réellement?

Pendant les quelque 30 minutes où j’ai attendu dans ce stationnement, personne n’est venu voir si ces gens avaient besoin d’aide. Et, à mes yeux, une bonne partie d’entre eux étaient clairement en situation de détresse.

De mon côté, j’étais assis confortablement dans mon véhicule, à écouter de la musique à la radio, pendant que certains de ces hommes et de ces femmes me regardaient. Ces regards n’étaient pas menaçants. Bien au contraire. Ils semblaient parfois implorer en silence un peu d’aide, mais surtout un peu de dignité.

Cette scène était d’une tristesse désarmante. Et, pour être honnête, c’était à pleurer.

Qui est responsable de l’itinérance à Montréal?

Lorsque l’on voit, en plein centre-ville de Montréal, des dizaines de personnes sans abri dormir sur les trottoirs, s’asseoir au milieu des déchets ou simplement attendre, il est légitime de se demander une chose toute simple : qui est responsable?

La réponse n’est pas aussi simple que de pointer du doigt la Ville de Montréal, le gouvernement du Québec ou le gouvernement fédéral. Les responsabilités sont partagées, mais cela ne signifie pas pour autant que personne n’est responsable.

La Charte des droits et libertés de la personne du Québec reconnaît notamment, à son article 45, que toute personne dans le besoin a droit à des mesures d’assistance financière et à des mesures sociales prévues par la loi et susceptibles de lui assurer un niveau de vie décent. C’est un principe important, mais il faut être prudent : cet article ne signifie pas que chaque personne sans domicile possède automatiquement un droit individuel à un appartement fourni par l’État.

La situation est toutefois particulièrement intéressante lorsqu’on regarde du côté de Montréal. La Charte montréalaise des droits et responsabilités contient un engagement beaucoup plus concret envers les personnes en situation d’itinérance. La Ville s’engage notamment à faciliter l’accès à un lieu temporaire et sécuritaire pour dormir aux personnes sans domicile.

La Ville dispose également de pouvoirs réels en matière d’habitation et peut notamment soutenir l’hébergement transitoire des personnes dans le besoin. Elle n’est donc pas simplement une spectatrice impuissante devant ce qui se passe dans ses rues.

Cela soulève une question difficile : qu’est-ce que signifie réellement « faciliter l’accès » à un lieu sécuritaire lorsqu’une personne dort à quelques mètres du palais de justice, entourée de déchets, sans que personne ne semble venir lui demander si elle a besoin d’aide?

Car c’est précisément ce que j’ai vu.

Il faut également regarder du côté du gouvernement du Québec. C’est lui qui détient les responsabilités majeures en matière de santé, de services sociaux, d’aide financière et d’une partie importante des programmes d’habitation et de logement social. Lorsque des personnes souffrent de problèmes de santé, de dépendance, de pauvreté ou d’exclusion sociale, on ne peut donc pas simplement demander à une municipalité de régler seule le problème.

Quant au gouvernement fédéral, son rôle est différent. La Charte canadienne des droits et libertés protège notamment le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne ainsi que le droit à l’égalité. Cela ne signifie évidemment pas que le gouvernement fédéral n’a aucune responsabilité. Ottawa intervient notamment par ses programmes de financement et ses politiques nationales en matière de logement et d’itinérance.

Au bout du compte, nous avons donc un système dans lequel les responsabilités sont partagées entre plusieurs gouvernements et plusieurs organismes. Et c’est peut-être justement là que se trouve une partie du problème : quand tout le monde est responsable, il devient parfois bien facile de ne trouver personne qui le soit réellement.

Car les chartes peuvent reconnaître des droits, les gouvernements peuvent adopter des politiques et les villes peuvent créer des programmes. Mais aucune charte, aucun comité et aucune conférence de presse ne peut remplacer une chose aussi élémentaire qu’un être humain qui s’approche d’une personne en détresse et lui demande simplement :

« Est-ce que vous avez besoin d’aide? »

C’est peut-être par cette question, plutôt que par une autre consultation, qu’il faudrait commencer.

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