Le retour du balancier : quand les excès de la Fierté se retournent contre nous

Pride

Roger-Luc Chayer (Photo : Pixabay)

Vous l’aurez certainement remarqué : depuis quelques années, on parle beaucoup des personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles, trans, queer et de toutes celles qui se reconnaissent dans le fameux acronyme LGBTQ+. Ces lettres sont désormais associées à une multitude d’enjeux de société dans les démocraties occidentales. Mais, soyons honnêtes, lorsqu’on parle des LGBTQ+, ce n’est pas toujours pour annoncer une bonne nouvelle.

Discriminations, violences, agressions, lois abusives, reculs des droits, campagnes de haine : l’actualité LGBTQ+ ressemble parfois davantage à un bulletin de guerre qu’à une chronique de société.

Et puis, depuis quelque temps, les drag queens sont devenues la cible privilégiée de certains groupes qui semblent avoir découvert une nouvelle menace pour l’humanité : des artistes en perruque, en maquillage et en robe qui, paraît-il, pourraient influencer les enfants au point de les « rendre » homosexuels.

Oui, vous avez bien lu

Parce qu’apparemment, un enfant qui assiste à un spectacle de drag queen serait susceptible de changer d’orientation sexuelle comme on change de chaîne de télévision.

Pourtant, les spectacles destinés aux enfants ne datent pas d’hier. Les clowns non plus. Au Québec, Patof et le Capitaine Bonhomme ont fait rire des générations d’enfants. Des milliers de jeunes ont regardé ces personnages hauts en couleur, parfois complètement extravagants. Et, curieusement, nous n’avons jamais constaté l’apparition de hordes d’homosexuels débridés à la suite de ces émissions.

Il faudrait peut-être commencer à respirer un peu

La réalité est pourtant beaucoup plus sérieuse que ces histoires de perruques et de maquillage. Les LGBTQ+ occupent aujourd’hui une place importante dans les médias, dans la culture et dans les débats publics. On explique davantage leur histoire, leurs symboles, leurs réalités et leurs droits. Et cela dérange manifestement certaines personnes.

Dans les médias sociaux, le phénomène est encore plus préoccupant. On y observe une opposition de plus en plus virulente aux personnes LGBTQ+, allant parfois jusqu’aux menaces et aux appels à la violence. Des individus qui ne nous connaissent pas, qui ne nous côtoient pas et dont la vie ne devrait absolument pas être affectée par notre orientation sexuelle ou notre identité de genre consacrent pourtant énormément de temps à nous dénoncer.

Mais pourquoi?

Qu’est-ce qui peut bien menacer à ce point une personne homosexuelle, lesbienne, trans ou queer qui vit tranquillement sa vie? En quoi deux hommes qui s’aiment, deux femmes qui forment un couple ou une personne qui cherche simplement à vivre conformément à son identité peuvent-ils devenir une menace existentielle pour quelqu’un d’autre?

Alors que je collaborais au Magazine RG, entre 1993 et 1998, j’avais déjà soulevé, dans l’un de mes textes, la nécessité d’appeler à la prudence face aux excès, qu’ils viennent de la gauche ou de la droite. J’expliquais que, comme dans n’importe quel autre domaine, aller trop loin finit inévitablement par susciter un réflexe de résistance, parfois même sans raison véritablement légitime.

L’effet de balancier

L’effet de balancier, lorsqu’on parle des enjeux LGBTQ+, désigne l’idée qu’une société peut réagir à une période de progrès rapides, de visibilité accrue ou de changements sociaux importants par un mouvement inverse de résistance.

L’effet de balancier peut notamment apparaître lorsqu’une partie de la population a le sentiment que les changements sont trop rapides, qu’ils lui sont imposés, ou que certaines revendications dépassent ce qu’elle considère comme acceptable. Cette perception peut ensuite être exploitée politiquement ou amplifiée par les réseaux sociaux.

Par exemple, la reconnaissance progressive des couples de même sexe et des droits LGBTQ+ a constitué un changement social majeur. Parallèlement, une visibilité beaucoup plus importante des réalités LGBTQ+ — dans la publicité, les médias, les écoles, la culture populaire ou les événements publics — peut provoquer chez certaines personnes une réaction de rejet.

Et cette réaction peut parfois dépasser la simple opposition idéologique : elle peut se transformer en campagnes de haine, en désinformation, en discrimination ou même en appels à la violence.

L’histoire nous enseigne qu’aucun mouvement social n’échappe complètement à l’effet de balancier : lorsqu’une société avance rapidement dans une direction, une partie de celle-ci finit parfois par pousser dans la direction opposée. Chez les LGBTQ+, le danger n’est pas seulement de sous-estimer cette réaction, mais de lui fournir involontairement les arguments dont elle a besoin.

