Pesticides, cannabis, soja : quand les théories du complot s’attaquent à l’homosexualité

Carle Jasmin Collaborateur de Gay Globe Média. Il contribue régulièrement à la production de contenus journalistiques sur l’actualité et les enjeux contemporains des communautés LGBTQ+. Son travail se caractérise par une recherche rigoureuse, la vérification des faits et une mise en perspective claire des sujets, avec une attention particulière aux dossiers humains et à l’accessibilité de l’information.
Rumeurs

Carle Jasmin (Image : IA / Gay Globe)

On le sait, il circule sur le Web et les réseaux sociaux de nombreuses rumeurs et de faux renseignements et, malheureusement, personne ne semble pouvoir y faire grand-chose. C’est pourquoi, à Gay Globe, nous en parlons, parce que nous croyons que la désinformation ne peut être combattue que par de l’information légitime.

Dans la liste des publications qui peuvent faire rire à l’occasion, circule un mythe à l’effet que certains substances présentes dans la nature ou dans notre alimentation rendrait homosexuels. Soyons clairs, il n’existe aucune substance chimique, biologique ou alimentaire capable de modifier l’orientation sexuelle d’une personne ou de la « rendre homosexuelle ». L’homosexualité est une orientation sexuelle complexe qui ne dépend pas d’une exposition à des produits externes, mais certains influenceurs persistent à faire croire n’importe quoi à n’importe qui et malheureusement le web est accessible par un nombre incalculable de personnes crédules qui, par leur ignorance, persistent à propager ces fausses rumeurs.

Les pesticides et les « grenouilles gaies »

Popularisée notamment par Alex Jones et son site InfoWars, la théorie des « grenouilles gaies » affirme que des produits chimiques présents dans l’environnement seraient utilisés pour féminiser la population et modifier l’orientation sexuelle. Cette affirmation s’appuie en partie sur de véritables recherches portant sur l’atrazine, un herbicide. Des travaux du biologiste Tyrone Hayes ont montré que, dans certaines conditions expérimentales, l’exposition à l’atrazine pouvait perturber le développement sexuel de certains amphibiens, notamment en provoquant une féminisation de mâles.

Mais il y a un énorme raccourci entre ces observations et l’affirmation selon laquelle les pesticides rendraient les humains homosexuels. Les études concernées portent sur le développement sexuel biologique des amphibiens, et non sur leur orientation sexuelle. Par ailleurs, les résultats scientifiques sur les effets de l’atrazine chez les grenouilles ne sont pas tous concordants.

Il existe donc bien des recherches scientifiques sur les effets potentiellement perturbateurs de l’atrazine chez certains amphibiens, mais aucune preuve scientifique ne démontre que l’atrazine ou d’autres pesticides modifient l’orientation sexuelle des êtres humains. La « grenouille gaie » est ainsi devenue un exemple particulièrement frappant de la manière dont un résultat scientifique réel peut être déformé pour alimenter une théorie du complot.

L’infox de la variété de cannabis « Homo Kush »

Une prétendue nouvelle variété de cannabis appelée « Homo Kush 69 » a circulé sur Internet, accompagnée d’affirmations selon lesquelles cette marijuana génétiquement modifiée pourrait modifier les récepteurs du cerveau et transformer instantanément ses consommateurs en homosexuels. Présentée comme une véritable dépêche d’actualité sur certains sites et publications, cette histoire a été reprise au premier degré par des internautes.

En réalité, « Homo Kush » est une invention satirique. L’histoire provient de contenus parodiques et de sites de fausses informations, et aucun élément scientifique ne permet d’affirmer qu’une variété de cannabis puisse modifier l’orientation sexuelle d’une personne.

Cette histoire illustre une autre forme de désinformation : une satire présentée hors de son contexte peut rapidement devenir une fausse nouvelle, particulièrement lorsqu’elle est reprise sur les réseaux sociaux sans vérification de sa source ou de son caractère humoristique.

La confusion autour du « chemsex »

Le chemsex fait régulièrement l’objet d’amalgames sur les réseaux sociaux. Certaines publications affirment notamment que des drogues comme la 3-MMC, le GHB/GBL ou les poppers pourraient provoquer des désirs homosexuels chez des personnes hétérosexuelles, voire modifier leur orientation sexuelle. Ces affirmations confondent toutefois les effets des substances sur le comportement et l’orientation sexuelle.

