Collaborateur de Gay Globe Média, Carle Jasmin contribue régulièrement à la production de contenus journalistiques sur l’actualité et les enjeux contemporains des communautés LGBTQ+. Son travail se caractérise par une démarche de recherche rigoureuse : vérification des faits, consultation de sources variées et mise en perspective des sujets. Il accorde une attention particulière aux dossiers humains et à l’accessibilité de l’information.

Carle Jasmin (Image : IA / Gay Globe)
Dans la litanie des acronymes utilisés pour identifier les gays et les lesbiennes, il y a tellement de lettres qu’on ne sait plus où donner de la tête ni même comment interpréter toutes ces lettres. Et même pour nous, journalistes spécialisés dans les communautés LGBTQ+, ou whatever, la plupart, sinon presque tous, ne connaissent pas la signification de toutes ces lettres. De plus en plus souvent, il faut consulter un glossaire pour réussir à décoder un simple acronyme. À ce rythme, il faudra bientôt un doctorat en cryptographie identitaire pour savoir de quoi on parle.
Le candidat le plus solidement attesté : LGBTQQIP2SAA
Il compte 11 caractères alphabétiques, plus le chiffre 2, soit 12 signes au total :
L G B T Q Q I P 2 S A A. Il signifie généralement :
L — Lesbian
G — Gay
B — Bisexual
T — Transgender
Q — Queer
Q — Questioning
I — Intersex
P — Pansexual
2S — Two-Spirit
A — Asexual
A — Ally / Androgynous, selon les sources
Mais tenez-vous bien : voilà qu’une nouvelle appellation vient maintenant enrichir — ou compliquer, c’est selon — notre formidable collection de termes identitaires : les Almondsexuals, aussi appelés Verians. Oui, vous avez bien lu. Après avoir épuisé une bonne partie de l’alphabet, nous voilà rendus aux amandes.
Et comme si notre interminable série de lettres ne comptait pas déjà suffisamment de caractères, il fallait évidemment ajouter une nouvelle catégorie. Pas de « V » dans LGBTQIA2S+ ? Aucun problème : on pourrait toujours en inventer un. Bon, je caricature un peu… mais à peine.
Ce microlabel rejoint les petits nouveaux comme les berrisexuals, présentés comme une sorte d’équivalent opposé, avec une attirance principalement dirigée vers les personnes féminines ou féminisées. Vous suivez toujours ? Parce que moi, pourtant journaliste spécialisé depuis des décennies dans les réalités LGBTQ+, je commence sérieusement à avoir besoin d’un glossaire… et peut-être bientôt d’un abonnement à l’Encyclopaedia Britannica. Et surtout, ne me demandez pas ce que viendra ajouter la prochaine lettre. Je préfère garder quelques neurones pour la suite.
Revenons donc à nos amandes. Une personne Almondsexual, ou Verian, serait principalement attirée par les hommes, les personnes masculines ainsi que certaines personnes non binaires, androgynes ou neutres, tout en pouvant ressentir, à l’occasion, une certaine attirance pour les femmes ou les personnes féminines.
Autrement dit, ce n’est pas exactement « j’aime les hommes », pas tout à fait « je suis bisexuel », mais plutôt « j’aime surtout les hommes, avec une possibilité limitée d’aimer aussi certaines femmes ». Une nuance suffisamment importante, semble-t-il, pour qu’il faille lui créer son propre microlabel.
Et pourquoi Almondsexual ? Mystère. Le terme ne signifie évidemment pas que la personne éprouve une attirance particulière pour les amandes — ce qui aurait au moins eu le mérite d’être beaucoup plus facile à expliquer. Le terme est également utilisé sous le nom de Verian, qui, avouons-le, permet au moins d’éviter l’inévitable question : « Donc… tu couches avec des amandes ? »
Vous êtes toujours là ? Parce que l’alphabet LGBTQ+ n’était visiblement que le début. Maintenant, il faut aussi apprendre le vocabulaire des fruits et des noix.
À quoi servent tous ces microlabels au juste ?
Mais au fond, à quoi sert cette multiplication presque industrielle des microlabels ? À permettre à chacun de mieux définir son identité, nous dit-on. Très bien. Le problème, c’est qu’à force de vouloir définir chaque nuance, chaque préférence, chaque variation de l’attirance ou du genre, on finit par créer un système de classification tellement complexe qu’il devient pratiquement impossible à comprendre.
Il fut un temps où « gai », « lesbienne », « bisexuel » ou « trans » permettaient déjà de comprendre l’essentiel. Aujourd’hui, il faut parfois connaître une succession de lettres, de chiffres, de combinaisons et de microlabels pour savoir exactement de quoi une personne parle. Et même dans les communautés LGBTQ+, nombreux sont ceux qui doivent aller vérifier la définition d’un terme qu’ils viennent de découvrir.
L’intention est pourtant louable : permettre à chacun de mettre un mot sur son expérience. Mais faut-il vraiment un nouveau mot chaque fois qu’une nuance apparaît ? Si je suis principalement attiré par les hommes, mais que je peux exceptionnellement être attiré par certaines femmes, faut-il nécessairement créer une nouvelle case, lui trouver un nom, une définition, un drapeau et, éventuellement, un acronyme ?
