
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
J’ai récemment croisé sur Facebook le message d’une personne très inquiète au sujet de l’herpès, que je vous partage ici afin de clarifier certaines informations erronées qu’elle y publiait.
» J’avoue que je suis très désagréablement surprise 😰 Aujourd’hui j’ai fait la conversation avec une fille qui a l’herpès. On s’est obstinées. De mon côté je disais que cette maladie est à déclaration obligatoire, de son côté elle disait que non, pas obligé de déclarer cette maladie à tes partenaires sexuels. J’ai fait une recherche sur Internet et j’ai découvert que c’est elle qui a raison. Ce n’est pas obligatoire de le déclarer quand tu as l’herpès! Je trouve ça aberrant, ça me dépasse, ben voyons donc! Si je dois coucher avec un gars qui a l’herpès, certainement que je veux le savoir! Parce que ça va faire toute une différence : je NE coucherai PAS avec. Même s’il est super beau, super fin, je ne coucherai pas avec, même avec un condom. Oui, je veux le savoir! L’herpès c’est pour la vie. Impossible de s’en débarrasser, c’est irréversible. On niaise pas avec ça! Mais c’est pas à déclaration obligatoire… voyons donc je suis scandalisée! «
Mais d’abord, qu’est-ce que l’herpes?
L’herpès est une infection causée par le virus herpès simplex (HSV). Il s’agit d’une infection extrêmement courante, généralement bénigne, mais qui demeure présente dans l’organisme après l’infection. Il existe principalement deux types de HSV : HSV-1, généralement associé à l’herpès oral, et HSV-2, généralement associé à l’herpès génital. Toutefois, le HSV-1 peut également provoquer un herpès génital.
L’herpès oral et l’herpès génital
Le HSV-1 est principalement transmis par contact oral et est responsable notamment des fameux « boutons de fièvre » ou » feux sauvages » » autour des lèvres. Il peut cependant être transmis aux organes génitaux lors de relations sexuelles orales.
Le HSV-2 est principalement transmis lors de relations sexuelles et touche surtout la région génitale ou anale. Dans les deux cas, la transmission peut se produire même en l’absence de lésions visibles, puisque le virus peut être présent sur une peau qui semble parfaitement normale.
Les symptômes, lorsqu’ils apparaissent, peuvent comprendre des vésicules, des boutons ou des ulcérations douloureuses, parfois accompagnés de démangeaisons, de brûlures, de fièvre ou de ganglions. Mais un élément important est que la majorité des personnes infectées ne présentent aucun symptôme ou ne reconnaissent pas leurs symptômes comme étant ceux de l’herpès.
Pourquoi est-ce que l’herpès n’est pas une maladie à déclaration obligatoire comme la syphilis ou le VIH ?
La raison principale est que « maladie à déclaration obligatoire » (MADO) est une catégorie juridique et de santé publique, et non simplement une liste des infections les plus graves ou des ITSS les plus contagieuses.
Le gouvernement du Québec explique qu’une infection est inscrite comme MADO lorsqu’elle présente notamment un risque pour la population, constitue une menace importante pour la santé publique, nécessite une surveillance ou une enquête épidémiologique et lorsque les autorités disposent de moyens d’intervention pour prévenir d’autres cas ou contrôler une éclosion.
Pourquoi la syphilis est-elle déclarée, mais pas l’herpès?
La syphilis figure actuellement dans la liste québécoise des MADO. Lorsqu’elle est diagnostiquée, le médecin doit donc la déclarer à la santé publique et les laboratoires ont également des obligations de déclaration pour les résultats répondant aux critères établis.
L’herpès génital, en revanche, ne figure pas sur cette liste. Le gouvernement du Québec reconnaît bien l’herpès génital comme une ITSS, mais il ne fait pas partie des infections pour lesquelles une déclaration individuelle obligatoire est exigée.
Cela ne signifie absolument pas que l’herpès serait considéré comme « sans importance ». C’est plutôt une différence dans l’objectif de la surveillance de santé publique.
