Pierre Salducci
Gran Canaria est la destination gay numéro 1 en Europe. Mais quand on parle de tourisme gay sur cette île de l’archipel canarien, on se réfère en fait plus précisément à Maspalomas, une station balnéaire à l’extrême sud du continent miniature. C’est là que tout se passe, une des plus grandes scènes gay du monde qui s’adresse à la fois aux locaux et aux milliers de visiteurs qui atterrissent à l’aéroport chaque jour en provenance d’une bonne vingtaine de pays différents.
Gran Canaria s’est forgée cette position enviable dans le tourisme gay, grâce à des années de travail et de promotion internationale. Mais le jeu en vaut la chandelle. Des centaines d’établissements identifiés gay ou gay friendly, dont environ 300 dans le seul centre commercial Yumbo. Des complexes de bungalows et des hôtels gay ou gay friendly à foison. Un agenda festif varié et bien chargé avec pas moins de deux Gay Pride annuelles, une Fetish Week et un Bear Carnaval. La destination ne chaume pas et a de quoi offrir à ses aficionados. Résultat, le tourisme gay représente 15 % du tourisme total sur l’île et rapporte plus de 600 millions d’euros par an.
Mais voici qu’aujourd’hui tout ce bel édifice est plus que jamais menacé. En effet, l’île est à l’arrêt suite à la crise du coronavirus et les résidents sont soumis à un confinement particulièrement strict depuis déjà le 13 mars dernier, plus d’un mois. Il n’y a plus un hôtel d’ouvert, plus un bar, plus un restaurant, tous les événements ont été annulés, dont le Carnaval en mars et la Gay Pride de mai. Les rues sont vides, à la fois de visiteurs et de tous ces professionnels étrangers qui faisaient fonctionner l’activité locale. Mais il y a pire encore, il n’y a PLUS AUCUN AVION! Et l’île étant très isolée (à plus de 3 000 kilomètres des côtes européennes), il n’y a pas d’autre moyen d’y accéder que l’avion. Surtout pour des touristes pressés et qui comptent leur temps.
Donc, sans les avions, tout le reste ne sert à rien, c’est aussi simple que ça. Or la situation est particulièrement compliquée pour les compagnies aériennes en ce moment, surtout en Europe. On pense qu’une sur deux va mettre la clé sous la porte d’ici juin. Le retour à la normale en termes de passagers et de liaisons aériennes n’est pas prévu avant quatre ou cinq ans. Que va faire l’île entre-temps ? D’autant plus que les compagnies low cost qui acheminaient le principal du trafic vers Gran Canaria ne feront sûrement pas partie de celles que les gouvernements voudront rescaper en premier. Ryanair redécollera-t-elle un jour ? EasyJet ? Norwegian ? La somme des questions donne le tournis.
Comment vont survivre les commerçants et établissements gay entre-temps s’ils n’ont plus de clients ? Que faire avec tous les espaces de loisir partagés comme les bars, les restaurants et les clubs de nuit si de nouvelles règles de santé publique interdisent toute promiscuité ? Tout le modèle touristique gay est aujourd’hui menacé. Et quand enfin tout cela repartira et que tout reprendra, car les choses reprendront leur cours normal un jour, dans quel état va-t-on trouver tout ce tissu communautaire gay si amoureusement tissé au cours de plus de cinq décennies déjà ?
Pierre Salducci est auteur, journaliste et
rédacteur en chef du site Ici Gran Canaria
www.icigrancanaria.com