
Roger-Luc Chayer (Photo : Pixabay)
Que se passe-t-il lorsqu’un jeune musulman né ou élevé en Occident découvre qu’il est homosexuel et que son identité sexuelle entre en conflit avec les attentes de sa famille, sa culture, sa religion ou sa conception de la masculinité?
Il existe un terrible mal de vivre chez de nombreux jeunes hommes musulmans confrontés à l’homosexualité des autres ou à leur propre orientation sexuelle. Ce malaise peut profondément affecter leur qualité de vie, même lorsqu’ils vivent dans des démocraties comme le Canada ou dans certains pays européens.
Pourquoi certains de ces jeunes souffrent-ils autant de leur homosexualité et pourquoi, dans certains cas, cette orientation sexuelle cachée peut-elle susciter chez eux une colère importante, au point de les amener à poser des gestes de violence envers des personnes issues des communautés LGBTQ+?
Il est important de comprendre que tous les jeunes musulmans homosexuels ne vivent pas cette problématique. Il faut également éviter de confondre Arabes et musulmans, car tous les Arabes ne sont pas musulmans et tous les musulmans ne sont pas Arabes.
Plusieurs mécanismes peuvent se combiner.
Le conflit identitaire est probablement central. Un jeune peut avoir grandi au Québec, en France, en Belgique ou ailleurs en Occident tout en ayant reçu à la maison l’idée que l’homosexualité est honteuse, interdite ou incompatible avec la famille. Il se retrouve alors avec deux systèmes de valeurs qui peuvent sembler impossibles à réconcilier : « Je suis homosexuel » et « je ne peux pas être homosexuel et rester accepté par ma famille ».
La peur du rejet familial peut être particulièrement puissante. Pour certains jeunes, révéler leur orientation signifie risquer de perdre leurs parents, leurs frères et sœurs, leur logement, leur soutien financier ou leur appartenance familiale. Même lorsque ces conséquences ne se produisent jamais réellement, la peur qu’elles se produisent peut être très forte.
Chez certains garçons, la masculinité devient un mécanisme de défense. S’ils ont appris qu’un « vrai homme » doit être viril, dominant, hétérosexuel et avoir éventuellement une épouse et des enfants, leur propre homosexualité peut représenter une menace profonde pour l’image qu’ils ont d’eux-mêmes. Certains vont alors chercher à démontrer publiquement leur hétérosexualité, parfois en ridiculisant ou en agressant les hommes homosexuels.
C’est là qu’on peut parfois observer une forme de surcompensation : plus une personne ressent que son identité masculine est menacée, plus elle peut chercher à afficher une masculinité rigide. Cela ne signifie toutefois pas qu’une personne homophobe est nécessairement homosexuelle ou qu’elle refoule obligatoirement une orientation homosexuelle. Cette interprétation serait beaucoup trop simpliste.
Il existe aussi une dynamique particulière chez certains jeunes de deuxième génération. Ils sont nés ou ont grandi en Occident, mais peuvent ressentir une forte pression pour préserver l’identité culturelle et familiale de leurs parents. Paradoxalement, un jeune qui se sent culturellement différent de la société majoritaire peut adopter une position très conservatrice sur la sexualité afin de démontrer son appartenance à sa famille ou à sa communauté.
Pour certains jeunes homosexuels, le conflit peut devenir intériorisé. Ils peuvent ressentir de la honte, de la culpabilité, du dégoût envers eux-mêmes ou l’impression d’être une déception pour leur famille. Lorsque l’environnement ne permet pas de parler ouvertement de sexualité, ils peuvent rester complètement isolés. Dans les situations les plus graves, cette détresse peut contribuer à des comportements autodestructeurs ou suicidaires. Il serait toutefois incorrect d’attribuer automatiquement ces comportements à l’islam : le rejet familial, l’isolement et la stigmatisation sont des facteurs beaucoup plus directement pertinents.
