«Brooklyn Village», une tragédie moderne tristement banale

Le Temps

Dans le monde de Shakespeare, seule la mort sépare ceux qui s’aiment. Dans celui d’Ira Sachs (Forty Shades of Blue, Married Life), l’argent suffit et ce n’est pas moins triste. Dans Love is Strange (2015), il observe le crépuscule d’un couple gay: après son mariage avec Ben, George est viré de son poste d’enseignant et le couple n’a plus les moyens de payer l’appartement dans lequel il vit depuis trois décennies. Contraints de vivre séparés, ils en meurent de tristesse.

Brooklyn Village emprunte à nouveau ces chemins mélancoliques. A la mort de son père, Bryan hérite d’une maison à Brooklyn où il emménage avec sa femme, Kathy, et son fils, Jacob. Au rez-de-chaussée, une Chilienne, Leonor, tient une petite boutique d’habits. Adolescent au tempérament artistique – il récolte de mauvaises notes en peignant des ciels verts –, Jacob se noue d’amitié avec le fils de Leonor, Tony, un kid attiré par l’art dramatique.

Relations de bons voisinages, barbecues dans les backyards, tout irait bien à Brooklyn. Mais la gentrification du quartier est en marche et Leonor s’acquitte d’un loyer dérisoire. Bryan veut l’augmenter, elle n’en a pas les moyens. Les rapports sociaux se dégradent. Les enfants font sans succès la grève du silence. Leonor a beau arguer de sa proximité, de son amitié avec le père de Bryan, la logique du profit l’emporte sur l’humanité, l’artiste bobo a le dernier mot face à la couturière immigrée.

Amitié sacrifiée

Admirateur de Pialat, d’Ozu, mais aussi des techniques narratives de Patricia Highsmith, le cinéaste, originaire de Memphis, est attentif aux détails. Il ajuste avec une immense délicatesse les petits riens de l’existence et les notations psychologiques les plus fines. La violence est sociale, sourde. Elle niche dans les manigances de la charité bien ordonnée, au détour d’une remarque vengeresse de Leonor. Elle n’explose qu’en une seule occasion: au cours d’un exercice d’art dramatique dans lequel Tony joue la colère avec une conviction susceptible d’ébranler le prof.

Tony et Jacob étaient les meilleurs amis de la terre. L’expulsion de Leonor les a séparés physiquement et géographiquement. Ils ne se reverront jamais, ou alors se croiseront dans un musée sans se reconnaître, sans se saluer.

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