
Opinion par Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Je ne suis pas économiste, mais comme journaliste, je suis un observateur privilégié de l’actualité depuis 34 ans et je suis très informé des affaires économiques entre le Canada et les États-Unis, d’où mon opinion éditoriale de ce jour.
Nous le savons tous, et c’est de notoriété publique : Donald Trump ne connaît pas bien l’économie internationale ni la géographie, et cela donne les résultats que l’on connaît aujourd’hui, avec des centaines de mesures qui ont pour effet de nuire à la circulation des devises et aux échanges commerciaux.
Mais quand on est déficient dans des domaines aussi importants, des personnes de son entourage doivent s’avancer, même en privé, pour aider le président à mieux comprendre les enjeux avant de prendre des décisions qui vont faire mal à des partenaires historiques comme le Canada, mais pire encore, au peuple américain qui va assister, à cause de l’application des nouveaux tarifs depuis samedi dernier, à une inflation massive, puisque la plupart des importations américaines viennent du Canada et que cela va leur coûter beaucoup plus cher pour construire leurs maisons, boire leur canette de bière ou construire leurs avions.
Voilà ce qu’un proche de Donald Trump devrait lui expliquer.
Si le Canada a une économie aussi intégrée à celle des États-Unis, et j’inclus le Mexique aux côtés du Canada, c’est parce que nous sommes des fournisseurs essentiels des matières premières dont le géant américain a besoin pour concurrencer l’Asie et l’Europe. Nous avons au Canada des richesses naturelles que tous les pays nous envient, mais surtout, nous avons la capacité d’exploiter ces ressources, qui sont facilement accessibles.
Un des avantages qu’avaient les États-Unis à transiger avec le Canada — et encore là, Donald Trump ne se l’est pas fait expliquer —, c’est que la devise canadienne est environ 35 % plus basse que celle des États-Unis. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que si une entreprise américaine achète une tonne d’acier à 100 $ d’une entreprise américaine, elle paie cette même tonne environ 65 $ au Canada, ce qui lui permet non seulement d’économiser en achetant davantage, mais aussi de refiler les économies ainsi réalisées à ses clients. Cette entreprise améliore ainsi sa compétitivité.
En ajoutant un droit de douane de 50 % à l’acier canadien, l’entreprise paie 50 % de plus que le prix initial. Elle perd alors son avantage compétitif et doit refiler la facture à ses clients américains. Donc : inflation !
Pourquoi est-ce que les États-Unis avaient avantage à faire des affaires avec le Canada ?
l’avantage des États-Unis ne reposait pas simplement sur le fait que le dollar canadien était moins cher. Il reposait surtout sur une combinaison de facteurs qui rendaient le commerce avec le Canada extrêmement avantageux pour les entreprises et les consommateurs américains.
1. Des matières premières essentielles, proches et fiables
Le Canada fournit aux États-Unis de grandes quantités de pétrole, gaz naturel, électricité, uranium, potasse, bois, métaux et minéraux critiques. Le commerce énergétique est particulièrement important : les deux pays sont mutuellement des fournisseurs majeurs d’énergie, grâce à des infrastructures transfrontalières déjà en place.
C’est un énorme avantage pour les États-Unis : plutôt que de dépendre de fournisseurs situés à des milliers de kilomètres, une partie importante de leurs ressources stratégiques provient d’un voisin stable, accessible par pipelines, chemins de fer, routes et réseaux électriques.
2. Des chaînes de production intégrées
C’est probablement l’argument le plus important. Une automobile, un avion ou une machine fabriquée aux États-Unis peut contenir des composants fabriqués au Canada, puis revenir aux États-Unis pour être assemblée ou transformée. Le produit peut traverser la frontière plusieurs fois avant d’être terminé.
Le Canada n’est donc pas simplement un « fournisseur étranger » : il fait partie de la chaîne de production américaine.
C’est particulièrement évident dans l’automobile, l’acier, l’aluminium et l’aéronautique. Les gouvernements américain et canadien ont d’ailleurs longtemps présenté l’intégration des chaînes d’approvisionnement comme un élément permettant d’améliorer la compétitivité nord-américaine.
3. Le coût du transport
Acheter du pétrole canadien, de l’acier québécois ou de l’aluminium canadien est une chose très différente d’acheter les mêmes produits en provenance d’un pays situé en Asie.
La proximité géographique signifie moins de transport, moins de délais et moins de risques logistiques.
C’est particulièrement important pour les matières premières lourdes et volumineuses. Transporter de l’acier ou du pétrole sur de longues distances peut rapidement augmenter le prix final.
4. Un fournisseur stable et prévisible
Les États-Unis bénéficiaient aussi d’un immense avantage stratégique : le Canada est un allié politique, économique et militaire.
Pour une entreprise américaine, acheter une matière première au Canada comporte généralement beaucoup moins de risques géopolitiques que de dépendre d’un fournisseur situé dans une région politiquement instable ou dans un pays avec lequel Washington entretient des relations difficiles.
Le Canada est également soumis aux mêmes grands cadres commerciaux nord-américains, ce qui facilite énormément les échanges.
Le dollar canadien moins élevé, l’argument sur le dollar canadien est pertinent.
Lorsque le dollar canadien vaut moins que le dollar américain, un acheteur américain disposant de dollars américains peut généralement acheter davantage de biens canadiens pour la même somme en dollars américains, toutes choses égales par ailleurs.
Mais attention Monsieur Trump, les États-Unis n’achetaient pas au Canada par charité. Ils le faisaient parce que cela servait leurs propres intérêts économiques. Le commerce bilatéral était avantageux parce que les Américains obtenaient des ressources essentielles, à proximité, à des prix compétitifs, avec des chaînes d’approvisionnement extrêmement intégrées et un risque géopolitique relativement faible.
Et c’est précisément pourquoi les tarifs peuvent être contre-productifs : ils ne frappent pas seulement « les Canadiens ». Ils augmentent aussi le coût des intrants pour les entreprises américaines qui utilisent ces produits canadiens. La Banque du Canada constate déjà que les restrictions américaines ont fortement réduit les exportations canadiennes d’acier, par exemple.
D’ailleurs, l’actualité d’aujourd’hui illustre parfaitement ce problème : les menaces américaines visant maintenant les automobiles, les pièces et l’acier canadiens inquiètent aussi l’industrie automobile américaine, précisément parce que les chaînes de production sont profondément intégrées.
Quelqu’un devrait prendre le président des États-Unis dans ses bras, le bercer doucement, lui donner un bouillon chaud et lui expliquer, avec des dessins si nécessaire, que c’est son propre pays qui va subir les plus grandes pertes. Mais bonne chance pour y arriver…
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