
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Pourquoi les présentations traditionnelles d’Érasme parlent-elles si peu de ses relations passionnées avec les hommes?
Il existe des secrets que l’on préfère oublier, des vérités que l’on évite soigneusement de mettre en lumière et des questions auxquelles certaines institutions n’aiment tout simplement pas répondre. La religion catholique, ses prêtres et, surtout, certains dirigeants installés au sommet de sa hiérarchie préféreraient certainement que celui-ci demeure bien à l’abri des regards. Mais c’est précisément là que Gay Globe entre en scène.
Depuis des décennies, nous avons fait de la liberté d’enquêter, de questionner et de déconstruire les mythes une véritable marque de fabrique. Lorsque les institutions se taisent, nous posons les questions. Lorsque les tabous s’installent, nous les confrontons aux faits. Et lorsque certains mystères semblent devoir rester intouchables, nous ouvrons le dossier.
Cette fois, nous nous attaquons à un secret particulièrement étonnant. Un secret profondément lié à l’histoire de l’Église catholique, à ses pratiques et à certains de ceux qui ont exercé le pouvoir en son nom. Un sujet rarement abordé publiquement, parfois entouré de silence, de malaise et de zones d’ombre. Alors, mythe, réalité ou vérité soigneusement dissimulée? Gay Globe a décidé d’enquêter. Et cette fois, nous allons jusqu’au bout.
Comment l’Ancien Testament s’est-il formé?
Les textes les plus anciens ont probablement commencé à circuler oralement avant d’être mis par écrit. Des récits sur les ancêtres d’Israël, les traditions de l’Exode, les lois, les récits royaux, les poèmes et les prophéties ont été transmis pendant des générations. Progressivement, surtout entre le VIIIᵉ et le VIᵉ siècle avant notre ère, différentes traditions ont été mises par écrit et retravaillées par des scribes. Les périodes de crise ont joué un rôle majeur, notamment la destruction de Jérusalem et l’exil à Babylone au VIᵉ siècle avant notre ère.
La Torah, c’est-à-dire les cinq premiers livres — Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome — occupe une place centrale. La tradition religieuse les attribue à Moïse, mais les chercheurs considèrent généralement aujourd’hui qu’ils résultent de plusieurs traditions et couches rédactionnelles, compilées et révisées sur une longue période. Il en va de même pour les autres parties : les Prophètes regroupent des traditions prophétiques qui ont été transmises puis éditées, tandis que les Écrits comprennent des œuvres d’origines et d’époques très différentes, comme les Psaumes, les Proverbes, Job, Daniel ou les Chroniques.
C’est là que cela devient particulièrement intéressant. À l’origine, les Juifs ne parlaient évidemment pas de « l’Ancien Testament ». Ils parlaient de leurs Écritures. Dans la tradition juive, la collection porte le nom de Tanakh, divisée en trois grandes sections. La collection n’a pas été constituée en une seule journée ni par une seule personne. Il faut également distinguer le contenu des textes de la détermination officielle du canon. Certains livres étaient considérés comme faisant autorité très tôt, alors que le statut d’autres textes a fait l’objet de discussions pendant longtemps.
Qui a écrit le Nouveau Testament?
Contrairement à une idée largement répandue, le Nouveau Testament n’a pas été écrit par Jésus, ni rédigé d’un seul coup par ses apôtres. Il s’agit d’un ensemble de 27 textes rédigés sur plusieurs décennies, dans un contexte religieux, politique et social particulièrement mouvementé.
Jésus lui-même n’a laissé aucun écrit connu. Après sa mort, vraisemblablement autour de l’an 30, ses disciples et les premières communautés chrétiennes ont d’abord transmis son enseignement oralement. Les récits concernant sa vie, ses paroles, sa crucifixion et ce que ses disciples considéraient comme sa résurrection ont circulé pendant des années avant d’être progressivement mis par écrit.
