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Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Une information née sur les réseaux sociaux qui inquiète la communauté gay
Quand on laisse n’importe qui avoir accès à Internet, il se publie alors n’importe quoi, et c’est à nous, journalistes, de départager le vrai du faux.
Depuis quelques mois, une information se propage au sein de la communauté gay, qui choque et inquiète les personnes qui prennent la PrEP ou songent à entamer ce traitement dans le cadre de la prévention du VIH.
On fait circuler l’idée — ou plutôt la rumeur — que la PrEP causerait une prise de poids localisée uniquement au niveau de l’abdomen. Il s’agirait du « PrEP belly ». Rumeur ou condition médicale reconnue ?
Les effets secondaires des premiers traitements contre le VIH
Les premiers traitements contre le VIH, apparus dans les années 1990 avec l’arrivée des trithérapies (notamment les inhibiteurs de protéase et certains analogues nucléosidiques), ont permis de transformer le VIH en maladie chronique. Mais ces molécules, comme Indinavir, Stavudine ou Zidovudine, avaient des effets secondaires importants, dont la lipodystrophie.
Ce phénomène correspond à une redistribution anormale des graisses dans le corps. Concrètement, certaines personnes perdaient du gras au niveau du visage, des bras ou des jambes (lipoatrophie), tandis qu’elles en accumulaient ailleurs, notamment au niveau de l’abdomen, de la poitrine ou de la nuque (ce qu’on appelait parfois la « bosse de bison »).
La cause principale venait de l’impact de ces médicaments sur le métabolisme cellulaire. Certains, comme la stavudine, endommageaient les mitochondries — les « centrales énergétiques » des cellules — ce qui perturbait la manière dont les cellules stockent et utilisent les graisses. D’autres, comme les inhibiteurs de protéase, interféraient avec des protéines impliquées dans la régulation des lipides et de l’insuline, favorisant une accumulation de graisse viscérale et des troubles métaboliques.
Résultat : le corps ne gérait plus normalement les graisses, ce qui créait ces changements visibles et souvent stigmatisants pour les patients. À l’époque, la lipodystrophie était suffisamment fréquente pour devenir un marqueur associé aux traitements anti-VIH, avec un impact psychologique important.
Une révolution dans les traitements modernes du VIH
Si la lipodystrophie a marqué les débuts des traitements contre le VIH, elle appartient aujourd’hui presque au passé. En cause : une révolution silencieuse dans la conception des médicaments.
Les traitements modernes ont été conçus pour éviter précisément ces écueils. Les molécules aujourd’hui utilisées ciblent le virus de manière beaucoup plus spécifique, avec une toxicité cellulaire largement réduite. Elles n’interfèrent plus, ou très peu, avec les mécanismes de stockage des graisses ni avec la régulation hormonale.
Autre changement majeur : les médicaments les plus à risque ont été progressivement abandonnés dans les pays occidentaux, remplacés par des options mieux tolérées. Cette évolution s’appuie sur des années de recherche clinique, mais aussi sur une écoute accrue des patients, dont les effets secondaires ont guidé les choix thérapeutiques.
D’où vient le terme “PrEP belly” et comment il se propage ?
Le terme « PrEP belly » ne vient pas du milieu médical, mais des réseaux sociaux. Il apparaît d’abord comme une expression informelle dans la communauté gay anglophone, avant de gagner en visibilité sur des plateformes comme TikTok et X.
À l’origine, il s’agit surtout d’une blague ou d’un commentaire ironique sur le corps — une façon de désigner un léger ventre en l’associant à la prise de la PrEP. Mais comme souvent en ligne, ce ton humoristique s’est progressivement brouillé. Repris hors contexte, le terme a commencé à être interprété au premier degré, jusqu’à devenir, pour certains, une supposée réalité médicale.
Sa propagation suit une mécanique bien connue : viralité, répétition et effet de chambre d’écho. Des vidéos ou publications accumulent les vues, sont reprises sans vérification, puis amplifiées par des algorithmes qui favorisent les contenus émotionnels ou controversés. En parallèle, l’absence de nuance — notamment sur les effets réels et documentés de la PrEP — contribue à entretenir la confusion.
PrEP belly : une rumeur sans fondement scientifique
Au terme des faits, le « PrEP belly » s’impose pour ce qu’il est réellement : une rumeur née en ligne, sans fondement scientifique. Aucune donnée médicale ne permet d’établir un lien entre la PrEP et une prise de poids ciblée au niveau de l’abdomen. Ce glissement d’une blague virale vers une croyance largement partagée rappelle à quel point l’information peut se déformer lorsqu’elle circule sans filtre.
Témoignage : Guy a cru au “PrEP belly”
Guy se souvient très bien du moment où tout a basculé. Cela faisait déjà plusieurs années qu’il suivait sa PrEP sans problème, convaincu d’avoir trouvé une routine simple et rassurante pour se protéger du VIH. « Ça faisait au moins cinq ans que je la prenais, et je n’avais jamais eu de souci », raconte-t-il.
Puis un soir, en parcourant les réseaux sociaux, il tombe sur une série de publications évoquant le « PrEP belly ». Des témoignages, des photos comparatives, des commentaires alarmistes. Le doute s’installe rapidement. « J’ai commencé à me regarder différemment dans le miroir. Je me suis mis à analyser mon ventre, à me demander si je changeais vraiment. »
En quelques jours, l’inquiétude prend le dessus. Guy finit par suspendre sa prise de PrEP, malgré les années sans incident. « J’avais peur de quelque chose que je ne comprenais même pas vraiment. C’était comme si l’information en ligne avait pris le dessus sur mon propre vécu. »
C’est finalement lors d’un rendez-vous avec son médecin que les choses se clarifient. Celui-ci lui explique qu’il n’existe aucune preuve scientifique d’un tel effet secondaire, et que le « PrEP belly » n’est pas reconnu en médecine. « Il m’a regardé et il m’a dit simplement : ça n’existe pas comme effet de la PrEP. »
Soulagé, mais aussi un peu troublé par sa réaction, Guy a repris son traitement. Avec du recul, il parle d’un épisode révélateur. « Je me suis rendu compte à quel point une information mal comprise peut faire peur, même quand on est déjà suivi médicalement. »
Un enjeu de santé publique et de responsabilité médiatique
Dans un contexte où la PrEP demeure un outil essentiel de prévention du VIH, entretenir ce type de mythe n’est pas anodin. Cela alimente des craintes injustifiées et peut freiner l’accès à un traitement pourtant reconnu pour son efficacité et sa sécurité.
Rétablir les faits, c’est aussi réaffirmer une responsabilité : celle de distinguer le bruit numérique de la réalité médicale, surtout lorsque la santé publique est en jeu.
Et c’est certainement le rôle des médias gays de le faire !
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