Trump sur la défensive : Mark Carney est-il en train de gagner la guerre économique?

Carney

Opinion par Roger-Luc Chayer (Image : Britannica)

Il n’est pas donné à tous les pays dans le monde d’avoir un chef de gouvernement aussi populaire, et surtout de constater que cette popularité dépasse largement ses propres frontières. Au Canada, Mark Carney s’est fait élire avec un gouvernement minoritaire et a, depuis, démontré progressivement sa force, son talent et surtout sa capacité à garder la tête froide. Il brille par la logique, la rigueur et une forme de générosité envers les Canadiens comme envers ses partenaires internationaux. Et surtout, il sait de quoi il parle.

Ceux qui me suivent depuis des années savent que je livre très rarement mes opinions politiques. Je préfère questionner, analyser et, lorsque nécessaire, critiquer les politiques mises en place, peu importe le gouvernement qui les impose. C’est d’ailleurs l’un des rôles fondamentaux du journalisme : garder un œil critique sur ceux qui exercent le pouvoir afin de permettre aux lecteurs de mieux comprendre les conséquences de politiques sociales, économiques ou autres.

Mais comme Canadien, et particulièrement depuis le début des attaques répétées contre la souveraineté et l’économie du Canada par Donald Trump et ses marionnettistes, je dois reconnaître que j’observe avec beaucoup d’intérêt la façon dont le premier ministre du Canada gère cette crise. Et j’apprends beaucoup de cette stratégie.

Parce qu’il faut bien appeler les choses par leur nom : Donald Trump agit comme un bully. Il menace, provoque, impose, recule parfois, revient à la charge, teste les limites et semble souvent convaincu que le simple fait de parler plus fort suffit à obtenir ce qu’il veut. Or, Mark Carney ne joue pas à ce jeu-là.

Il ne crie pas plus fort. Il ne s’abaisse pas aux insultes. Il ne cherche pas à impressionner son adversaire par des coups d’éclat. Il répond par les faits, par la logique, par l’économie et par une connaissance manifestement très supérieure des mécanismes financiers et commerciaux. Et quelque chose d’assez rare est en train de se produire : ça fonctionne.

Le Canada n’a peut-être pas les moyens militaires ou économiques des États-Unis, mais il possède quelque chose que Trump semble avoir beaucoup de difficulté à neutraliser : une capacité à rester debout sans perdre son sang-froid. Et le reste du monde observe.

Parce que dans cette confrontation, le Canada est devenu beaucoup plus qu’un simple voisin commercial des États-Unis. Il est devenu un laboratoire grandeur nature permettant de voir comment un pays peut répondre à l’intimidation économique d’une puissance beaucoup plus grande sans renoncer à sa souveraineté.

Et contrairement à ce que certains auraient pu croire au début de cette guerre commerciale, le Canada n’a pas plié. Il négocie. Il diversifie ses marchés. Il protège ses intérêts. Il répond lorsque c’est nécessaire. Et surtout, il ne semble pas avoir peur. C’est peut-être cela qui dérange le plus Donald Trump. Pour une fois, le bully a trouvé quelqu’un qui refuse de jouer selon ses règles.

Et ça marche.

Trump a-t-il réellement gagné sa guerre économique contre le Canada?

Pour mesurer l’efficacité de la guerre commerciale menée par Donald Trump contre le Canada, il faut aller au-delà des déclarations politiques et regarder les chiffres. La comparaison entre 2024, dernière année complète avant le déclenchement de la guerre commerciale, 2025, première année de confrontation tarifaire, et les données disponibles en 2026 permet de dresser un portrait beaucoup plus nuancé.

La réponse courte est étonnante : le Canada a subi un choc économique réel, mais il n’a pas été économiquement mis à genoux. Certains indicateurs se sont détériorés, notamment les exportations vers les États-Unis et le déficit commercial canadien. Mais d’autres montrent une économie qui s’adapte, diversifie ses marchés et demeure capable de croître.

PIB : ralentissement important, mais pas d’effondrement

En 2024, l’économie canadienne connaissait déjà une croissance relativement modeste. En 2025, le PIB réel a progressé de 1,7 %, soit son rythme annuel le plus faible depuis la contraction de 2020. Statistique Canada attribue notamment ce ralentissement à la diminution des exportations, particulièrement vers les États-Unis.

Mais le chiffre de 2026 change quelque peu le portrait.

Après une progression de seulement 0,1 % au premier trimestre, le PIB réel canadien a augmenté de 0,8 % au deuxième trimestre de 2026. Cette croissance a notamment été soutenue par les exportations, la consommation des ménages et l’investissement des entreprises. Les exportations ont bondi de 3,6 % au deuxième trimestre, leur plus forte progression depuis le début de 2023.

Le Canada n’est donc pas en récession permanente. Il traverse plutôt une période de croissance faible et extrêmement dépendante de l’évolution des relations commerciales avec les États-Unis.

Ce qui est intéressant aussi avec le premier ministre Carney, c’est qu’il est de plus en plus invité à participer à des forums internationaux afin de négocier des ententes avec des partenaires que les États-Unis menacent, négligent ou ne considèrent tout simplement pas comme importants dans les desseins de Trump.

Le Point le plus fort de cette guerre commerciale et de la réthorique hargneuse de Donald Trump est l’invitation faire par la Communauté politique européenne. En mai 2026, Mark Carney a été invité comme premier dirigeant non européen de l’histoire au sommet de la Communauté politique européenne, tenu à Erevan, en Arménie. L’invitation venait du président du Conseil européen António Costa et du premier ministre arménien Nikol Pachinian.