Les premiers textes du Nouveau Testament que nous possédons sont probablement les lettres de Paul, rédigées à partir des années 50. Paul est un personnage central de cette période, mais il est important de rappeler qu’il n’a pas accompagné Jésus durant son ministère terrestre. Il affirme avoir fait l’expérience du Christ ressuscité et devient ensuite l’un des principaux propagateurs du christianisme auprès des populations non juives.
Plusieurs lettres lui sont attribuées avec un degré de certitude relativement élevé, notamment celles adressées aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, aux Philippiens et aux Thessaloniciens. D’autres lettres traditionnellement attribuées à Paul font toutefois l’objet de débats parmi les historiens et les spécialistes du christianisme ancien.
Les quatre Évangiles apparaissent plus tard. L’Évangile selon Marc est généralement considéré comme le plus ancien, probablement rédigé autour de 65-75. Matthieu et Luc seraient apparus quelques décennies plus tard, généralement autour de 80-90, tandis que l’Évangile selon Jean serait généralement situé vers la fin du Ier siècle.
Un détail est particulièrement important : les quatre Évangiles ne donnent pas le nom de leur auteur à l’intérieur du texte. Les noms de Matthieu, Marc, Luc et Jean leur ont été associés par la tradition chrétienne ancienne. Les chercheurs considèrent donc généralement que les identités exactes des rédacteurs demeurent incertaines.
Ces textes ne sont d’ailleurs pas de simples biographies modernes de Jésus. Chacun présente une perspective théologique particulière. Matthieu insiste notamment sur le rapport entre Jésus et les Écritures juives; Marc présente un récit plus direct et dramatique; Luc développe une vision plus universelle du mouvement chrétien; et Jean propose une conception particulièrement théologique de Jésus.
Érasme : l’homme qui a remis le texte grec du Nouveau Testament au centre du débat
Au début du XVIᵉ siècle, alors que l’Europe chrétienne utilise principalement la Vulgate latine comme référence biblique, un humaniste néerlandais va provoquer un véritable bouleversement intellectuel : Érasme de Rotterdam (1466-1536). Son apport majeur n’est pas d’avoir écrit une nouvelle Bible, mais d’avoir entrepris de revenir aux textes grecs du Nouveau Testament afin de les comparer aux traductions et aux manuscrits disponibles à son époque.
En 1516, Érasme publie à Bâle une édition du Nouveau Testament comprenant, pour la première fois sous forme imprimée, le texte grec accompagné de sa propre traduction latine et de nombreuses annotations. Son ouvrage est intitulé Novum Instrumentum omne. Cette publication intervient à un moment historique exceptionnel : l’imprimerie permet désormais de reproduire rapidement un même texte en plusieurs exemplaires et de le diffuser dans toute l’Europe.
Érasme défend une méthode humaniste qui peut être résumée par une formule devenue célèbre : « retour aux sources ». Plutôt que de considérer automatiquement la Vulgate latine comme le point de départ absolu, il souhaite revenir autant que possible au grec des premiers textes chrétiens.
Pour réaliser son travail, Érasme compare plusieurs manuscrits grecs disponibles à Bâle. Mais il ne dispose pas des milliers de manuscrits que les chercheurs peuvent consulter aujourd’hui. Son matériel est relativement limité et certains manuscrits sont tardifs.
Cela aura des conséquences importantes. Érasme découvre notamment des différences entre certains manuscrits grecs et le texte latin traditionnel de la Vulgate. Lorsqu’il estime que le texte grec doit être privilégié, il propose des corrections ou des traductions différentes.
Érasme et l’homosexualité dans la bible
la version grecque du Nouveau Testament publiée par Érasme ne contient pas le mot moderne « homosexualité », qui est un concept et un terme beaucoup plus récents. Ce qui existe, ce sont certains termes grecs anciens dans quelques passages qui ont ensuite été traduits, interprétés ou associés aux relations entre personnes du même sexe.
Dans son édition grecque de 1516, Érasme ne pouvait évidemment pas écrire « homosexualité » : le terme n’existait pas encore. Le mot homosexualité n’apparaît qu’au XIXᵉ siècle. La question historique est donc beaucoup plus subtile : Comment Érasme a-t-il compris et traduit les termes grecs que les Bibles modernes associent parfois à l’homosexualité?
