
Roger-Luc Chayer (Image : Pixabay)
On ne se le cachera pas, il y a un débat grandissant autour des sites d’injection supervisés dans plusieurs pays, et des questions de santé publique, de même que des questions morales, sont soulevées par l’existence même de ces sites.
Avant l’existence de ces centres, les utilisateurs de drogues injectables se cachaient dans les ruelles, chez eux ou dans les toilettes de commerces pour s’injecter des substances achetées dans la rue, souvent sans savoir exactement de quoi elles étaient composées. Par conséquent, lorsque survenait une surdose, c’est souvent seuls que ces personnes perdaient la vie, d’autant plus que la naloxone, l’antidote utilisé aujourd’hui pour renverser les surdoses d’opioïdes, n’était pas encore largement accessible au grand public comme elle l’est aujourd’hui.
Le partage de seringues souillées transformait chaque injection en un risque supplémentaire. Le VIH, les hépatites B et C et de graves infections bactériennes pouvaient se transmettre par du matériel contaminé, parfois avec des conséquences irréversibles. À une époque où l’accès à des seringues stériles était beaucoup plus limité, la réutilisation et le partage du matériel d’injection contribuaient à alimenter la propagation des infections chez les personnes qui consommaient des drogues injectables, tandis que certaines de ces infections pouvaient ensuite être transmises à d’autres personnes par d’autres voies.
C’est dans ces conditions que l’idée d’ouvrir des centres d’injection supervisée a été mise en place dans de nombreux pays. Ces centres pouvaient offrir du matériel stérile, comme des seringues à usage unique et des tampons désinfectants, dans des conditions de surveillance permettant de détecter le plus rapidement possible les signes d’une surdose directement sur place.
L’idée des sites d’injection supervisés ne vient pas d’une seule personne. Le concept s’est développé progressivement en Europe, particulièrement aux Pays-Bas, puis a été adapté ailleurs.
Les premières expériences
Les premières formes de locaux où des personnes pouvaient consommer des drogues dans un environnement toléré apparaissent aux Pays-Bas au début des années 1970, notamment à Amsterdam. Ces premières initiatives étaient liées à des organismes d’aide aux consommateurs de drogues et à une approche dite à bas seuil.
La logique était relativement simple : puisque certaines personnes consommaient déjà des drogues dans les rues, les ruelles ou des lieux dangereux, il était possible de déplacer cette consommation vers un endroit plus sécuritaire, avec du matériel propre et éventuellement une présence de personnel.
Le modèle s’est ensuite développé en Suisse dans les années 1980, puis en Allemagne et dans d’autres pays européens.
Et au Canada?
À Vancouver, l’idée n’a pas été simplement importée par les gouvernements. Elle est notamment venue d’activistes, de personnes qui consommaient des drogues, de professionnels de la santé et d’organismes communautaires confrontés à l’épidémie de VIH et aux décès par surdose dans le Downtown Eastside.
En 1994, le coroner en chef de la Colombie-Britannique a créé un groupe de travail sur la crise des surdoses. Son rapport recommandait notamment que Vancouver étudie la possibilité de créer des sites d’injection supervisés, en tenant compte de l’expérience européenne.
Puis, en 1995, un groupe dirigé par des consommateurs de drogues, IV Feed, avec le soutien des militantes Ann Livingston et Bud Osborn, a ouvert clandestinement le Back Alley, un site d’injection géré par des pairs. Il pouvait accueillir plus d’une centaine de personnes certaines nuits avant d’être fermé par la police.
À Montréal, l’idée des sites d’injection supervisée est l’aboutissement de plusieurs décennies de réduction des méfaits et de travail communautaire, notamment autour de l’échange de seringues. Les premiers services légalement autorisés ont finalement ouvert en juin 2017. Aux États-Unis, des initiatives clandestines existaient déjà, mais les premiers sites officiellement autorisés ont ouvert à New York en novembre 2021, après des années de débats et de résistances politiques et juridiques.
Mais avec les nombreuses crises sociales qui secouent les grandes villes du monde, et particulièrement depuis la pandémie, de nombreux utilisateurs de drogues de rue n’ont plus d’emploi ni d’endroit où vivre. C’est donc trop souvent dans la rue qu’on les retrouve. Et le débat qui se pose devant nous aujourd’hui est de savoir exactement pourquoi on leur offre du matériel d’injection pour leur sauver la vie, mais surtout dans quelle sorte de vie ces personnes existent aujourd’hui.
