QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (12)

Jean-Philippe Bernié

Pendant que Todd parlait rapidement avec sa mère, moitié en anglais, moitié en grec, il fit connaissance avec le chat de la maison, un bel animal tigré aux yeux verts, un peu farouche. Ils déchargèrent la voiture et entassèrent les boîtes dans la chambre de Todd. Ce dernier n’était plus tout à fait le même : il paraissait fébrile, comme s’il était heureux de partir. S’il avait des regrets, il n’en montrait rien. Était-ce la perspective de recommencer une nouvelle vie, à trois mille kilomètres de la précédente?
Eric se surprit à penser à son propre départ de France, des années auparavant. Avait-il éprouvé, lui aussi, cette excitation face à la découverte, face à l’inconnu? Oh que oui. Un frisson commença à le gagner à son tour. Et s’il bougeait à nouveau? Pourquoi pas, après tout? S’il rentrait en France? Rien ne le retenait à Montréal: rien que son boulot, son appartement, ses amis, sa vie des dix dernières années… exactement ce qui le retenait lorsqu’il avait quitté Bordeaux. Pourquoi pas?
Monica rentra chez elle le vendredi soir avec un soupir d’aise. La semaine était enfin terminée. Une bonne odeur sortait de la cuisine — boulettes de viande à la sauce tomate, identifia-t-elle — et Ricky regardait une émission de téléréalité. Tout semblait agréablement normal. Profitant d’une pause publicitaire, Monica vint s’asseoir à côté de lui.
— Je serai en vacances la semaine prochaine. Tu aimerais qu’on aille passer une journée de ski au mont Tremblant?
— Si tu veux, fit Ricky en bâillant.
Le téléphone sonna. Monica se tourna vers Ricky qui fit une grimace Ma vieille, mes amis ne m’appellent que sur mon mobile! avant de s’éjecter du canapé. Il revint quelques secondes plus tard et tendit l’appareil à sa sœur avec un soupir:

— C’est pour toi…
— Allô?
— Monica? Ici Claire Lanriel. Il faudrait que tu viennes à Richelieu demain ou dimanche. Il y a des formalités administratives urgentes à remplir à propos des panneaux solaires et puisque tu seras absente la semaine prochaine, il faut s’en occuper avant. Peux-tu te libérer demain samedi?
— Euh, oui… Vers quatorze heures? Ça irait?
— Parfait. À demain.

Ce soir-là, Monica eut des difficultés à trouver le sommeil et tourna et se retourna dans son lit. Pourquoi Claire voulait-elle la voir de façon aussi pressée? Pourquoi attendait-elle qu’elle soit en vacances pour la prévenir de ces formalités qu’elle disait si urgentes? Juste au moment de s’endormir, elle découvrit la réponse, mais quand elle se réveilla le lendemain matin elle l’avait oubliée.

