À DIEU JULIEN (Épisode 2)

Caroline Gréco

Les mois, les années ont passé avec des hauts et des bas, et les nuits, qui sont les plus dures à vivre lorsque le sommeil tarde à venir.

Alors les idées noires déferlent à une allure folle. Par moments, un accès de fièvre, une petite douleur, nous plongeaient dans l’angoisse:  ce n’était rien, c’était la peur qui parlait! Tu as eu droit à un sursis de plusieurs années. Puis après une longue période de contrôles, d’hospitalisations, de mieux, de rechutes, d’espoirs et de désespoirs, tu nous as quitté il y a six mois. Très peu de temps après cette horrible nouvelle, Philippe, ton père, nous a proposé de partir tous les trois en Italie. Nous avons essayé de laisser nos soucis à la maison.
Nous étions heureux de ce voyage. Notre complicité et notre amour pour l’art nous ont beaucoup aidés, sinon à oublier, du moins à prendre un certain recul par rapport à nos préoccupations. Florence et ses peintres, ses sculpteurs, ses architectes, la douceur de ses collines et la beauté de ses paysages ponctués de cyprès. Ce séjour m’a laissé un souvenir de joie intense et de bonheur:  ton rire, Julien, lorsque tu nous réveillais le matin après avoir préparé le petit déjeuner.

«Debout, paresseux, nous avons tant de merveilles à découvrir!» Ton entrain joyeux, ton désir de tout voir, ton admiration devant tant de belles choses, nos discussions sérieuses sur l’histoire de l’art, nos ballades dans la campagne et nos fous rires!
Pendant le voyage de retour, tu as fait des projets:  tu allais changer de travail, tu étais séropositif, certes, mais tu n’étais pas malade et tu avais encore tellement de choses à réaliser.

La vie de tous les jours a ainsi repris à la maison. Il y avait, bien sûr, cette épée de Damoclès qui se balançait silencieusement au-dessus de nos têtes. À cause d’elle, nous avions parfois des sueurs froides, mais, tous les trois, nous étions bien décidés à résister et à combattre. Te souviens-tu, Julien, lorsque, il y a quelques années, tu es rentré un soir en m’annonçant que tu étais homosexuel et amoureux? Te souviens-tu de ma tête étonnée et horrifiée, de nos discussions, de nos bagarres, de tout ce chemin que nous avons parcouru ensemble pour que j’accepte et comprenne avec ton père, et qu’on continue à s’aimer?

En ce temps-là, on dénombrait de plus en plus de cas de sida en France, mais on parlait peu de protection. Par contre, de rumeurs folles nous mettaient en garde contre les piqûres de moustiques. Il fallait se méfier de tout:  de la salive, des douches, des bars, des téléphones publics, des piscines, des toilettes, jusqu’au jour où les chercheurs ont trouvé:  le virus du sida se transmet par voie sexuelle ou sanguine. Tu as vécu au mauvais moment, Julien, pour toi, l’information est arrivée trop tard et le virus, lui, a continué sa course sans bruit, mais en faisant tellement de ravages. Il me semble t’entendre dire :
«Je n’ai pas eu de chance!»

Tout allait bien après la découverte de ta séropositivité, ta vie a continué comme d’habitude:  tu avais ton travail, tes copains, les vacances, nous. Par moments, tu étais envahi par l’angoisse, mais tu refusais avec véhémence de faire un contrôle médical: «Personne ne peut me guérir, alors à quoi bon?»

Cette attitude me paniquait complètement et je ne pouvais pas te faire changer d’avis. Quelques années ont passé. Pendant un certain temps, tu t’es beaucoup intéressé à la parapsychologie. Tu as acheté des livres, tu es allé voir des voyantes, tu étudiais les lignes de ta main, puis tu te plongeais dans des calculs compliqués avec les chiffres de ta date de naissance…

Un jour, tu es même rentré avec une pyramide, une autre fois , tu m’as parlé de marc de café …Toutes les personnes consultées te disaient à peu de détails près qu’une nouvelle vie allait commencer pour toi, avec un grand amour, un travail qui allait te passionner et, bien sûr, beaucoup d’argent:  c’est ce tu souhaitais. Combien ont vu ta mort prochaine? Tout cela, au fond, a peu d’importance. Ces voyantes t’ont au moins redonné du courage, t’ont rendu la vie moins dure et t’ont apporté l’espoir.