Le président du Conseil européen avait alors qualifié le Canada de partenaire et allié clé de l’Europe, en soulignant que sa présence comme premier invité non européen démontrait le rapprochement stratégique entre le Canada et l’Europe.

Et il y a une autre invitation encore plus spectaculaire qui arrive cette semaine : Carney doit se rendre à Strasbourg et assister, le 16 septembre 2026, au discours sur l’état de l’Union de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, comme invité d’honneur, avant de s’adresser lui-même au Parlement européen le 17 septembre.

Le Canada pourrait-il devenir le premier État associé à l’Union européenne?

Il faut ici distinguer les faits des rumeurs diplomatiques. Le Canada n’est pas actuellement un État associé à l’Union européenne et aucune décision officielle n’a été prise en ce sens. Mais l’idée circule de plus en plus sérieusement dans les milieux politiques et diplomatiques européens, alors que Mark Carney multiplie les rapprochements avec les gouvernements européens. Si cette formule devait voir le jour, elle pourrait représenter beaucoup plus qu’un nouvel accord commercial.

Le Canada possède déjà un accord de libre-échange avec l’Union européenne, mais un éventuel statut d’État associé pourrait aller beaucoup plus loin : commerce, investissements, défense, énergie, intelligence artificielle, minéraux critiques, recherche, mobilité des travailleurs et coopération stratégique pourraient être intégrés dans une relation beaucoup plus étroite. Et cette fois, les intérêts seraient clairement réciproques.

Pour l’Europe, le Canada représente un partenaire particulièrement intéressant au moment où les relations avec Washington sont devenues beaucoup moins prévisibles. Le Canada dispose d’immenses ressources naturelles, d’importantes réserves de minéraux critiques, d’une industrie énergétique développée, d’une expertise technologique reconnue et d’une industrie de défense qui pourrait être davantage intégrée aux chaînes d’approvisionnement européennes.

Le Canada est également membre du G7 et de l’OTAN et contrôle une partie considérable du territoire arctique. Pour une Europe qui cherche à renforcer son autonomie stratégique, ce n’est pas un détail.

Pour Ottawa, l’intérêt serait tout aussi évident.

L’Union européenne représente un marché de centaines de millions de consommateurs et une puissance économique capable d’offrir au Canada une véritable porte d’entrée vers l’Europe, mais également vers des chaînes d’approvisionnement et des capitaux dont Ottawa veut davantage profiter. La défense pourrait toutefois être le domaine où cette nouvelle relation prendrait toute son importance.

Le Canada a déjà obtenu une place particulière dans le programme européen SAFE consacré aux investissements dans la défense. Une association beaucoup plus étroite pourrait permettre aux entreprises canadiennes et européennes de travailler davantage ensemble dans l’armement, la cybersécurité, l’intelligence artificielle militaire, les communications et les infrastructures stratégiques.

Il y aurait également un autre enjeu : l’énergie.

L’Europe cherche depuis plusieurs années à réduire sa dépendance envers certains fournisseurs étrangers. Le Canada, de son côté, cherche de nouveaux marchés pour ses ressources énergétiques et minières. Une relation Canada-Europe renforcée pourrait donc créer des chaînes d’approvisionnement transatlantiques dans lesquelles les deux partenaires seraient beaucoup moins vulnérables aux décisions de Washington ou de Pékin.

Pendant des décennies, le Canada a vécu avec une réalité économique incontournable : les États-Unis étaient de loin son principal partenaire et son marché naturel. Cette dépendance n’est pas sur le point de disparaître. Il serait irresponsable de prétendre le contraire.

Mais Donald Trump a peut-être provoqué quelque chose qu’il n’avait certainement pas prévu : une accélération spectaculaire de la recherche de solutions de rechange canadiennes. Le Canada ne cherche pas nécessairement à remplacer les États-Unis. Il cherche plutôt à ne plus être obligé de dépendre d’eux. C’est une nuance fondamentale.

Un Canada qui commercerait davantage avec l’Europe, l’Asie et d’autres partenaires ne serait pas un Canada anti-américain. Ce serait simplement un Canada moins vulnérable aux décisions d’un seul gouvernement étranger.

Plutôt que de répondre à Donald Trump uniquement par des représailles tarifaires, Ottawa semble vouloir construire quelque chose de beaucoup plus durable : un réseau de partenaires économiques et stratégiques suffisamment important pour que le Canada puisse négocier avec Washington à partir d’une position de force plutôt que de dépendance.

Si le concept d’État associé à l’Union européenne devait éventuellement devenir réalité, le Canada pourrait donc devenir le premier pays à occuper une position tout à fait particulière : ni État membre de l’Union européenne, ni simple partenaire commercial, mais un allié économique, technologique et militaire privilégié de l’Europe.

Nous en saurons davantage le 17 septembre, lors de l’allocution du premier ministre. Mais dans cette partie d’échecs entre le Canada et les États-Unis, Mark Carney est de tous les coups, tandis que Donald Trump semble de plus en plus sur la défensive, annonçant pour très bientôt un accord avec le Canada que ce dernier n’aurait ni demandé ni négocié.

Un autre fait alternatif qui pourrait bien se retrouver dans les annales historiques du pire président que les États-Unis auront connu.

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