
Opinion par Roger-Luc Chayer (Image : Patrice Roy / Société Radio-Canada)
Nous avons l’habitude, avec la société Radio-Canada, société d’État canadienne, d’une qualité exemplaire, tant dans le cadre de ses émissions régulières, sur l’ensemble de ses chaînes de télévision et de radio, qu’en diffusion en continu. C’est particulièrement vrai de sa salle des nouvelles, où des journalistes chevronnés nous livrent habituellement une information rigoureuse, bien ficelée et solidement documentée.
Mais laissez-moi vous dire que, depuis une semaine, Radio-Canada nous offre tout simplement ce qui se fait de plus mauvais dans le monde de la télévision. Et c’est d’autant plus difficile à comprendre lorsqu’on parle d’une société d’État qui dispose de moyens considérables et dont le budget se chiffre en milliards de dollars.
Nous avons été habitués, au fil des années, à une certaine idée de la qualité chez Radio-Canada, notre société d’État. Des émissions solides, des journalistes chevronnés, une information généralement rigoureuse, bien ficelée et livrée avec ce sérieux qui a longtemps fait la réputation du diffuseur public. Que ce soit à la télévision, à la radio ou sur les plateformes de diffusion en continu, on pouvait généralement s’attendre à un produit professionnel.
Et puis, depuis une semaine, quelque chose s’est manifestement détraqué.
Disons-le franchement : ce que Radio-Canada nous sert depuis quelques jours compte parmi ce qui se fait de plus mauvais à la télévision. Et le mot « mauvais » est ici soigneusement choisi.
On parle tout de même d’une société d’État qui dispose de moyens financiers considérables, d’infrastructures imposantes et de ressources humaines parmi les plus importantes du paysage médiatique canadien. On pourrait donc raisonnablement s’attendre à mieux. Beaucoup mieux.
Je suis un téléspectateur de longue date des téléjournaux du midi et de 18 h de Radio-Canada. Et même si, parfois, l’animateur Patrice Roy joue un peu trop du crayon ou interrompt un peu trop souvent ses invités, l’information que nous transmet la société d’État me permet habituellement de faire le tour du monde — qu’il soit local, national ou international — de l’actualité qui m’intéresse.
Or, depuis la semaine dernière, rien ne va plus avec le Téléjournal de 18 h diffusé depuis Montréal.
Toute la semaine, alors que l’émission commence normalement exactement à l’heure prévue, nous avons eu droit à une succession de pannes, tantôt complètes, tantôt partielles, pour lesquelles aucune explication claire ne semble avoir été fournie. Et pour un téléspectateur qui compte sur Radio-Canada pour s’informer, le spectacle est pour le moins déroutant.
Un soir, pas de téléjournal. À la place, la moitié de l’écran était occupée par une interprète en langue des signes québécoise (LSQ), qui faisait évidemment son travail avec professionnalisme. Mais à sa gauche, un immense carré noir. Résultat : pour les téléspectateurs qui ne comprennent pas la LSQ, impossible de suivre les nouvelles.
Le lendemain, même scénario : encore ce fameux carré noir, avec la moitié de l’écran consacrée à l’interprète LSQ, qui se démène pour transmettre l’information aux personnes sourdes et malentendantes. Cette fois, toutefois, nous avions au moins droit à l’audio.
Un autre soir, tout semblait fonctionner normalement, même si l’espace accordé à l’interprète LSQ demeurait disproportionné pour une diffusion destinée à l’ensemble du public. Et puis, hier, vendredi, ce fut le bouquet : plus rien. Ni audio, ni vidéo. Une semaine entière de nouvelles ainsi gâchée.
Et pendant ce temps, moi, téléspectateur fidèle de Radio-Canada depuis des années, j’ai finalement dû me réfugier sur une chaîne américaine, NBC, pour tenter de comprendre ce qui se passait au Canada et dans le reste du monde.
Il faut quand même le faire : être obligé de quitter Radio-Canada pour aller chercher son information ailleurs parce que le diffuseur public n’est même plus capable de nous livrer correctement son propre téléjournal.
Ce n’est plus une simple petite erreur technique. À répétition, pendant plusieurs jours, cela devient un problème de service. Et pour une société d’État qui prétend offrir une information de qualité à tous les Canadiens, c’est franchement difficile à accepter.
La LSQ prend beaucoup trop de place
La société d’État joue un rôle important auprès de la population canadienne. Mais même si elle dispose de nombreuses plateformes et de moyens considérables, elle ne peut évidemment pas satisfaire tout le monde en même temps.
Depuis quelques jours, Radio-Canada propose une expérience pilote : à droite du Téléjournal habituel, une interprète en LSQ traduit simultanément les nouvelles pour les personnes sourdes et malentendantes.