Et c’est là que son travail devient très intéressant. Dans sa traduction latine, Érasme devait rendre des mots grecs dont le sens exact fait encore débat aujourd’hui. Malakoi signifie littéralement quelque chose comme « mous », « délicats » ou « efféminés », selon le contexte. Il peut avoir plusieurs significations dans la littérature grecque ancienne et ne signifie pas automatiquement « homosexuel ».
Le secret que l’église souhaite garder sous silence
Toute l’histoire des différentes versions de la Bible est déjà fascinante en soi. Mais voici maintenant que le récit prend une tournure pour le moins surprenante : au moment même où Érasme entreprenait de restituer le Nouveau Testament dans un grec qu’il voulait plus proche des textes anciens, l’humaniste catholique entretenait lui-même des relations particulièrement intimes avec des hommes.
Un paradoxe historique qui mérite que l’on s’y attarde : celui qui allait contribuer à établir le texte grec de référence du Nouveau Testament était lui-même un homme dont la vie et les relations avec d’autres hommes soulèvent encore aujourd’hui des questions sur sa sexualité.
Et si l’un des plus grands humanistes catholiques de la Renaissance avait lui-même entretenu des relations affectives particulièrement intenses avec des hommes?
Le dossier est suffisamment sérieux pour avoir fait l’objet, récemment, d’une étude universitaire consacrée précisément à la question de la sexualité d’Érasme. Dans un article publié en 2025 dans Renaissance Quarterly, l’historien Brian Cummings examine notamment les lettres échangées avec le moine Servaas Rogeruszoon et soutient qu’Érasme utilisait, dans sa correspondance privée et dans certains de ses écrits, un langage codé permettant d’exprimer des sentiments et des références à l’amour entre hommes.
Le premier épisode remonte à la jeunesse d’Érasme, alors qu’il se trouve au prieuré augustinien de Steyn, aux Pays-Bas. Érasme entretient avec le jeune moine Servaas Rogeruszoon une correspondance dont l’intensité émotionnelle a intrigué les historiens depuis plusieurs siècles. Dans certaines lettres, Érasme emploie un vocabulaire extrêmement passionné pour décrire son attachement à Servaas.
Il parle notamment de lui comme d’une personne qui lui est extrêmement chère et utilise un langage relevant de la passion, du désir et de la profonde intimité affective. Pendant longtemps, les biographes ont préféré interpréter cette correspondance comme l’expression d’une amitié masculine particulièrement intense, phénomène qui n’était pas exceptionnel dans les milieux monastiques et humanistes de la Renaissance. Mais cette explication ne suffit plus nécessairement à certains chercheurs contemporains.
Brian Cummings estime notamment qu’il faut replacer ces lettres dans le contexte culturel de la Renaissance, dans lequel les références à Socrate, Platon et à la tradition homoérotique de l’Antiquité grecque étaient parfaitement connues des humanistes. Selon son analyse, Érasme maîtrisait un véritable langage de cercle privé permettant de parler de sexualité et de désir entre hommes, parfois de manière indirecte et parfois beaucoup moins subtile.
L’intérêt de cette découverte ne repose donc pas uniquement sur quelques lettres d’amour. Cummings élargit son analyse aux Adages d’Érasme, son immense collection de proverbes, de commentaires et de références à la littérature antique. Il y trouve plusieurs passages démontrant qu’Érasme connaissait parfaitement les pratiques et les représentations de l’amour masculin dans la littérature grecque et romaine.
Plus étonnant encore, l’étude relève une annotation d’Érasme portant sur le passage de Romains 1:26-27, l’un des textes du Nouveau Testament traditionnellement utilisés dans les discussions chrétiennes sur les relations entre personnes du même sexe. Dans cette annotation, Érasme s’intéresse notamment à l’expression grecque concernant les désirs masculins et propose une formulation latine qui peut être comprise comme évoquant « le désir mutuel des hommes les uns pour les autres ».
