
Roger-Luc Chayer (Image : Pixabay)
La plupart des pays occidentaux vivent actuellement une crise majeure du logement, et le Canada n’y échappe pas. De plus en plus d’hommes et de femmes, dont près de 35 % seraient issus des communautés LGBT, se retrouvent dans la rue faute de logement ou des ressources financières nécessaires pour absorber les récentes hausses de loyers.
Ces personnes se retrouvent à la rue et plusieurs se demandent pourquoi elles ne vont pas dans les refuges, pourquoi elles préfèrent vivre dans des tentes plutôt que sous un toit. Pourtant, très peu de gens savent dans quel enfer humain sont plongés ces sans-abri lorsqu’ils acceptent d’aller dans un refuge.
Témoignage d’un refuge à Montréal
C’est grâce au témoignage de Manuel, 32 ans, un homme gai de Montréal, que Gay Globe a pu en apprendre beaucoup plus sur la vie dans un refuge pour sans-abri, si l’on peut réellement parler de vie.
Manuel a eu un parcours de vie difficile dès son enfance, abandonné et laissé à lui-même presque tout le temps par une mère absente et un père décédé. L’école n’a pas été facile et il a vite abandonné les études pour sombrer dans les drogues, question de fuir une réalité qu’il ne souhaitait pas affronter en face.
À Montréal, le portrait des personnes en situation d’itinérance est très diversifié et ne correspond pas à un seul profil. On y retrouve des hommes et des femmes de tous âges, même si les hommes demeurent majoritaires. On observe aussi une présence importante de personnes autochtones, souvent surreprésentées en raison de facteurs historiques comme la colonisation, les traumatismes intergénérationnels et les inégalités socioéconomiques.
On retrouve également des personnes issues de milieux urbains qui ont connu une succession de ruptures : perte d’emploi, problèmes de santé mentale, dépendances, rupture familiale ou encore difficultés à accéder à un logement abordable dans un marché de plus en plus tendu.
Il existe aussi une réalité moins visible, celle de l’itinérance cachée, où des personnes dorment temporairement chez des proches ou en situation de précarité sans être dans la rue de façon constante. Les organismes communautaires de Montréal soulignent par ailleurs une augmentation de la complexité des cas, où se combinent souvent santé mentale, dépendances et pauvreté chronique, rendant les trajectoires de sortie de rue plus difficiles.
L’expérience des refuges et les limites du système
Manuel avait cessé la drogue et repris des études au collège jusqu’à ce qu’il rechute, une seule fois, et se retrouve hospitalisé puis expulsé à la rue. Vivant à gauche et à droite chez des amis, des connaissances et même dans des piqueries, sans la moindre sécurité, il a décidé de se donner un peu plus de confort en allant dans un refuge pour itinérants un soir, et ce qu’il y a vécu l’a traumatisé.
Manuel a été profondément marqué parce qu’il s’est retrouvé confronté, en une seule nuit, à une réalité beaucoup plus dure et brutale que ce qu’il avait imaginé. Dans certains refuges pour sans-abri, surtout lorsqu’ils sont surchargés ou en crise, l’environnement peut être très difficile : présence de personnes en état de consommation avancée, agitation constante, comportements imprévisibles, manque d’intimité et conditions d’hygiène précaires. Cette accumulation peut créer un sentiment d’insécurité permanent.
Pour quelqu’un déjà fragilisé par un parcours de rupture et de dépendance, ce type d’atmosphère peut agir comme un choc. Voir des personnes en détresse extrême, parfois en crise de santé mentale ou sous l’effet de drogues dures, peut raviver des traumatismes personnels et renforcer l’impression d’un environnement sans contrôle ni protection.
Dans certains contextes, des situations de violence peuvent aussi survenir, y compris des agressions ou de la violence sexuelle, ce qui accentue encore davantage le sentiment de peur et d’impuissance. Ce n’est pas nécessairement un seul événement précis qui traumatise, mais plutôt l’ensemble de ce qu’il a vu, ressenti et perçu comme une perte totale de sécurité.
On pense souvent, à tort malheureusement, que les refuges pour sans-abri sont réellement des refuges. Ce n’est pas le cas, en règle générale. Ces établissements doivent jongler avec les pires situations sociales possibles en regroupant toutes sortes de personnes différentes dans un même endroit. Manuel a mentionné que la plupart des jeunes qu’il a croisés au refuge n’y retournent pas, tellement les conditions sont difficiles, et qu’ils considèrent parfois être plus en sécurité dehors que dans ces établissements.
Voilà pourquoi les campements dans les grandes villes sont si nombreux : c’est un choix. Il est donc difficile de convaincre ces personnes d’abandonner leur liberté et leur « sécurité » si c’est pour leur offrir de vivre en enfer.
La solution revient encore une fois aux logements sociaux, qui pourraient offrir une porte de sortie à plusieurs d’entre eux. Pas besoin d’un prix Nobel pour comprendre ça : quelques visites dans des refuges pour itinérants suffisent à convaincre qu’ils ne constituent pas un point de départ vers une stabilisation des conditions de vie, mais plutôt, dans certains cas, un environnement qui complique davantage les trajectoires de sortie de rue, malgré ce qu’en diront les équipes qui administrent ces ressources.
PUBLICITÉ

Ce phénomène est directement lié à la crise du logement au Canada, déjà analysée dans nos dossiers précédents.
Montréal en crise : itinérance, drogues et détresse sociale au cœur du Village gai
https://gayglobe.net/montreal-en-crise-itenirance-drogues-detresse-sociale-village-gai/
Les jeunes gais, lesbiennes et trans surreprésentés dans l’itinérance
https://gayglobe.net/jeunes-gais-lesbiennes-trans-surrepresentes-itinerance/
Itinérance Village : l’histoire d’Iram
https://gayglobe.net/itinerance-village-histoire-iram/
Refuges pour sans-abri : réalité du terrain à Montréal
https://gayglobe.net/refuges-sans-abri-montreal-realite-terrain/
Itinérance cachée : ces personnes invisibles dans les grandes villes
https://gayglobe.net/itinerance-cachee-personnes-invisibles-grandes-villes/
Crise du logement au Canada : causes et conséquences sociales
https://gayglobe.net/crise-logement-canada-causes-consequences-sociales/
Logement social : la seule solution durable à la crise de l’itinérance
https://gayglobe.net/logement-social-solution-durable-crise-itinerance/
Santé mentale et itinérance : un lien souvent ignoré
https://gayglobe.net/sante-mentale-itinerance-lien-ignore/
Drogues et précarité : spirale de la rue à Montréal
https://gayglobe.net/drogues-precarite-spirale-rue-montreal/
Pourquoi les refuges sont désertés par les jeunes sans-abri
https://gayglobe.net/refuges-desertes-jeunes-sans-abri/