L’herpès est extrêmement répandu, souvent asymptomatique, demeure latent dans l’organisme et peut être transmis même en l’absence de symptômes. Dans ces conditions, faire de chaque diagnostic d’herpès un cas à déclaration obligatoire produirait une quantité considérable de données individuelles, alors que l’intérêt d’une intervention de santé publique comparable à celle utilisée pour la syphilis est beaucoup plus limité.
À l’inverse, la syphilis peut être diagnostiquée, traitée et guérie, et son évolution peut entraîner des complications importantes. La surveillance des nouveaux cas permet donc notamment de suivre sa progression dans la population, d’identifier des tendances et d’orienter les interventions de santé publique. Le Québec précise d’ailleurs que la surveillance des MADO sert précisément à détecter les tendances et à orienter la prévention et les services.
Et le VIH?
Au Québec, le VIH n’est pas déclaré de la même façon que la syphilis.
La liste actuelle des MADO indique que l’infection par le VIH est une MADO uniquement lorsqu’il y a eu don ou réception de sang, de produits sanguins, d’organes ou de tissus. Par ailleurs, le Québec dispose d’un système de surveillance épidémiologique de l’infection par le VIH.
Est-ce que l’herpès est une fatalité à vie ?
Est-ce que l’herpès est « pour la vie »?
Oui, dans le sens où le virus demeure dans l’organisme après l’infection. Il peut rester latent dans les cellules nerveuses et se réactiver occasionnellement. Certaines personnes auront des récidives, tandis que d’autres n’auront plus jamais de symptômes apparents. Il n’existe actuellement pas de traitement permettant d’éliminer définitivement le virus.
Mais cela ne signifie pas que la personne sera malade en permanence. Des antiviraux comme l’acyclovir, le famciclovir ou le valacyclovir peuvent réduire la durée et l’intensité des poussées. Un traitement quotidien peut également diminuer la fréquence des récidives et, dans certaines situations, réduire le risque de transmission.
Le message contient donc à la fois des éléments exacts et des affirmations trompeuses.
Il est exact que l’herpès est une infection persistante et qu’il peut être transmis même lorsqu’aucune lésion n’est visible. Il est également parfaitement légitime pour une personne de vouloir connaître le statut infectieux d’un partenaire avant une relation sexuelle.
En revanche, présenter l’herpès comme une maladie nécessairement grave, qui empêcherait automatiquement toute relation sexuelle, ou laisser entendre qu’un condom ne sert à rien, serait faux. Le condom réduit le risque de transmission, même s’il ne l’élimine pas complètement, puisque certaines zones pouvant transmettre le virus ne sont pas couvertes.
Et surtout, il faut distinguer « avoir l’herpès » de « avoir constamment des lésions ou être malade » : une très grande proportion des personnes porteuses du HSV ne présentent pratiquement aucun symptôme.
Ce que dit le droit criminel canadien
C’est ici que les choses deviennent intéressantes. Le Code criminel ne contient pas une infraction spécifique appelée « non-divulgation de l’herpès » ou « transmission de l’herpès ». Le ministère fédéral de la Justice précise toutefois que les dispositions générales du Code criminel peuvent, dans certaines circonstances, s’appliquer à la non-divulgation d’une ITSS.
La Cour suprême du Canada a établi, notamment dans R. c. Cuerrier (1998) et R. c. Mabior (2012), qu’une personne peut engager sa responsabilité criminelle lorsqu’elle dissimule une infection et que cette dissimulation vicie le consentement de l’autre personne dans un contexte présentant un risque suffisamment important de préjudice corporel grave. Le critère a été particulièrement développé dans les affaires de VIH.
Le droit criminel canadien n’est pas limité au VIH. Le ministère de la Justice indique expressément que les infractions générales peuvent également s’appliquer à d’autres infections transmissibles sexuellement.