Je n’aimais pas ton ami Antony, que tu as fréquenté pendant quelques mois.

Tu me racontais qu’entre vous il n’y avait pas d’amour, seulement une grande amitié. Antony avait souvent «des problèmes» et tu étais toujours là, prêt à le dépanner, mais lorsque tu avais besoin de lui, il n’existait plus!  Je ne pouvais pas appeler «amitié» une telle relation. Anthony était un sujet de discussion entre nous, tu le défendais avec vivacité, moi, je trouvais que tu te laissais trop influencer par lui:  tu arrivais même à parler avec ses intonations de voix!

Tu me racontais combien il était malheureux, j’avais envie de te dire combien il était doué pour se faire plaindre. Je n’ai compris cette amitié qu’un peu plus tard:  Anthony touchait à la drogue. Il en consommait pour oublier sa vie monotone et vide, malgré l’argent dont il disposait. Paresseux, il ne savait que faire de ses journées.

Toi, tu avais besoin d’oublier:  personne ne connaissait ton état de santé, et j’imagine ta détresse de ne pas pouvoir partager ce souci avec un ami. Tu disais toi-même que, par moments, ton cerveau était prêt à exploser, surtout quand on faisait des projets d’avenir autour de toi. Tu avais choisi le silence. Alors, pour tenir bon, tu as essayé le hasch …

Je m’en apercevais à ta mine défaite lorsque tu te réveillais le matin, et je pensais à tes défenses immunitaires que tu ne voulais absolument pas contrôler!  Comment allait réagir ton corps? Un jour, où j’étais spécialement soucieuse de ta santé, j’ai essayé de t’en parler. L’angoisse m’a rendue maladroite et tu as été très agressif , me demandant de te laisser vivre. Tu sentais certainement que j’avais raison, mais tu avais peur. Nous étions très énervés tous les deux, et cela ne servait à rien de discuter. Je me suis tue.

Le lendemain, tu t’es installé chez Anthony sous le prétexte de travaux à faire dans son appartement:  tu avais le temps de l’aider en rentrant du travail, le soir. Au bout d’une semaine, tu es revenu à la maison pour chercher du linge, et j’ai été paniquée devant ton regard absent et hagard.

Impossible d’avoir une conversation, ton cerveau était trop embrouillé. Et tu es reparti, bien sûr, chez ton copain. Je me souviens très bien de la nuit angoissée qui a suivi. Je songeais à ta phrase «à quoi bon?», lorsque je t’avais demandé quand tu comptais revenir à la maison.

À quoi bon avoir des enfants, à quoi bon les aimer, à quoi bon? À quoi bon se faire du souci, ce qui est aussi une façon d’aimer, à quoi bon ce partage qui constitue une vie familiale, avec ses joies et ses peines, ses rires et ses moments difficiles? À quoi bon essayer de construire quelque chose de solide, uni, chaleureux, à quoi bon?» J’ai reçu cette toute petite question en pleine figure et j’ai eu horriblement mal, mal à hurler. Mais il y avait Philippe:

«Il souffre, Caroline, pense à sa souffrance.»
Il faudrait aussi parfois penser à la mienne … Un jour des boutons sont apparus sur les bras, et tu as réintégré la maison. Officiellement, tu t’étais bagarré avec Anthony. Serais-tu revenu s’il n’y avait pas eu ce problème de peau? Quel aurait été l’état de ta santé si tu n’avais pas touché à la drogue? Questions inutiles, puisque sans réponse. Je t’ai supplié de voir au moins un dermatologue, en essayant de cacher ma terreur.

Ce jour-là, j’ai compris que la mort t’adressait son premier message. Les boutons ont disparu, sont revenus, et lorsque, enfin, tu es allé voir un médecin, tu es rentré à la maison très en colère car il avait prescrit une analyse de sang que tu trouvais inutile, puisque tu étais au courant de ta séropositivité depuis quelques années déjà. Devant ma nervosité croissante, tu es parti vers ta chambre en criant :
«Fiche-moi la paix avec l’état de mes T4, de toutes façons, cela ne changera rien!»
Ma réaction de rage a été inutile et éprouvante pour tous les deux. Tu avais pris le parti de la fuite:  surtout ne pas savoir!  J’ai été habitée par la peur qui m’empêchait souvent de dormir et l’angoisse ne m’a plus quittée.
Suite dans notre prochaine édition…
Pour lire l’oeuvre de
Caroline Gréco intégralement,
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