
Carle Jasmin (Image : IA / Gay Globe)
Une révolution est sur le point de survenir dans la ville de New York. Après près de 50 ans de restrictions, on s’apprête à modifier la loi encadrant le fonctionnement des saunas pour hommes afin d’en permettre la réouverture au sein de la ville. Dans les années 1980, New York avait restreint le fonctionnement des saunas pour hommes afin de tenter de diminuer la propagation du VIH, ne laissant que deux petits saunas vieillots desservir une ville de plus de 8 millions d’habitants, au sein d’une région métropolitaine de près de 20 millions.
Cette restriction, toujours en place pour le moment, ne tenait plus la route, d’une part parce que, partout ailleurs dans le monde, ces restrictions n’existent pas, que ce soit à Montréal, à Paris ou même à Bangkok. Or, le taux de transmission du VIH y a été comparable à celui observé à New York malgré ces restrictions. Mais aujourd’hui, alors que les traitements ont fortement évolué, tant sur le plan thérapeutique qu’en matière de prévention, cette mesure ne pouvait plus avoir d’effet réel sur la transmission du VIH, surtout que, depuis les années 1980, les hommes gais, bisexuels et hétérosexuels qui fréquentent les saunas sont beaucoup mieux informés qu’auparavant sur la prévention et le dépistage.
Comment ces restrictions ont-elles commencé?
En 1985, le principal déclencheur politique fut le gouvernement de l’État de New York, notamment le gouverneur Mario Cuomo et le commissaire à la Santé de l’État, David Axelrod. Le 25 octobre 1985, le Public Health Council de l’État adopta une réglementation d’urgence permettant de fermer les établissements où se pratiquaient des activités sexuelles considérées comme présentant un risque élevé de transmission du sida. La réglementation allait même plus loin que certaines recommandations des experts en incluant le sexe oral dans les activités visées.
À New York même, le maire Ed Koch et son administration ont ensuite appuyé l’application de ces mesures. Koch, pourtant considéré comme un allié relativement important de la communauté gaie — il avait notamment signé en 1978 une ordonnance protégeant les employés municipaux contre la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle — a soutenu la fermeture des saunas en 1985. Le département de la Santé de la Ville a entrepris des inspections et des procédures judiciaires.
Il est intéressant de noter que tout le monde dans l’administration de la santé n’était pas favorable aux fermetures. Le commissaire à la Santé de New York, Dr David Sencer, s’y opposait notamment parce qu’il estimait que les saunas pouvaient justement servir à rejoindre les hommes gais avec de l’information sur le VIH, les condoms et la prévention. Le projet de fermeture opposait donc déjà, à l’époque, deux philosophies de santé publique : fermer les lieux considérés comme à risque ou les maintenir ouverts afin d’y faire de la prévention.
Le cas des New St. Mark’s Baths, dans Greenwich Village, est devenu emblématique. La Ville a obtenu une injonction judiciaire permettant sa fermeture, la cour considérant que les autorités disposaient d’un intérêt majeur de santé publique pour intervenir compte tenu des pratiques sexuelles à risque qui y étaient observées. L’établissement a finalement fermé le 7 décembre 1985.
Mais est-ce que cela a réellement réduit la transmission du VIH? C’est beaucoup moins certain. Les recherches historiques et médicales de l’époque ne permettaient pas de démontrer clairement que la fermeture des saunas allait sauver des vies. Un rapport de l’époque du National Research Council décrivait les fermetures comme pouvant être essentiellement symboliques et soulignait l’absence de preuve claire qu’elles réduisaient effectivement la transmission.
Le problème était assez logique : fermer les lieux ne faisait pas disparaître les comportements sexuels. Les relations pouvaient simplement se déplacer vers les appartements privés, les hôtels, les bars, les clubs ou d’autres endroits moins accessibles aux programmes de prévention. Certains observateurs craignaient même que la fermeture rende les hommes plus difficiles à rejoindre pour les campagnes de prévention et de dépistage.