L’intention est certainement louable. Mais cette formule soulève tout de même une question : est-ce réellement une bonne idée de réserver une aussi grande portion de l’écran à cette traduction, au détriment de la présentation habituelle du téléjournal ?
Je ne crois pas.
Premièrement, cette formule constitue une importante source de distraction alors que je tente de suivre les nouvelles et de les analyser dans ma tête afin de me faire une opinion, comme tout téléspectateur devrait pouvoir le faire. Or, pendant que le journaliste présente son information, une personne gesticule constamment à l’écran pour la traduire à l’aide de gestes et de mimiques dont la grande majorité des téléspectateurs ne comprennent évidemment pas le sens.
Pourquoi occuper une partie aussi importante de l’écran avec une interprète en LSQ ? Pourquoi pas, tant qu’à y être, avec un traducteur en arabe, en tagalog, en grec ou en chinois ?
Quel est réellement le bénéfice, pour les téléspectateurs du Téléjournal, d’avoir ces traductions simultanées directement à l’écran ? On pourrait très facilement diffuser ce même Téléjournal sur une autre chaîne ou une autre plateforme en continu, accessible aux personnes sourdes et malentendantes.
Et la même logique pourrait s’appliquer à ceux qui souhaitent suivre les nouvelles en arabe, en tagalog, en grec, en chinois ou dans toute autre langue. La technologie existe. Les plateformes de diffusion en continu permettent aujourd’hui de multiplier les canaux, les versions linguistiques et les options d’accessibilité sans nécessairement modifier l’expérience de visionnement de la majorité des téléspectateurs.
L’accessibilité est importante, personne ne peut raisonnablement prétendre le contraire. Mais l’accessibilité ne devrait-elle pas justement être rendue possible par la technologie, plutôt que de transformer l’écran principal du Téléjournal en un espace partagé qui vient perturber l’expérience de tous les autres téléspectateurs ?
Et le silence de Patrice Roy ?
Pendant toute cette semaine de problèmes de diffusion, j’ai utilisé chaque soir le formulaire de contact du Téléjournal avec Patrice Roy afin de signaler aux responsables de l’émission les problèmes techniques auxquels les téléspectateurs étaient confrontés. Une démarche qui me semblait d’autant plus normale que M. Roy invite régulièrement les téléspectateurs à lui écrire pour lui faire part de leurs observations et de leurs commentaires.
Mais malgré ces messages répétés, aucune réponse.
Il faut évidemment être prudent avant d’interpréter ce silence. Nous ne savons pas si les messages sont lus directement par Patrice Roy, s’ils sont filtrés par une équipe, transmis à un autre service ou simplement noyés dans un volume important de communications. Il serait donc injuste d’attribuer une intention précise à l’animateur sans connaître les mécanismes internes de Radio-Canada.
Mais pour le téléspectateur, le résultat demeure le même : on l’invite à communiquer, il prend le temps de le faire, et il n’obtient aucune réaction.
Et c’est là que le problème devient plus intéressant. Lorsqu’un animateur demande publiquement au public de lui transmettre ses commentaires, cette invitation crée une certaine attente. Le téléspectateur peut raisonnablement croire que son opinion sera au moins considérée et, dans certains cas, qu’une réponse lui sera donnée.
Lorsque le silence devient systématique, cette invitation peut toutefois finir par être perçue comme une communication à sens unique.
Le public pourrait alors y voir de l’indifférence, voire un certain manque de considération à l’égard des téléspectateurs. Certains pourraient même interpréter cette absence de réponse comme de l’arrogance. Ce ne sont pas nécessairement les intentions de Patrice Roy, mais c’est bel et bien l’impression que son silence peut produire.
Et dans le cas présent, les commentaires ne portaient pas sur une préférence personnelle ou sur le choix d’un sujet dans le Téléjournal. Ils concernaient des problèmes techniques répétés qui empêchaient carrément des téléspectateurs de suivre correctement le bulletin de nouvelles.
On peut donc se demander : à quoi sert d’inviter le public à communiquer avec vous si, lorsque celui-ci prend l’invitation au sérieux, il n’obtient jamais la moindre réponse ?
Pour un diffuseur public, cette question n’est pas anodine. La relation avec le public ne devrait pas être une conversation à sens unique. Les téléspectateurs ne demandent pas nécessairement que Patrice Roy réponde personnellement à chaque courriel. Ils peuvent toutefois s’attendre à ce que leurs commentaires soient pris au sérieux et, surtout, à ce que les invitations au dialogue soient plus qu’une simple formule lancée à l’antenne.
Parce qu’à force de demander au public de parler sans jamais lui répondre, on risque de lui donner l’impression que son opinion est bienvenue… mais qu’elle ne vaut pas grand chose.
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