L’autre phénomène, plus préoccupant encore, est lorsque la souffrance personnelle se transforme en agressivité dirigée vers les autres. Un jeune qui éprouve une profonde difficulté à accepter sa propre orientation peut chercher à se dissocier symboliquement de tout ce qui lui rappelle l’homosexualité. L’homme gai devient alors, dans son esprit, une représentation de ce qu’il refuse de voir en lui-même. L’agression peut devenir une manière extrêmement destructrice de réaffirmer son identité.
Mais là encore, il ne faut pas conclure que l’homophobie signifie que l’agresseur est homosexuel. Il existe énormément de personnes hétérosexuelles homophobes. Les mécanismes peuvent être liés à la socialisation, aux normes de groupe, à la misogynie, à la masculinité, à la religion, à la pression familiale ou simplement à des préjugés appris.
Les jeunes musulmans LGBTQ+ ne constituent pas un groupe homogène. Certains vivent leur homosexualité ouvertement et sont parfaitement intégrés à leur famille et à leur communauté. D’autres vivent une double vie. Certains quittent leur milieu familial. Certains trouvent une interprétation inclusive de leur religion. D’autres deviennent athées ou cessent de pratiquer. Et certains vivent malheureusement un conflit beaucoup plus violent.
Quelles sont les ressources pour venir en aide à ces jeunes ?
Pour ces jeunes, il faut idéalement des ressources qui comprennent à la fois l’orientation sexuelle, la jeunesse, l’immigration et les réalités culturelles ou familiales. À Montréal, il existe quelques portes d’entrée particulièrement pertinentes.
AGIR Montréal: Action LGBTQ+ avec les immigrantEs et les réfugiéEs est probablement la ressource la plus directement adaptée aux jeunes LGBTQ+ issus de l’immigration. AGIR accompagne les migrants et réfugiés LGBTQ+ pour des problèmes psychologiques, sociaux, de logement, de sécurité, d’aide juridique et d’intégration. L’organisme offre notamment des services en français, anglais, arabe et espagnol et organise des groupes de soutien, notamment pour les personnes arabophones.
Projet 10 est particulièrement approprié pour les jeunes de 14 à 25 ans. Les services sont gratuits, confidentiels et anonymes et comprennent l’écoute individuelle, l’accompagnement, les références vers d’autres services et des espaces de socialisation.
Projet 10 – ressources et soutien
Jeunesse Lambda peut également être intéressant pour les jeunes de 14 à 30 ans qui ont besoin de rencontrer d’autres jeunes LGBTQ+ dans un environnement communautaire plutôt que de commencer immédiatement par une démarche thérapeutique.
Aire ouverte Montréal, métro Berri est une autre excellente porte d’entrée pour les 12-25 ans. On peut y parler de santé mentale, sexualité, identité, relations familiales et autres problèmes psychosociaux, avec possibilité d’être orienté vers les services appropriés.
Pour un jeune qui ne se reconnaît pas encore comme LGBTQ+
C’est particulièrement important. Il ne faut pas nécessairement commencer par lui dire : « Tu es gai, voici un organisme gai. » Un jeune peut être en questionnement, avoir peur de son orientation ou simplement chercher à comprendre ce qu’il ressent. Dans ce cas, un intervenant neutre et confidentiel peut être une première étape beaucoup moins menaçante.
Tel-jeunes offre justement de l’écoute et de l’accompagnement aux adolescents québécois et peut être une première porte d’entrée lorsqu’un jeune ne sait pas encore vers qui se tourner.
Et pour les jeunes arabophones
C’est là qu’AGIR me paraît particulièrement intéressant. L’organisme indique explicitement qu’il accompagne des personnes LGBTQ+ migrantes et réfugiées en arabe et qu’il organise des groupes de soutien pour les personnes arabophones.
