À 61 ans, Marc vit encore avec la peur du VIH : comprendre la VIH-phobie

Roger-Luc Chayer Journaliste, musicien et éditeur de Gay Globe Média. Fort de plus de 30 ans d’expérience, il se démarque par une écriture précise et un engagement constant envers les communautés LGBTQ+. Ancien président de l’Association canadienne des journalistes (section Montréal) et récipiendaire de la médaille du Jubilé de la Reine, il allie rigueur, analyse et sensibilité dans son traitement de l’information.
Marc

Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe

J’ai reçu, il y a environ deux semaines, le témoignage d’un homme gay mature, âgé de 61 ans, qui voulait partager une information époustouflante avec moi et les lecteurs de Gay Globe, tout en essayant de trouver éventuellement une solution à son problème.

Marc habite à Montréal et il est semi-retraité. De toute évidence, à son âge et ayant vécu dans une grande ville, il a été confronté au VIH et au SIDA, ayant perdu beaucoup d’êtres chers et de connaissances à une époque où la trithérapie n’existait pas. Je sais de quoi il parle pour l’avoir vécu avec des proches et des collègues au Magazine RG à l’époque, trois ans avant que la trithérapie ne soit autorisée. À RG, nous avions perdu, des suites de complications liées à cette maladie, la majorité des contributeurs, des correcteurs, des amis de l’éditeur, des lecteurs trop nombreux, etc.

Ce sont de très mauvais souvenirs pour moi comme pour Marc, qui a accompagné plusieurs de ces personnes jusqu’à leur mort.

Marc a été tellement affecté par la terreur occasionnée par cette maladie alors incurable qu’il a développé une sorte de phobie, une peur panique à l’idée d’entrer en relation avec une personne qui pourrait potentiellement être porteuse du VIH. Même à l’idée d’embrasser une personne ou de lui parler de façon rapprochée, il devient complètement bouleversé.

Cela l’oblige, à son grand dam, à ne plus fréquenter d’hommes gays comme lui et il vit dans une sorte de réclusion, ne sortant que pour faire son épicerie ou pour les strictes nécessités de la vie quotidienne.

On penserait qu’en 2026, cette peur extrême n’existerait plus avec les grands progrès accomplis par la médecine et l’industrie pharmaceutique, mais non. Ils sont encore très nombreux, surtout parmi les personnes plus âgées, à avoir vécu des drames qui ont laissé des traces. On en parlait récemment dans Gay Globe, justement à propos de cet homme qui refusait de se faire dépister pour le VIH, craignant d’être positif à cause des images gravées dans sa mémoire.

Qu’est-ce que la VIH-phobie ?

La VIH-phobie est une expression utilisée pour décrire une peur excessive, persistante ou disproportionnée du VIH et de la possibilité d’être infecté. Il ne s’agit pas, à proprement parler, d’un diagnostic médical officiel, mais plutôt d’une façon de décrire une anxiété importante spécifiquement associée au VIH.

Chez certaines personnes, cette peur peut aller beaucoup plus loin qu’une simple prudence face aux infections sexuellement transmissibles. Elle peut entraîner une évitement systématique des relations sexuelles, des contacts physiques, des rencontres amoureuses ou même de situations qui ne présentent pratiquement aucun risque de transmission du VIH.

Le VIH aujourd’hui n’est plus celui des années 1980

Il est important de distinguer les souvenirs historiques de la réalité médicale actuelle. Les traitements contre le VIH ont profondément changé la situation.

Une personne vivant avec le VIH qui suit un traitement efficace peut atteindre une charge virale indétectable. Selon le principe I=I, indétectable = intransmissible, une personne ayant une charge virale indétectable de façon durable ne transmet pas le VIH par voie sexuelle.

La prévention a également progressé avec notamment la PrEP, qui permet aux personnes séronégatives de réduire considérablement leur risque de contracter le VIH lorsqu’elle est utilisée conformément aux recommandations médicales. Ces progrès ne font toutefois pas disparaître automatiquement les peurs acquises au cours d’une période où le VIH était beaucoup moins bien compris et traité.