Contrairement à ce qu’affirme l’autrice de cette publication, le fait que l’herpès génital ne soit pas une maladie à déclaration obligatoire au Québec ne signifie pas qu’une personne infectée peut simplement garder son statut secret sans aucune considération pour son partenaire. Le gouvernement du Québec recommande explicitement aux personnes atteintes d’herpès génital d’en informer leurs partenaires sexuels actuels ou futurs.
Sur le plan juridique, la situation est toutefois plus complexe. Il n’existe pas au Canada une infraction spécifique qui obligerait automatiquement toute personne ayant l’herpès à déclarer son infection à chaque partenaire. Le Code criminel peut néanmoins s’appliquer à certaines situations de non-divulgation d’une infection transmissible sexuellement, lorsque les conditions permettant de conclure à une atteinte au consentement et à un risque suffisamment important de préjudice corporel sont réunies. Des poursuites concernant la non-divulgation et la transmission de l’herpès ont d’ailleurs déjà eu lieu au Canada.
Il faut donc éviter de confondre trois choses : une maladie à déclaration obligatoire à la santé publique, la recommandation médicale d’informer ses partenaires et l’existence éventuelle d’une responsabilité criminelle. Ce sont trois questions différentes.
Et ailleurs dans le monde? Une comparaison avec les États-Unis et l’Europe
La situation québécoise n’est d’ailleurs pas exceptionnelle. Aux États-Unis, l’herpès génital n’est pas considéré comme une infection à déclaration obligatoire à l’échelle nationale. Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) précisent que la syphilis, la gonorrhée, la chlamydia, le chancre mou et le VIH sont déclarables dans tous les États, tandis que les obligations concernant les autres infections transmissibles sexuellement peuvent varier selon les lois de chaque État ou territoire.
Le CDC classe d’ailleurs explicitement l’herpès génital parmi les infections qui ne font pas partie des maladies à déclaration nationale obligatoire. Autrement dit, aux États-Unis comme au Québec, le fait qu’une infection soit sexuellement transmissible ne signifie pas automatiquement qu’elle doit être déclarée aux autorités de santé publique.
La logique américaine ressemble donc sur ce point à celle du Québec : l’herpès est traité principalement par la prévention, le diagnostic, le counseling et la réduction du risque de transmission plutôt que par un système de déclaration obligatoire de chaque cas. Le CDC recommande notamment que les personnes atteintes d’herpès génital soient informées de la possibilité de transmettre le virus en l’absence de symptômes et qu’elles informent leurs partenaires sexuels actuels et futurs. Le condom peut réduire le risque de transmission, sans toutefois l’éliminer complètement.
Il existe cependant une différence importante avec le Québec : les États-Unis n’ont pas un régime juridique unique applicable à l’ensemble du pays pour la non-divulgation d’une ITSS. Les lois pénales concernant la transmission ou la non-divulgation d’infections varient d’un État à l’autre et certaines législations ont historiquement visé principalement le VIH. Il faut donc éviter d’affirmer qu’une personne porteuse d’herpès est automatiquement soumise aux mêmes obligations dans les 50 États.
Et en Europe?
La comparaison avec l’Europe demande encore davantage de prudence. Il n’existe pas de « loi européenne sur l’herpès » qui imposerait uniformément à tous les citoyens de déclarer leur infection ou d’en informer leurs partenaires. Les règles de déclaration, de notification et de responsabilité juridique relèvent principalement des législations nationales.
Au niveau de l’Union européenne et de l’Espace économique européen, le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) coordonne toutefois une importante surveillance des infections transmissibles sexuellement. Les infections actuellement surveillées au niveau européen comprennent notamment la chlamydia, la gonorrhée, la syphilis et la syphilis congénitale, ainsi que le lymphogranulome vénérien. L’herpès génital ne figure pas dans cette liste de surveillance européenne des ITSS.
Cette distinction est révélatrice. En Europe, comme au Québec et aux États-Unis, les autorités de santé publique ne cherchent pas nécessairement à enregistrer chaque infection sexuellement transmissible. Elles concentrent leurs systèmes de surveillance sur certaines infections pour lesquelles les données permettent de suivre plus efficacement l’évolution de l’épidémie, de détecter des changements importants dans la transmission et d’orienter les politiques de prévention.
