L’homosexualité, étrangère à l’Afrique?

Gérald Henri Vuillien Contributeur de Gay Globe Média. Animé par une passion pour l’enseignement et la transmission du savoir, il aborde l’information avec une approche pédagogique claire. Dans ses textes, il cherche à expliquer, contextualiser et rendre accessibles des sujets parfois complexes, afin d’éclairer le lecteur étape par étape.
Nigeria

Gérald Henri Vuillien (Image : Pixabay)

On entend souvent, dans certains discours politiques africains, que l’homosexualité serait « étrangère » au continent. Une importation occidentale, incompatible avec les traditions africaines, avec la culture, avec l’histoire. Cette affirmation est répétée avec tant d’assurance qu’elle finit parfois par passer pour une évidence. Et convaincre l’opinion publique.

Pourtant, dès que l’on regarde l’histoire de plus près, cette certitude commence à se fissurer.

L’Afrique n’a jamais été un bloc culturel uniforme. Elle est un continent immense, traversé depuis des siècles par des sociétés, des langues, des croyances et des systèmes sociaux extrêmement différents. Parler de « la tradition africaine » comme s’il n’en existait qu’une seule est déjà, en soi, une simplification.

L’exemple de la société yoruba est particulièrement éclairant.

Principalement implantés dans le sud-ouest du Nigeria, mais également présents au Bénin et au Togo, les Yoruba ont développé bien avant la colonisation une organisation sociale qui ne correspond pas toujours aux catégories que l’Occident considère aujourd’hui comme naturelles ou universelles.

La sociologue nigériane Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí a profondément interrogé cette question. Ses travaux montrent à quel point il peut être trompeur de prendre nos catégories contemporaines d’« homme », de « femme », de « genre » ou de « sexualité », puis de les appliquer telles quelles à une société précoloniale.

Dans la société yoruba, la place d’une personne ne dépendait pas seulement de son sexe biologique. L’ancienneté, le rang dans la famille, la position sociale et les fonctions exercées dans la communauté pouvaient jouer un rôle déterminant.

Cela ne signifie pas que les différences sexuelles n’existaient pas ou n’avaient aucune importance. Cela signifie simplement qu’elles ne structuraient pas nécessairement l’ensemble de la société de la manière dont nous avons l’habitude de le penser aujourd’hui.

Même la langue yoruba nous oblige à sortir de nos réflexes. Certains pronoms ne marquent pas systématiquement la distinction entre masculin et féminin. Ce détail linguistique ne suffit évidemment pas à reconstituer toute une conception du genre. Mais il devrait au moins nous inciter à la prudence : toutes les sociétés humaines n’ont pas organisé le monde à partir des mêmes catégories.

Et c’est précisément là que la question de l’homosexualité devient intéressante. Peut-on réellement affirmer que l’homosexualité était « inconnue » de l’Afrique précoloniale ?

Le problème est déjà dans la formulation. Le mot « homosexualité » désigne aujourd’hui à la fois une orientation sexuelle, une identité et, selon les contextes, une catégorie sociale. Rien ne permet d’affirmer que les Yoruba précoloniaux pensaient les relations entre personnes de même sexe à travers les mêmes catégories.

Mais l’inverse est tout aussi important : l’absence d’une identité appelée « homosexuelle » ne signifie pas l’absence de pratiques sexuelles entre personnes de même sexe.

Le terme yoruba adofuro, associé à la pratique de rapports anaux, constitue à ce titre un élément intéressant. Son existence indique au minimum que ce type de pratique était connu et suffisamment identifiable pour être nommé.

Il faut rester rigoureux : l’existence d’un mot ne prouve pas qu’il existait une communauté homosexuelle au sens moderne du terme. Elle ne permet pas non plus de déterminer automatiquement comment ces pratiques étaient perçues moralement ou socialement.

Mais elle rend beaucoup plus difficile l’affirmation selon laquelle les relations sexuelles entre personnes de même sexe auraient été totalement étrangères à la société yoruba.

C’est là que le récit politique contemporain devient problématique.

Présenter l’homosexualité comme une invention importée d’Europe revient souvent à effacer la complexité de l’histoire africaine. Ironiquement, certaines catégories aujourd’hui présentées comme « traditionnellement africaines » ont elles-mêmes été profondément remodelées par la colonisation, par les religions missionnaires, par les systèmes juridiques européens et par les normes morales imposées pendant cette période.

Il ne s’agit pas de dire que l’Afrique précoloniale aurait été un paradis de tolérance sexuelle. Ce serait remplacer un mythe par un autre. Il s’agit simplement de refuser une falsification de l’histoire.

Les sociétés africaines ont toujours été diverses. Elles ont développé leurs propres conceptions du corps, de la famille, de la sexualité, du statut social et des relations humaines. Certaines pratiques ont été acceptées, d’autres condamnées, tolérées, encadrées ou interprétées d’une manière qui ne correspond pas forcément à nos catégories actuelles.

La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir si l’homosexualité est « africaine » ou « occidentale ». Les êtres humains, leurs désirs, leurs relations et leurs contradictions existaient bien avant ces frontières idéologiques.

La question est plutôt de savoir pourquoi certains pouvoirs politiques ressentent aujourd’hui le besoin de présenter une histoire beaucoup plus simple qu’elle ne l’a réellement été.

Car lorsqu’on commence à regarder sérieusement les sociétés précoloniales, une chose devient difficile à soutenir : l’idée d’une Afrique éternellement uniforme, figée dans une seule conception de la sexualité. Cette Afrique-là n’a probablement jamais existé.

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