Le terme chemsex désigne la consommation volontaire de substances psychoactives dans le contexte de rapports sexuels, généralement dans le but d’en modifier ou d’en intensifier l’expérience. Ces substances peuvent entraîner une forte désinhibition, augmenter l’excitation et diminuer les inhibitions ou le jugement. Elles comportent également des risques importants, notamment de dépendance, de surdose et de transmission d’IST.

Rien ne permet cependant d’affirmer que ces drogues puissent transformer l’orientation sexuelle d’une personne. Elles peuvent modifier temporairement les comportements et les inhibitions, mais cela ne signifie pas qu’elles créent une orientation sexuelle nouvelle. Présenter le chemsex comme un moyen de « devenir homosexuel » relève donc de la désinformation plutôt que d’une réalité médicale ou scientifique.

Le mythe historique de la « Gay Bomb »

L’idée d’une prétendue « Gay Bomb », une arme secrète capable de rendre les soldats ennemis homosexuels, n’est pas entièrement sortie de l’imagination d’Internet. En 1994, un laboratoire de l’US Air Force a effectivement soumis une proposition de recherche portant sur une arme chimique non létale qui aurait utilisé une substance aphrodisiaque pour provoquer des comportements homosexuels chez les soldats adverses. Le document a ensuite reçu le prix Ig Nobel de la paix en 2007.

Mais cette proposition n’a jamais abouti à la création d’une telle arme. Le projet n’a pas dépassé le stade de la proposition et aucune « Gay Bomb » n’a jamais été produite ni déployée. Il n’existe par ailleurs aucune substance connue permettant de provoquer ou de modifier l’orientation sexuelle d’une personne par exposition à un produit chimique.

Cette affaire constitue donc un cas particulier : le document militaire était réel, mais l’arme qu’il envisageait n’a jamais existé. Avec le temps, la proposition théorique a été transformée sur Internet en une histoire présentant la « Gay Bomb » comme une arme secrète réelle, ce qui déforme considérablement les faits historiques.

*** Le prix Ig Nobel de la paix est une distinction humoristique décernée chaque année dans le cadre des Ig Nobel Prizes, une cérémonie parodique inspirée des prix Nobel.

Les fausses sciences sur le soja et les phytoestrogènes

Une rumeur largement répandue sur Internet, notamment dans certaines communautés de la « manosphère », affirme que la consommation de soja et de produits contenant des phytoestrogènes ferait chuter la testostérone des hommes, les féminiserait et pourrait même favoriser l’homosexualité. Cette théorie repose principalement sur l’idée que les phytoestrogènes, dont le nom rappelle les hormones humaines, auraient les mêmes effets que les œstrogènes produits par l’organisme.

En réalité, les phytoestrogènes sont des composés naturellement présents dans certaines plantes, notamment le soja, mais leur activité biologique n’est pas comparable à celle des hormones humaines. Les données cliniques disponibles ne montrent pas qu’une consommation habituelle de soja entraîne une diminution significative de la testostérone chez les hommes ni une altération de leur fertilité.

Surtout, aucune donnée scientifique ne démontre que la consommation de soja puisse modifier l’orientation sexuelle d’une personne. Là encore, un phénomène biologique réel — la présence de composés végétaux ayant une certaine affinité avec les récepteurs aux œstrogènes — est transformé en une conclusion qui n’est pas étayée par les données scientifiques.

Le fait que ces rumeurs existent et qu’elles soient propagées provient généralement de la haine des personnes différentes, de l’homophobie et d’un désir de démoniser des minorités, qu’elles soient sexuelles, religieuses, culturelles ou raciales.

Au fond, ces théories du complot ne parlent pas vraiment de grenouilles, de cannabis, de pesticides ou de soja. Elles parlent surtout de peur de l’autre, d’homophobie et de désinformation. En transformant des phénomènes scientifiques réels en histoires de contamination, d’empoisonnement ou de manipulation, elles cherchent à faire croire que l’homosexualité serait quelque chose qui s’attrape, se provoque ou se transmet — alors qu’aucune preuve scientifique ne permet de l’affirmer.

Le problème, c’est qu’une fausse information ne devient pas vraie parce qu’elle est répétée, partagée ou accompagnée d’un vocabulaire scientifique. Une étude réelle ne donne pas de crédibilité à une conclusion inventée. La désinformation prospère lorsque les faits sont sortis de leur contexte et que la peur remplace la vérification. C’est pourquoi, face à ces récits, la meilleure arme demeure encore la plus simple : lire les sources, vérifier les faits et refuser de confondre science et fantasme.

Et c’est le comédien Coluche qui avait raison lorsqu’il déclarait : « Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison ! »

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