C’est important parce qu’un jeune peut avoir besoin de parler de son orientation sexuelle dans sa langue familiale et avec quelqu’un qui comprend les références culturelles de son milieu, plutôt que d’avoir à expliquer simultanément sa sexualité et son contexte culturel à un intervenant.
Pour la famille
Il ne faut surtout pas oublier les parents. Dans certains cas, le jeune n’est pas le seul qui a besoin d’aide. Les parents peuvent être profondément attachés à leur enfant mais avoir peur de ce que signifie son homosexualité pour la famille, la religion ou la communauté. Une intervention familiale bien menée peut parfois empêcher que le conflit dégénère en rejet, expulsion du domicile ou rupture complète.
L’objectif ne devrait donc pas être de convaincre immédiatement toute la famille d’adopter une certaine vision de l’homosexualité, mais d’abord de maintenir la sécurité, le dialogue et le lien familial.
Si le jeune est en danger
Si un jeune parle de suicide, d’automutilation ou dit qu’il risque de faire du mal à quelqu’un, il faut sortir du simple accompagnement communautaire et rechercher une intervention professionnelle urgente. Les ressources de Projet 10 recensent notamment des services de crise et d’écoute disponibles au Québec.
Les principales ressources européennes
ILGA-Europe est probablement le meilleur point de départ pour trouver une organisation locale. Elle regroupe plus de 700 organisations LGBTQI+ dans 54 pays européens et d’Asie centrale et dispose d’un réseau d’organisations membres par pays.
ILGA-Europe — trouver les organisations LGBTQ+ en Europe
Pour un jeune qui est musulman et LGBTQ+, Hidayah est particulièrement intéressant. C’est une organisation britannique consacrée aux personnes LGBTQI+ musulmanes, avec des groupes, des ressources de bien-être et une communauté sécurisée en ligne. Elle peut également orienter vers d’autres organismes.
Pour les réfugiés et demandeurs d’asile LGBTQ+
Rainbow Welcome est particulièrement pertinent pour les personnes LGBTQI+ réfugiées ou demandeuses d’asile en Europe. Le projet propose notamment une carte européenne permettant de rechercher des structures d’accueil et d’hébergement LGBTQI+.
Rainbow Welcome — ressources pour les réfugiés LGBTQI+ en Europe
Et pour les situations où la personne est réellement menacée ou persécutée, Rainbow Railroad, organisme international créé au Canada, peut également intervenir. L’organisation aide des personnes LGBTQI+ exposées à la persécution par de l’aide d’urgence, du soutien financier, de la relocalisation et des programmes d’installation dans un lieu plus sûr.
Rainbow Railroad — demander de l’aide
Quelques ressources nationales particulièrement intéressantes
France
En France, il existe plusieurs associations LGBTQ+ qui travaillent avec les personnes migrantes et réfugiées. La plateforme Rainbow Welcome est particulièrement utile parce qu’elle permet de trouver les structures locales adaptées plutôt que de devoir connaître leur nom à l’avance.
Royaume-Uni
Le Royaume-Uni possède probablement l’un des réseaux les plus développés pour les LGBTQ+ musulmans. Hidayah est la ressource spécialisée la plus évidente. Il existe également Imaan, qui soutient les personnes LGBT musulmanes ainsi que leurs familles et offre des espaces de soutien et d’échange. Le NHS répertorie également Imaan parmi les ressources spécialisées.
Belgique
La Belgique dispose notamment de Merhaba, une association destinée aux personnes LGBTQI+ issues de l’immigration, particulièrement celles originaires de communautés nord-africaines, moyen-orientales et asiatiques. Pour un jeune maghrébin, c’est une ressource à rechercher en priorité.
D’autres ressources sont disponibles dans la plupart des autres pays européens.
L’objectif n’est pas de « sortir » un jeune de sa culture ou de sa religion, mais de lui permettre de vivre son orientation sexuelle sans devoir choisir entre son identité, sa famille et sa sécurité.
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