La neige commença à tomber samedi très tôt. Monica partit de chez elle peu après treize heures et arriva à Richelieu après trois quarts d’heure de conduite lente. Elle traversa le campus quasiment désert et se gara dans le stationnement réservé aux professeurs du bâtiment, à côté de la porte d’entrée. Peut-être y aurait-elle un jour une place attitrée ! La Nissan bronze de Claire Lanriel était là, couverte d’une épaisse couche de neige ; elle avait dû arriver bien plus tôt. Monica recula un peu pour ne pas être trop près du mur et éviter ainsi les glaçons qui chutaient parfois de la corniche. La carrosserie de la vieille Ford était déjà assez abîmée.
Cinq minutes plus tard, elle frappa à la porte de Claire. Cette dernière portait un tailleur marine style Chanel, avec un chemisier blanc et un collier de perles. La simplicité de la perfection. Dieu qu’elle est belle, pensa Monica, la gorge serrée. Claire dit avec un sourire de Joconde:
— Merci d’être venue aussi vite. J’ai fait du thé, tu en veux une tasse?
Monica accepta, toute contente. Il était fort rare que Claire offre quelque chose aux gens qui venaient dans son bureau! Claire versa le thé et lui tendit une fine tasse de porcelaine avec des décorations bleues, très jolie et sans doute très chère. Tandis que Monica examinait l’objet du coin de l’œil, Claire attaqua:
— La couche striée que tu as découverte par hasard a un potentiel commercial puisqu’elle augmente le rendement de la cellule solaire et il est donc indispensable de signer la DD avant d’aller plus loin.
— La dédé?
— La Déclaration de Découverte. C’est la procédure de l’Université lorsqu’est développée une invention à caractère commercial. La DD présente l’invention, ses applications, son intérêt, etc. Voici ce que j’ai rédigé.
Elle lui tendit un document assez épais et poursuivit :
— Tu seras en vacances la semaine prochaine, et moi à Paris la semaine d’après. Il faut donc absolument signer la DD aujourd’hui pour ne pas prendre de retard. L’invention doit être déclarée au plus vite à la Faculté.
Monica sentit une impression bizarre naître au creux de son estomac. Elle feuilleta le document. Il y avait la quasi-intégralité de son dernier rapport et de ses résultats, la description complète de la technique de synthèse de la couche striée, le détail des étapes intermédiaires, les relevés des expériences… elle continua à tourner les pages et arriva à la dernière, qui était intitulée PARTAGE DES ROYALTIES. Il y avait son nom, un blanc, le nom de Claire, un autre blanc, et en dessous de leurs deux noms un daté-signé.
— C’est quoi ça?
Claire passa la main dans ses cheveux.
— Nous sommes co-inventeurs, donc si l’invention est commercialisée, ce qui n’est nullement garanti, nous récupérerons une partie des royalties. Vingt-cinq pour cent vont à l’université, dix au département, et les soixante-cinq restants sont répartis entre nous.
— Répartis ? Répartis comment?
— Eh bien, c’est moi qui ai démarré le projet de recherche, c’est moi qui t’ai orientée sur cette voie, c’est moi qui ai la responsabilité du projet et qui ai trouvé son financement, et c’est moi qui ai défini les grandes orientations de ton travail pendant que tu t’occupais des détails techniques. Par conséquent un partage quatre-vingt-cinq pour cent pour moi, quinze pour cent pour toi reflète parfaitement nos contributions respectives. Il ne nous reste plus qu’à écrire ces chiffres, à dater et à signer ensemble.
Le débit de Claire s’était fait plus rapide. Monica se figea. Quinze pour cent?
— J’aimerais y réfléchir un peu, dit-elle. C’est très soudain…
— L’administration a besoin de ce document le plus vite possible. Il faut signer aujourd’hui.
— Mais vous auriez pu me prévenir!
Claire haussa les épaules et lui tendit un stylo.
— Tu étais très occupée. Je n’ai pas voulu te faire perdre de temps avec des détails administratifs.
— Ce n’est pas un détail. C’est un document important, qui engage ma signature, et je ne peux pas…
Claire se raidit et leva la main.
— C’est important et c’est urgent. Nous devons signer aujourd’hui.
— Si c’est si important que ça, il aurait fallu m’en parler avant!
Claire la regarda avec une franche désapprobation et Monica se sentit rougir. Elle ne voulait surtout pas déplaire à Claire.
— Excusez-moi, je… enfin je veux dire…
Pour se donner une contenance, elle refeuilleta le document. Tous les détails y étaient consignés, réalisa-t-elle. Tous les paramètres qu’elle avait soigneusement notés et qui permettaient de refaire l’expérience dans des conditions identiques. Elle découvrit une page qu’elle avait manquée: la photocopie de la feuille de résultats qu’elle avait remise à Claire quelques jours plus tôt, avec la date et leurs deux signatures. Un poing se referma lentement autour de son estomac. Signe-la, nous aurons un souvenir. En signant cette feuille, elle avait… elle avait quoi, au juste? Officialisé les résultats? Reconnu l’existence de cette technologie? Elle ne comprenait pas très bien, mais elle sentait que cette feuille signée avait une grande importance et que Claire la retournait contre elle. La technologie existe DONC on la déclare DONC tu dois signer DONC tu es coincée ma vieille…
— Je ne peux pas signer sans l’avoir lu, dit-elle en serrant les dents. Et je veux y réfléchir.
— Il n’y a rien à réfléchir, dit Claire avec une pointe d’agacement. Il faut signer aujourd’hui.
Monica prit une profonde inspiration.
— Je veux réfléchir au partage des royalties que vous me proposez.
— Il est très généreux, dit Claire.
— Très généreux? Quinze pour cent!
— Qui correspondent à nos contributions respectives, je viens de te l’expliquer.
— Mais c’est moi qui ai trouvé les bonnes conditions de synthèse! C’est moi qui ai trouvé la solution!
— Tu as effectivement réglé les détails techniques — par le plus pur des hasards, je te le rappelle —, mais c’était ton travail et ça ne te donne aucun droit particulier. Comme tu l’as souligné l’autre jour, ce projet ne fait pas partie de ta thèse avec la Northern Energy. En toute logique, tu ne devrais rien avoir.
Stupéfaite, Monica ressentit quelque chose d’inattendu: de la colère.
— Je ne signerai pas sans réfléchir.
— Monica, je n’aurais jamais pensé que tu ferais des difficultés. Je ne comprends pas que…
— Eh bien, vous devriez comprendre! Ça vous éviterait de me mettre ce papier sous le nez et un stylo dans la main pour me forcer à signer!
Claire se leva et lui fit face.
— Je ne te force pas à signer: il s’agit d’une obligation professionnelle. Tu es payée par l’université, tu dois en respecter les règles. Il faut que tu signes.
Elle toisait Monica, le regard glacial, les pommettes hautes, son visage parfait posé sur son cou délicat, et Monica eut envie de mettre ses mains autour de ce cou… et de serrer.
— Je considère que ma contribution vaut plus que quinze pour cent, dit-elle d’une voix contenue.
Les narines de Claire frémirent.
La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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