Montréal, San Francisco et Paris sont confrontées à une présence croissante de personnes en situation d’itinérance et à des scènes de consommation de drogues dans l’espace public. Derrière ces images, les données de santé publique révèlent des réalités complexes où se croisent précarité, absence de logement, dépendance, problèmes de santé mentale et traumatismes. Pour certaines personnes, la consommation peut aussi devenir une façon de tenter d’atténuer une souffrance profonde. Mais une question demeure, et elle est difficile à éviter : si nous sommes capables de sauver une vie au moment d’une surdose, sommes-nous également capables d’offrir à cette personne une vie dans laquelle elle aura réellement envie de rester en vie ?
Et toutes ces seringues sur la place publique ?
Mais il existe un autre aspect de cette crise dont on parle beaucoup moins : le nombre de seringues et de matériel d’injection qui se retrouvent dans l’espace public. Lorsque la consommation de drogues se déplace vers les rues, les ruelles, les parcs et les campements improvisés, les déchets liés à cette consommation suivent le même chemin. Seringues, aiguilles, tampons, contenants et autres objets ayant pu entrer en contact avec du sang peuvent se retrouver sur les trottoirs, dans les buissons, dans les toilettes publiques ou à proximité des endroits fréquentés par les enfants.
Et là, le problème change de nature.
Une seringue abandonnée n’est pas simplement un déchet. C’est un objet piquant qui peut provoquer une blessure et une exposition potentielle au sang. Une personne qui marche dans un parc, un enfant qui joue dans l’herbe, un employé municipal qui nettoie un terrain ou un propriétaire qui entretient sa cour ne devrait jamais avoir à se demander s’il vient de se piquer avec une aiguille potentiellement contaminée.
Il faut cependant éviter de créer une peur injustifiée : une seringue abandonnée ne signifie pas automatiquement qu’une personne sera infectée par le VIH ou une hépatite. Le risque de transmission du VIH dans ce contexte communautaire est considéré comme extrêmement faible et aucun cas confirmé de transmission du VIH par une aiguille abandonnée dans la communauté n’a été documenté. Mais cela ne rend pas ces objets inoffensifs. Les hépatites B et C sont des infections transmissibles par le sang, et le virus de l’hépatite C peut demeurer infectieux sur des surfaces pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines dans certaines conditions.
Voilà donc le paradoxe auquel nos villes sont confrontées : sauver une personne d’une surdose grâce à la réduction des méfaits est une chose; gérer les conséquences d’une consommation qui déborde dans l’espace public en est une autre. Les programmes de réduction des méfaits prévoient justement des mécanismes de récupération et d’élimination sécuritaire du matériel utilisé, et Santé Canada reconnaît que ces services peuvent contribuer à réduire la présence de matériel d’injection abandonné dans les communautés.
La question n’est donc pas de choisir entre la compassion et la sécurité publique. Elle est de savoir si nos villes sont capables de faire les deux en même temps.
Un des nombreux exemples éloquents à Montréal
J’en parlais récemment avec un collègue journaliste qui se demandait pourquoi, dans un petit parc derrière chez lui, il y avait tant de petits sacs bruns et de seringues jetés çà et là sur le sol. Je l’ai alors informé qu’il habitait tout juste derrière un centre d’injection supervisé qui fournissait le matériel nécessaire aux utilisateurs de drogues pour s’injecter à l’extérieur. Évidemment, une fois leur injection faite, ils laissaient le tout sur place, laissant à des bénévoles le soin de venir ramasser chaque jour ces déchets biomédicaux potentiellement dangereux.
On nous demande continuellement d’apprendre à vivre avec ces réalités, mais dans les faits, c’est sur les épaules de la population qu’on déplace un problème de gestion dont on n’a clairement plus le contrôle. Le retour en arrière est impossible, mais existe-t-il une vision permettant de faire évoluer positivement ces situations?
Le retour en arrière est impossible, et il ne serait probablement ni réaliste ni humain de prétendre régler une crise de dépendance en retirant simplement les seringues, la naloxone ou les sites de consommation supervisée. Mais nous devons avoir le courage de poser la question suivante : est-ce que sauver une vie doit être notre destination finale, ou simplement le début du véritable travail?
Une personne qui survit à une surdose n’a pas seulement besoin de survivre à la prochaine. Elle a besoin d’un toit, de soins, d’un environnement sécuritaire, d’un accès réel au traitement lorsqu’elle le souhaite et, surtout, d’une possibilité de retrouver une vie qui ne soit pas entièrement organisée autour de la prochaine dose.
La réduction des méfaits peut empêcher la mort. Mais la société doit maintenant se demander comment elle peut aussi rendre la vie possible. Sinon, nous risquons de devenir extraordinairement efficaces pour maintenir des personnes en vie dans des conditions qui, elles, demeurent profondément inhumaines.
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