Il est normal de vouloir se protéger du VIH et de connaître les moyens de prévention. La difficulté apparaît lorsque la peur devient tellement importante qu’elle empêche une personne de vivre normalement, de créer des liens ou d’avoir une vie affective.

Dans une telle situation, il peut être utile d’en parler avec un professionnel de la santé mentale. L’objectif n’est pas de ridiculiser la peur ou de dire à la personne qu’elle a simplement tort, mais de comprendre son origine et de l’aider à distinguer les souvenirs, les perceptions du danger et la réalité médicale actuelle.

Pour certaines personnes ayant vécu les années les plus sombres de l’épidémie, la peur du VIH peut être beaucoup plus qu’une simple crainte d’une infection. Elle peut être le souvenir encore très vivant d’une époque marquée par la maladie, la stigmatisation et la perte de nombreux êtres chers.

La VIH-phobie peut ainsi être comprise comme une peur contemporaine dont les racines, chez certaines personnes, appartiennent à une histoire beaucoup plus ancienne.

Ressources pour les personnes aux prises avec une VIH-phobie ou des souvenirs traumatiques liés au VIH/SIDA

  • Psychologue clinicien — pour travailler sur l’anxiété, les souvenirs traumatiques, les phobies et les comportements d’évitement.
  • Psychothérapeute — notamment avec une approche TCC, particulièrement utilisée pour les phobies et l’anxiété.
  • Thérapeute spécialisé en traumatismes — pertinent lorsque les souvenirs de décès et de maladie liés aux premières années du SIDA demeurent très présents.
  • Thérapeute EMDR — l’EMDR peut être utilisé dans le traitement de réactions associées à des expériences traumatiques.
  • Psychiatre — lorsqu’une évaluation médicale spécialisée ou un traitement pharmacologique est nécessaire.
  • Travailleur social ou intervenant psychosocial — pour le soutien, l’isolement social et l’orientation vers les services appropriés.
  • Sexologue ou sexothérapeute — lorsque la peur du VIH compromet les relations affectives ou sexuelles.
  • Hypnothérapeute — peut constituer une ressource complémentaire pour certaines personnes, particulièrement lorsqu’elle est intégrée à une démarche thérapeutique encadrée.
  • Médecin de famille ou médecin généraliste — point de départ pour une évaluation et une orientation vers les ressources appropriées.
  • Organisme communautaire VIH/SIDA — de nombreux organismes offrent de l’information, du soutien psychosocial, des groupes de parole et des références vers des professionnels.
  • Organisme LGBTQ+ — particulièrement utile lorsqu’il existe également de l’isolement social, de la stigmatisation ou des difficultés liées à la vie affective et communautaire.
  • Groupes de soutien entre pairs — pouvoir parler avec d’autres personnes ayant vécu les premières années de l’épidémie peut être particulièrement pertinent pour quelqu’un comme Marc.

Ressources internationales

CATIE – Canada
Le répertoire Where To? permet de rechercher au Canada des services liés au VIH, à la santé sexuelle, à l’hépatite C et au soutien psychosocial. CATIE – Where To?

EATG – Europe et Asie centrale
L’European AIDS Treatment Group possède une plateforme consacrée spécifiquement au lien entre VIH et santé mentale, avec des ressources destinées aux personnes touchées par le VIH et aux professionnels. HIV & Mental Health – EATG

UNAIDS / ONUSIDA – International
L’ONUSIDA et l’OMS recommandent une meilleure intégration des services de santé mentale et de soins liés au VIH, notamment pour les problèmes d’anxiété, de stigmatisation et d’isolement. UNAIDS – Mental Health & HIV

Organismes locaux de lutte contre le VIH/SIDA
Au Canada, aux États-Unis et dans les pays européens, les organismes VIH locaux constituent également une bonne porte d’entrée : ils peuvent souvent orienter une personne vers des psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux ou groupes de soutien connaissant spécifiquement l’histoire du VIH/SIDA.

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