Cette observation est particulièrement intéressante dans le contexte de notre enquête : Érasme ne se contentait pas de connaître les textes bibliques. Il possédait également une connaissance approfondie du vocabulaire grec et des traditions littéraires antiques concernant les relations entre hommes.
Mais Érasme était-il « homosexuel »?
Le mot « homosexuel », au sens moderne d’une identité sexuelle définie, n’existait pas au XVIᵉ siècle. On ne peut donc pas simplement appliquer à Érasme une catégorie identitaire moderne comme on le ferait pour une personne vivant aujourd’hui. La question historique est plutôt de savoir ce que révèlent ses lettres, ses écrits et ses comportements concernant son rapport au désir et aux relations entre hommes.
Et sur ce terrain, les éléments sont suffisamment nombreux pour justifier une véritable enquête. Les lettres à Servaas constituent la pièce la plus connue du dossier. Mais Cummings montre qu’elles ne doivent pas être considérées isolément. D’autres correspondances d’Érasme comportent également un vocabulaire extrêmement chargé sur le plan affectif, parfois accompagné de précautions destinées précisément à éviter que ses relations avec certains hommes soient interprétées de manière trop explicite.
Le dossier devient particulièrement fascinant lorsqu’on confronte cette correspondance privée aux prises de position publiques d’Érasme. Dans ses écrits explicites sur la sodomie, Érasme adopte une position conforme à l’orthodoxie chrétienne de son époque et condamne les pratiques homosexuelles. Son commentaire sur Romains 1, par exemple, utilise le vocabulaire médical et moral traditionnel de la période.
Mais parallèlement, ses annotations démontrent une connaissance étonnamment précise des pratiques et des représentations de l’amour masculin dans l’Antiquité. Autrement dit, l’Érasme public et l’Érasme privé ne sont pas nécessairement aussi faciles à réconcilier qu’on pourrait le croire. Cette contradiction est précisément ce qui rend son parcours si intéressant.
Et le Nouveau Testament dans tout cela?
C’est ici que l’histoire prend une dimension particulièrement pertinente. En 1516, Érasme publie son Novum Instrumentum omne, une édition du Nouveau Testament comprenant le texte grec accompagné d’une traduction latine et d’annotations. Son objectif est de revenir autant que possible aux sources grecques plutôt que de se contenter de reproduire aveuglément la tradition latine.
Or, cet homme qui travaille minutieusement sur les mots grecs du Nouveau Testament est également un humaniste profondément familiarisé avec la littérature homoérotique de l’Antiquité et avec les différentes manières dont les auteurs anciens parlaient de l’amour entre hommes.
Érasme n’a pas « inventé » les passages bibliques qui seront ultérieurement utilisés contre les homosexuels. Il ne les a pas non plus supprimés de son édition grecque. Mais son propre rapport à la littérature, au langage et au désir masculin démontre à quel point la question de la sexualité était plus complexe dans le monde intellectuel de la Renaissance que ne le laisse parfois croire une lecture moderne de l’histoire de l’Église.
Il serait donc abusif d’affirmer catégoriquement qu’Érasme était « gay » au sens contemporain du terme. Nous ne disposons pas d’une déclaration personnelle dans laquelle il définirait ainsi son identité sexuelle, et rien ne permet non plus d’établir avec certitude que ses relations masculines ont été consommées physiquement. Mais il serait tout aussi réducteur de balayer ses lettres et ses écrits en parlant simplement de « belles amitiés entre hommes ».
Les travaux récents montrent au contraire qu’Érasme connaissait intimement les codes littéraires et culturels de l’amour masculin, qu’il les employait dans certains contextes et que ses lettres à Servaas témoignent d’une intensité affective qui continue de susciter le débat chez les historiens.
Entre le théologien catholique irréprochable en public et le jeune homme qui écrivait à un autre homme dans un langage chargé de passion, il existe donc une zone grise que l’histoire ne permet pas de faire disparaître. Et c’est peut-être précisément dans cette zone grise que se trouve le véritable Érasme. Et c’est aussi pour cette raison que l’Église ne parle jamais d’Érasme, celui qui a réécrit la bible et qui aimait les hommes…
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