
Roger-Luc Chayer (Image : Julien par IA / Gay Globe afin de protéger son identité)
Il était accroupi sur un banc, drogué, livré à toute la vulnérabilité d’une société malade. Plié en deux, inconscient, il s’était réfugié sous le toit des nuages pour fuir la réalité de sa vie. Je n’ai pas eu peur. Je suis allé lui parler.
C’est sur l’une des chaises roses du Village qu’il s’était installé, ou peut-être s’était-il évanoui sous l’effet des drogues. Les passants le regardaient avec dédain, se demandant quoi penser de l’image qu’il donnait du Village. Personne ne s’approchait pour vérifier s’il était encore vivant. Je suis allé voir de plus près et lui ai lancé un allô. Il a lentement ouvert les yeux et m’a souri avec une telle bonté. Mais qu’est-ce qui avait bien pu le conduire à se retrouver là ?
Je lui ai demandé s’il avait soif ou faim. Il a pointé son sac à dos en me disant qu’il avait tout ce qu’il lui fallait à l’intérieur. Je lui ai alors demandé s’il voulait parler un peu, en lui expliquant que j’étais journaliste et que je souhaitais mieux comprendre sa situation. Il m’a regardé droit dans les yeux. Pendant un instant, j’ai pensé qu’il allait refuser, mais il a fait un signe affirmatif de la tête.
Je me suis installé à côté de lui, sans prendre de notes ni faire d’enregistrement. Je voulais que mon texte reflète ce que mon cœur me disait d’écrire, plutôt que de me limiter à ce que j’aurais pu consigner sur le moment. Il a apprécié que je ne l’enregistre pas. Il avait peur d’être reconnu.
Julien, 19 ans, sans famille, seul dans la rue. À la suite d’un signalement à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), alors qu’il avait 16 ans, il s’était retrouvé pris en charge par une famille d’accueil où il se sentait bien, protégé et en sécurité. Ses angoisses et ses anxiétés diminuaient au fil du temps, mais il n’a jamais voulu me dire pourquoi il avait été placé en famille d’accueil ni quelle était la raison du signalement. J’ai respecté son choix, puisque ce qui m’importait n’était pas tant la cause de son placement que la façon dont son histoire s’était terminée.
Pour moi, qui suis également passé par la DPJ à l’âge de 16 ans, je comprenais plus ou moins sa situation. Dans mon cas, après deux ou trois mois en famille d’accueil, on m’avait jugé suffisamment mature et responsable pour vivre seul en chambre, gérer mes études, mon loyer et mon budget, sous la supervision d’un travailleur social qui venait me voir une fois par mois pour s’assurer que j’allais bien.
La DPJ, pour moi, est une aberration. En termes simples et humains, la mission de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) est de protéger les enfants et les adolescents lorsque leur sécurité ou leur développement est compromis.
Mais derrière cette définition officielle, il y a une réalité profondément humaine : la DPJ intervient dans la vie de jeunes qui vivent parfois des situations difficiles, qui n’ont pas toujours choisi ce qui leur arrive et qui ont besoin d’être protégés, accompagnés et aidés à grandir.
Ce qui me semble aberrant, c’est qu’on a beau préparer un peu les jeunes à quitter leur famille d’accueil à 18 ans, la DPJ, dont le mandat est justement de les protéger, les laisse tomber au moment où ils auraient encore besoin d’être accompagnés. Aujourd’hui, 30 % des jeunes qui vivent dans la rue seraient d’anciens enfants pris en charge par la DPJ. Faute de pouvoir trouver un emploi, poursuivre leurs études ou simplement se loger, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes, avec des aides sociales qui ne couvrent qu’une fraction de leurs besoins réels.
Et c’est exactement ce qui est arrivé à Julien !
À 19 ans, Julien dort dans une tente installée derrière le chemin de fer Moreau. Chaque jour, il doit composer avec le froid, le manque d’intimité et l’incertitude de savoir s’il pourra rester au même endroit la nuit suivante. Il se fait régulièrement expulser et doit alors chercher un autre coin où s’abriter, avec ses quelques effets personnels dans son sac à dos.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de s’en sortir. Même avec l’aide de ses travailleurs sociaux, Julien n’a pas réussi à trouver un logement correspondant à ses moyens. Son chèque d’aide sociale ne lui permet pas de payer un loyer, encore moins de couvrir les autres dépenses essentielles. Sans adresse stable, sans téléphone et sans télévision, il est aussi coupé d’une partie des démarches et des informations qui pourraient l’aider à améliorer sa situation.
Pour prendre une douche, il doit compter sur les possibilités qui se présentent à lui. Pour manger et répondre à ses besoins quotidiens, il se débrouille avec les moyens du bord. À 19 ans, au lieu de préparer son avenir, il consacre une bonne partie de son énergie à répondre aux besoins les plus élémentaires : dormir, se laver et trouver un endroit où ne pas être chassé.
Julien affirme qu’il ne consommait pas de drogues avant de se retrouver dans la rue. C’est un homme qui lui a fait essayer, et il a ensuite commencé à consommer. Sa situation l’a rendu particulièrement vulnérable, alors qu’il était déjà isolé et sans véritable filet de sécurité.
Il ne sait pas non plus quelles mesures politiques pourraient être proposées pour aider les jeunes dans sa situation. Sans téléphone ni télévision, il n’est pas informé des débats publics ni des programmes qui pourraient éventuellement le concerner.
Ce qui frappe chez Julien, ce n’est pas seulement qu’il soit sans abri à 19 ans, mais qu’il ne voie pratiquement plus d’issue. Il ne réclame pas une vie facile. Il voudrait pouvoir louer une chambre, conserver un endroit où dormir, prendre soin de lui et avoir enfin la possibilité de reconstruire sa vie. Pour le moment, même ces objectifs élémentaires lui paraissent hors de portée.
Julien pourrait être le citoyen de toutes les grandes villes du monde. Son histoire, des milliers de jeunes comme lui la vivent ou la subissent, car le mot vivre, ici, n’a plus tellement de sens. Lorsqu’à 19 ans, on ne sait pas où l’on dormira le soir, lorsqu’on ne peut se payer un toit malgré l’aide sociale et qu’on finit par perdre jusqu’à l’espoir d’un lendemain meilleur, il ne s’agit plus simplement de pauvreté, mais d’une vie qui échappe peu à peu à ceux qui devraient pouvoir la construire.
Après avoir parlé avec lui pendant près d’une heure, Julien a décidé de partir, le regard triste, après m’avoir raconté son histoire et, surtout, après avoir dû la revivre. Comme dans de nombreux cas, s’il consomme de la drogue, ce n’est pas par plaisir, mais simplement pour anesthésier une douleur profonde, celle que lui ont laissée l’abandon de sa famille d’accueil et celui de l’État.
Par où commencer pour le sortir de cette situation ? Je n’en ai pas la moindre idée.
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