La différence entre l’herpès et la syphilis apparaît particulièrement clairement dans les données européennes. En 2024, les pays de l’Union européenne et de l’Espace économique européen ont déclaré 45 577 cas de syphilis, et l’ECDC a observé une augmentation de plus du double du taux de notification depuis 2015. La gonorrhée a atteint pour sa part son niveau de notification le plus élevé depuis le début de la surveillance européenne des ITSS en 2009.
L’herpès est dans une situation épidémiologique très différente. Une très grande proportion des personnes infectées ne savent pas qu’elles portent le virus et peuvent le transmettre sans présenter de lésions visibles. Le CDC américain souligne lui aussi que la majorité des infections à HSV-2 ne sont pas diagnostiquées et que la transmission survient fréquemment en l’absence de symptômes reconnus.
Il serait donc trompeur de conclure que l’absence de déclaration obligatoire signifie que les autorités considèrent l’herpès comme une infection sans importance. Cela signifie plutôt que les systèmes de santé publique ont choisi d’autres moyens pour réduire sa transmission.
Une différence fondamentale entre surveillance et responsabilité personnelle
Il faut surtout éviter une confusion qui revient constamment dans les discussions sur les ITSS : la déclaration obligatoire à la santé publique n’est pas la même chose que l’obligation d’informer un partenaire sexuel.
Une maladie peut ne pas être à déclaration obligatoire et néanmoins faire l’objet de recommandations très claires concernant l’information des partenaires.
C’est précisément le cas de l’herpès génital au Québec. Le gouvernement du Québec recommande aux personnes qui en sont atteintes d’aviser leurs partenaires sexuels actuels ou futurs et de leur expliquer que la transmission demeure possible même en l’absence de symptômes.
Le même principe se retrouve dans les recommandations américaines : le CDC recommande que les personnes ayant un herpès génital informent leurs partenaires actuels et futurs avant d’entreprendre une relation sexuelle.
Autrement dit, l’absence de déclaration obligatoire ne constitue pas une permission de cacher volontairement son infection à un partenaire. Elle signifie simplement que l’État ne demande pas automatiquement aux médecins et aux laboratoires de transmettre chaque diagnostic individuel aux autorités de santé publique.
Cette distinction est essentielle. Il existe d’un côté la surveillance épidémiologique, qui concerne les autorités sanitaires, et de l’autre le consentement éclairé et la responsabilité entre partenaires sexuels.
Une personne peut donc parfaitement décider qu’elle ne souhaite pas avoir de relation sexuelle avec une personne porteuse du HSV. C’est un choix personnel et légitime. Mais présenter l’herpès comme une infection exceptionnelle, nécessairement invalidante ou incompatible avec une vie sexuelle normale ne correspond pas aux données médicales actuelles.
L’herpès génital est une infection chronique très répandue, souvent asymptomatique, qui peut être prise en charge médicalement et dont le risque de transmission peut être réduit par plusieurs mesures : éviter les relations sexuelles pendant les poussées, utiliser un condom ou une protection appropriée et, dans certaines situations, recourir à un traitement antiviral suppressif. Le CDC reconnaît notamment que le valacyclovir quotidien peut réduire le risque de transmission du HSV-2 chez certains couples sérodifférents.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si les gouvernements doivent « dénoncer » chaque personne qui contracte l’herpès. Il est plutôt de faire en sorte que les personnes infectées connaissent leur situation lorsqu’elle est diagnostiquée, comprennent les mécanismes de transmission et puissent prendre des décisions responsables avec leurs partenaires.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut se méfier des publications alarmistes sur les réseaux sociaux : elles peuvent partir d’une question parfaitement légitime — « est-ce que mon partenaire devrait me le dire? » — pour arriver à des conclusions médicales ou juridiques qui sont beaucoup plus catégoriques que la réalité.
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