À ce rythme, nous ne nous contenterons bientôt plus de nous présenter avec notre prénom et notre orientation sexuelle. Il faudra fournir une fiche technique.
Et le paradoxe est assez savoureux : un mouvement qui a longtemps revendiqué le droit de ne pas être enfermé dans des cases semble parfois avoir développé une véritable passion pour les cases. Sauf qu’elles sont désormais tellement nombreuses qu’il faut une carte pour retrouver la sienne.
Le problème n’est évidemment pas que quelqu’un trouve un mot qui lui convient. Si un microlabel permet à une personne de mieux comprendre ce qu’elle ressent et de se sentir moins seule, tant mieux. Le problème commence lorsque cette infinité de nouvelles catégories devient plus importante que la personne elle-même.
À propos des « abolitionnistes »
Existe-t-il aujourd’hui un mouvement international qui souhaite mettre fin à la prolifération des microlabels dans les communautés gays, lesbiennes et LGBTQ+ ? La réponse est beaucoup moins spectaculaire qu’on pourrait l’imaginer : il n’existe pas, à notre connaissance, d’organisation internationale structurée ayant pour objectif officiel de faire disparaître les microlabels.
Il existe toutefois un courant de pensée que l’on retrouve sous l’expression label abolitionism, ou « abolitionnisme des étiquettes », qui remet en question cette tendance à vouloir attribuer un nom à pratiquement chaque nuance de l’orientation sexuelle, de l’attirance ou de l’identité.
Et le sujet mérite d’être posé, parce qu’il contient un paradoxe assez extraordinaire. Pendant des décennies, les communautés homosexuelles ont justement revendiqué le droit de ne pas être enfermées dans des catégories imposées par la société. Les mots « gai », « lesbienne » et « bisexuel » ont notamment permis de donner une visibilité à des réalités qui avaient été ignorées, criminalisées ou pathologisées. Mais avec le temps, le processus s’est considérablement complexifié.
Aux grandes catégories se sont ajoutées des sous-catégories, puis des microlabels destinés à décrire des différences toujours plus fines dans les expériences individuelles. Et lorsque les mots ne suffisent plus, on ajoute des lettres. Lorsqu’il n’y a plus suffisamment de lettres, on ajoute des chiffres. Et lorsque même cela ne suffit plus, on invente un nouveau terme.
C’est ainsi que nous pouvons maintenant faire connaissance avec des appellations comme Almondsexual ou Berrisexual, dont la définition exige parfois davantage d’explications que l’orientation sexuelle qu’elles cherchent précisément à décrire.
Le phénomène n’est pas nécessairement absurde. Pour certaines personnes, trouver un mot correspondant précisément à leur expérience peut être libérateur. Cela peut leur permettre de mieux comprendre ce qu’elles ressentent et de découvrir d’autres personnes ayant une expérience comparable. Mais une question demeure : faut-il nécessairement transformer chaque nuance en identité distincte ?
C’est ici que les critiques de l’« abolitionnisme des étiquettes » trouvent leur terrain. Car il existe une différence fondamentale entre permettre à une personne de se définir comme elle le souhaite et considérer que la société entière doit connaître, mémoriser et utiliser chacune des nouvelles définitions. Et c’est probablement là que la multiplication des microlabels atteint ses limites.
On pourrait évidemment considérer cela comme un progrès linguistique. Après tout, les langues évoluent et de nouveaux mots apparaissent constamment. Mais il y a quelque chose d’assez ironique dans le fait de devoir consulter un manuel de plusieurs pages pour comprendre une personne qui demande simplement à être comprise. Et le paradoxe devient encore plus évident lorsque l’on constate que la multiplication des catégories peut finir par produire exactement ce que les premières revendications LGBTQ+ cherchaient à combattre : l’obsession de la classification.
Ce sont parfois ceux qui réclament le droit de ne pas être définis par les autres qui se retrouvent avec les systèmes de définition les plus sophistiqués de l’histoire.
Des sous-groupes pour des sous-humains ?
À force de créer des sous-groupes, des sous-catégories et maintenant des microlabels à n’en plus finir, ne sommes-nous pas en train de diluer notre propre identité au point où elle finit par ne plus vouloir dire grand-chose pour le public en général ? À vouloir nommer chaque nuance, chaque exception et chaque variation de l’expérience humaine, ne risquons-nous pas de fragmenter une communauté qui s’est pourtant battue pendant des décennies pour être reconnue comme une communauté ?
Et surtout, à force de nous subdiviser, de nous différencier et de nous classer les uns des autres, ne sommes-nous pas en train de recréer, sous une forme beaucoup plus sophistiquée, les mêmes mécanismes de hiérarchisation et d’exclusion que nous prétendions combattre ?
Nous voulions l’émancipation. Nous voulions sortir des cases imposées par les autres. Nous voulions être reconnus comme des êtres humains à part entière. Alors, franchement, était-ce vraiment le plan de finir par fabriquer nous-mêmes une nouvelle série de petites cases dans lesquelles nous enfermer et exclure à nouveau ceux qui ne sont pas comme nous ?
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