Des saunas ouverts malgré tout !
Les documents historiques indiquent qu’après l’entrée en vigueur des restrictions, plusieurs établissements ont continué à fonctionner, parfois en modifiant leurs pratiques ou en se conformant aux nouvelles exigences sanitaires. En 1986, par exemple, l’East Side Club et le Wall Street Club avaient conclu une entente visant à respecter des règles de « safe sex », notamment avec du personnel chargé de surveiller les espaces et des programmes d’éducation.
Certains propriétaires ont résisté aux fermetures, certains établissements ont modifié leur fonctionnement et les autorités ont également eu de la difficulté à faire appliquer complètement les restrictions. Une source historique rapporte même que quatre établissements n’avaient jamais fermé et que la Ville avait finalement limité ses inspections aux activités sexuelles visibles, plutôt que de tenter de contrôler ce qui se passait dans les espaces privés.
New York veut tourner la page de l’interdiction des saunas gais
Après plus de 40 ans de restrictions, New York pourrait finalement tourner la page d’une politique de santé publique héritée des premières années de l’épidémie de VIH. Le 5 août 2026, le sénateur de l’État de New York Erik Bottcher et l’assembléiste Tony Simone ont déposé le Public Health Modernization Act, un projet de loi qui vise à abolir les règlements adoptés en 1985 pour empêcher les établissements de mettre leurs installations à la disposition de relations sexuelles entre adultes.
Le projet ne propose toutefois pas de simplement supprimer l’interdiction et de laisser les établissements fonctionner sans encadrement. Il prévoit plutôt de remplacer l’ancien régime par un système moderne de réglementation et de permis relevant du New York State Department of Health.
Si le projet est adopté, le Département de la Santé disposerait de 180 jours pour établir de nouvelles règles concernant notamment les permis d’exploitation, les normes sanitaires et de sécurité, les inspections et les conditions de fonctionnement des établissements.
Le changement de philosophie est majeur. Dans les années 1980, les autorités considéraient les saunas et les bathhouses comme des lieux susceptibles de favoriser la transmission du VIH et avaient choisi la fermeture ou la restriction de leurs activités comme moyen d’intervention. Quarante ans plus tard, Bottcher et Simone proposent essentiellement l’approche inverse : plutôt que de faire disparaître ces lieux, les autorités pourraient les réglementer et en faire des points d’accès privilégiés aux services de santé sexuelle.
Le projet prévoit notamment de favoriser l’accès au dépistage du VIH et des ITSS ainsi qu’à l’information et aux outils de prévention, dont la PrEP et la PEP. L’objectif est de rejoindre directement les personnes qui fréquentent ces établissements plutôt que de les éloigner des services de santé publique.
Cette approche est notamment soutenue par le Dr Demetre Daskalakis, médecin en chef de Callen-Lorde, qui estime que les établissements de ce type peuvent constituer des endroits efficaces pour rejoindre les populations avec des services de prévention.
Le projet de loi marque donc un renversement historique : en 1985, New York voulait fermer les lieux considérés comme dangereux pour la santé publique; en 2026, le législateur propose de les encadrer afin d’utiliser leur fréquentation comme une occasion de prévention.
Il faut toutefois préciser que le dépôt du projet de loi ne signifie pas que les saunas peuvent immédiatement rouvrir leurs portes. Le texte doit encore franchir le processus législatif et être adopté avant que les nouvelles règles puissent être mises en place. Même après son adoption, le Département de la Santé devra élaborer la réglementation et le système de permis prévus par le projet.
Pour une ville de près de 9 millions d’habitants, au cœur d’une région métropolitaine de près de 20 millions, l’enjeu dépasse largement la simple réouverture de quelques saunas. Il pose une question embarrassante aux autorités new-yorkaises : combien de temps encore peut-on maintenir une politique de santé publique conçue il y a plus de 40 ans, alors que la science qui la justifiait a radicalement changé? À l’époque du sida, on fermait les portes pour tenter de freiner le virus. En 2026, avec les traitements antirétroviraux, la PrEP, la PEP, le dépistage et le principe I=I — indétectable = intransmissible —, fermer les portes apparaît de plus en plus comme une réponse du passé à un problème qui ne se traite plus de la même façon.