Je ne dis pas qu’il faille ralentir l’émancipation des personnes qui souhaitent participer de façon égalitaire à la société et à tous ses aspects, sans devoir constamment se cacher. Mais je suis de ceux qui pensent qu’il doit exister un juste milieu et que ce n’est pas dans l’exagération que l’on trouvera une oreille attentive. Mettre trop de poivre dans la soupe ne fait pas nécessairement de nous des adorateurs du poivre.

Je regardais les images d’une récente parade de la Fierté dans une ville européenne et, même moi, comme éditeur d’un média LGBTQ+ et journaliste depuis près de 34 ans, je trouvais qu’il y avait certaines exagérations susceptibles de choquer les personnes présentes et, surtout, de permettre aux homophobes haineux de se faire une fausse image de nos communautés, en leur fournissant des arguments supplémentaires pour propager leur haine.

Deux exemples m’ont particulièrement choqué. Je me suis alors mis à la place des parents qui accompagnaient leurs enfants. Et franchement, moi non plus, je n’aurais pas accepté que certains participants à la parade donnent ainsi corps à des clichés qui sont pourtant utilisés depuis des décennies pour nous discréditer.

Premier exemple : Un groupe d’hommes matures se promenaient avec des T-shirts aux couleurs de la Fierté, mais complètement nus du bas. Un petit cœur, fixé par des élastiques, cachait leurs parties génitales à l’avant, mais rien ne dissimulait leur nudité à l’arrière. Ils marchaient ainsi dans la rue, en plein public, certains portant un objet sexuel visible, devant des spectateurs qui semblaient à la fois agacés et embarrassés.

Que revendiquaient exactement ces personnes? Le respect? L’égalité? La liberté d’être soi-même? Sans connaître leurs intentions précises, difficile de le savoir. Mais une question demeure : lorsqu’on réclame le respect de la société, est-il vraiment utile de présenter publiquement une image aussi sexualisée de soi devant des familles et des enfants?

La liberté d’expression est fondamentale, tout comme la liberté de vivre ouvertement son orientation sexuelle. Mais la liberté implique aussi de réfléchir à l’effet que nos gestes peuvent produire sur ceux qui nous entourent. Et lorsqu’un comportement devient suffisamment provocateur pour détourner l’attention du message que l’on souhaite transmettre, il faut peut-être se demander si le moyen choisi ne finit pas par nuire à la cause que l’on prétend défendre.

Deuxième exemple : Il existe également une sous-culture internationale appelée « pup play », dans laquelle des adultes portent notamment des masques, des oreilles ou des accessoires rappelant ceux d’un chien et adoptent, pour le jeu ou l’expression personnelle, certains comportements associés aux chiots. Pour certaines personnes, il s’agit simplement d’une activité ludique et sociale; pour d’autres, cette pratique peut également avoir une dimension sexuelle. Là encore, la question n’est pas de juger les individus qui la pratiquent dans leur vie privée, mais de se demander si toutes les formes d’expression doivent nécessairement être présentées dans le cadre d’une manifestation publique destinée à représenter l’ensemble des communautés LGBTQ+.

Lors de la parade de la Fierté en question, un groupe pratiquant le « pup play » est allé bien au-delà de ce que cette pratique représente habituellement, en incitant le public, par des gestes pour le moins disgracieux, à faire pipi sur les participants déguisés en chiens. Certains allaient même jusqu’à mimer le fait d’uriner au pied des spectateurs ou à faire semblant de déféquer, en adoptant la position caractéristique des chiens pour le faire.

C’était franchement disgracieux. Et, gays ou pas, ce n’est pas l’orientation sexuelle que je voyais dans ces scènes, mais bien un manque de respect envers le public et, plus largement, envers la population en général.

Qu’est-ce qu’on a voulu exactement faire comprendre avec ces deux exemples ? On a souhaité faire accepter nos communautés au grand public ? Selon moi, c’était raté.

Et après, on se surprend du retour du balancier que les plus haineux nous balancent en pleine tronche! Pourtant, ces excès viennent d’une infime minorité et, heureusement, les communautés LGBTQ+ ne se résument absolument pas à cela.

Je me questionne également sur le jugement des organisateurs. Ils devaient savoir ce que représentaient ces groupes, connaître leurs pratiques et, vraisemblablement, avoir une idée de ce qui pouvait se produire lorsqu’ils défilaient devant le public. À partir de là, une question s’impose : qui est responsable de ce qui est présenté au nom de la Fierté?

Un mea culpa serait certainement de mise. Reconnaître que certaines limites ont été franchies ne signifie pas renier la Fierté, ni les droits LGBTQ+. Au contraire, c’est peut-être aussi une façon de protéger ce que nous avons mis des décennies à construire.

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