New York : fermer plutôt que transformer
À New York, la réponse des autorités dans les années 1980 a été essentiellement restrictive. Les règlements adoptés pendant la crise du sida considéraient les établissements permettant certaines activités sexuelles comme une menace pour la santé publique. La logique était de réduire les occasions de transmission en limitant ou en fermant ces lieux.
Cette approche était cependant loin de faire consensus. À San Francisco, par exemple, les autorités se sont également affrontées sur la question des bathhouses, mais certaines mesures ont tenté de maintenir les établissements ouverts tout en imposant des mesures de prévention.
San Francisco : contrôler plutôt que simplement fermer
San Francisco constitue probablement la comparaison la plus intéressante avec New York. En 1984, la Ville avait elle aussi engagé une offensive contre les bathhouses. Un tribunal a toutefois permis à certains établissements de rester ouverts à condition qu’ils mettent en place des mesures de prévention : surveillance, information des clients et modifications des espaces privés. La majorité des établissements ont malgré tout fini par fermer.
Des décennies plus tard, San Francisco a complètement changé de perspective. En 2020, la réglementation a commencé à être modernisée afin de supprimer notamment l’obligation de surveiller les activités sexuelles et l’interdiction des chambres privées. Les autorités reconnaissaient alors que ces mesures avaient été conçues au plus fort de la crise du sida et ne correspondaient plus aux réalités de la prévention moderne, notamment avec l’arrivée de la PrEP.
C’est donc une évolution particulièrement révélatrice : San Francisco est passée de la fermeture ou de la surveillance des saunas à leur intégration dans une approche de santé publique.
Ailleurs : la prévention s’est déplacée vers les personnes
Dans plusieurs pays, notamment en Europe, au Canada, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, la réponse à l’épidémie a davantage reposé sur une combinaison de moyens : préservatifs, dépistage, traitement des personnes vivant avec le VIH, information et, plus récemment, PrEP et PEP.
L’Organisation mondiale de la Santé recommande aujourd’hui précisément cette approche dite de prévention combinée, qui associe les interventions biomédicales, comportementales et structurelles plutôt que de miser sur une seule mesure.
C’est une différence fondamentale avec la philosophie new-yorkaise des années 1980. On ne cherche plus nécessairement à empêcher les gens de se retrouver dans un lieu où des relations sexuelles peuvent avoir lieu; on cherche à faire en sorte qu’ils disposent des outils nécessaires pour réduire les risques.
Le paradoxe new-yorkais
C’est précisément ce qui rend le projet de Bottcher et Simone intéressant. La réglementation new-yorkaise est essentiellement un vestige d’une époque où l’on ne disposait ni de PrEP, ni de PEP moderne, ni des traitements antirétroviraux actuels, ni du concept I=I.
Aujourd’hui, une personne vivant avec le VIH et maintenant une charge virale indétectable ne transmet pas sexuellement le VIH, tandis que la PrEP constitue une méthode hautement efficace de prévention pour les personnes séronégatives.
Le paradoxe est donc assez mordant : New York a conservé pendant quatre décennies une politique conçue pour empêcher les relations sexuelles dans certains établissements, alors que la santé publique moderne cherche plutôt à rejoindre les personnes là où elles se trouvent.
C’est d’ailleurs exactement l’argument avancé aujourd’hui par les promoteurs du projet de loi : selon eux, des établissements réglementés pourraient devenir des endroits où l’on offre du dépistage, de la PrEP, de la PEP, des condoms et de l’information sur les ITSS, plutôt que des lieux que l’État tente de maintenir dans l’ombre.
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