
Roger-Luc Chayer avec Carle Jasmin et Arnaud Pontin (Photo : Façade de la Clinique L’Actuel de Montréal / Gay Globe)
Ce matin, c’est en équipe de choc que nous vous avons préparé ce dossier spécial consacré à l’annonce du Journal de Montréal selon laquelle la Clinique l’Actuel, fondée et dirigée par le docteur Réjean Thomas, serait en faillite. Un choc qui suscite, chez plusieurs membres de l’équipe de Gay Globe ainsi qu’au sein de la population, une grande tristesse, un désarroi et une profonde inquiétude pour le Dr Thomas, son équipe et ses patients.
Réjean Thomas : un médecin emblématique et pionnier du VIH
Mais permettez-moi, à titre d’éditeur et de collègue journalistique du Dr Réjean Thomas, de commencer par la fin. Je connais le Dr Thomas depuis mes premiers reportages en 1993, alors qu’il soignait beaucoup de mes collègues journalistes à une époque où il n’existait aucun médicament pour traiter le VIH, car il s’agissait de sa spécialité. Rare médecin acceptant de traiter ces malades alors considérés comme incurables, autant physiquement que moralement, son empathie avait fait le tour du monde.
Au sein des communautés LGBT à l’époque, il était un héros, un médecin de confiance qui militait pour que la recherche progresse plus rapidement et pour que l’État s’implique davantage dans la prévention. Même avec l’avènement de la trithérapie, il a toujours voulu — et fait en sorte — que ses patients puissent vivre le plus normalement possible avec le virus.
À l’Actuel, il a mis en place une équipe multidisciplinaire ayant pour mandat de prendre en charge le patient dans son entièreté, et non seulement la maladie. Et il a réussi.
Témoignage d’un patient suivi à l’Actuel
Je me souviens d’un ami de longue date qui était soigné par Réjean à l’Actuel depuis son diagnostic du VIH, jusqu’à l’évolution vers le sida et, finalement, son décès. En maison de fin de vie, Alain m’avait confié qu’il s’estimait très chanceux, malgré sa maladie, d’avoir été traité par le Dr Réjean Thomas. Il savait que la mort approchait et m’avait dit que le dernier regard qu’il souhaiterait près de lui, à la fin, serait celui du Dr Thomas. Alain est décédé quelques mois plus tard.
L’épuisement d’un médecin dévoué
Mais se donner corps et âme à ses patients, administrer une clinique presque devenue un hôpital, soutenir les patients, les familles, les amis, donner des conférences et des entrevues partout sur la question du VIH/sida, mais aussi sur les autres ITSS — car l’Actuel est un centre spécialisé dans les maladies transmissibles — bref, parcourir le monde pour faire avancer sa passion, cela épuise.
Dans une publication diffusée ce matin sur la page Facebook du groupe GayQuébec2026, le Dr Thomas commentait ainsi la situation :
« À la suite d’ennuis de santé, j’ai été amené à réduire mes activités et à planifier mon retrait des affaires. En mettant de l’ordre dans la situation avec l’aide d’un cabinet de conseil en gestion, j’ai constaté que 9549-8911 Québec inc. était déficitaire et endettée. Compte tenu de mon état de santé et de l’énergie que cela m’aurait demandée pour la redresser, et sur les conseils de mon cabinet, la décision a été prise de mettre cette société en faillite. Toutefois, malgré mon retrait des affaires, je tiens à faire savoir que je n’abandonne pas mes patients habituels et que je vais continuer à m’en occuper, tout comme les autres médecins. »
Problèmes financiers des cliniques au Québec
Il y a quelques mois, un médecin m’avait expliqué que plusieurs cliniques au Québec éprouvaient des difficultés financières non pas par manque de patients, mais par manque de médecins pour les prendre en charge. Le système de santé est ainsi fait au Québec que les médecins sont rémunérés à l’acte par l’État pour chaque visite de patient. On peut bien avoir 150 patients par jour dans la salle d’attente, mais si les médecins ne peuvent en prendre en charge que 75, ce sont des revenus qui n’entrent pas et, les frais fixes étant ce qu’ils sont, une spirale déficitaire peut rapidement s’installer.
Collaboration médiatique et sensibilisation
Depuis plusieurs années déjà, Réjean collaborait avec le magazine Gay Globe dans le cadre d’une chronique dédiée à la santé, « Les 400 mots de Réjean Thomas », où il nous éclairait en temps réel sur les grandes questions du moment concernant les ITSS ainsi que sur les avancées liées au VIH/sida.
S’il le souhaite — nous n’en avons pas encore discuté —, nous serions très heureux qu’il poursuive cette collaboration avec notre publication. Chacune de ses chroniques a été la plus lue de chaque édition du magazine, noblesse oblige !
Plan de continuité et annonce des créanciers
Nous ne connaissons pas encore les détails du plan qui sera mis en place par les créanciers et la clinique, mais Réjean a annoncé dans le Journal de Montréal que la clinique continuait de recevoir ses patients.
Je suis persuadé, connaissant l’intégrité de Réjean Thomas, qu’il fera tout en son pouvoir pour trouver une solution durable. Je compte également sur l’empathie des créanciers, en particulier Revenu Québec et Revenu Canada, afin de permettre une transition fluide pour les patients, car ce sont pour eux que seront prises les décisions à venir.
Biographie et engagement de Réjean Thomas
Réjean Thomas est un médecin canadien né au Nouveau-Brunswick, reconnu pour son engagement exceptionnel dans la lutte contre le VIH/sida et les ITSS. Très tôt, il développe un intérêt pour la médecine communautaire et la santé publique, une vocation qu’il poursuit tout au long de ses études et de ses premières expériences cliniques. Dès le début des années 1980, alors que l’épidémie de VIH émerge au Canada, Réjean Thomas se distingue comme l’un des rares médecins prêts à traiter des patients atteints par un virus jusqu’alors incurable. Sa pratique dépasse le traitement médical : il apporte un soutien moral et psychologique aux patients et à leurs familles, incarnant une approche profondément humaine et empathique.
En 1987, il fonde la Clinique l’Actuel à Montréal, qui devient rapidement un centre de référence pour les personnes vivant avec le VIH et pour les autres ITSS. Sous sa direction, la clinique adopte un modèle multidisciplinaire novateur, réunissant médecins, infirmiers, travailleurs sociaux et psychologues afin de prendre en charge le patient dans sa globalité, et non seulement la maladie. Cette approche pionnière fait de l’Actuel une institution unique au Canada, reconnue pour la qualité de ses soins et son rôle de leader en prévention et en recherche sur le VIH.
Au fil des décennies, Réjean Thomas s’implique activement dans l’éducation et la sensibilisation du public. Il participe à de nombreuses conférences internationales, accorde des entrevues médiatiques et publie des chroniques visant à informer sur les enjeux du VIH/sida et des ITSS. Sa chronique « Les 400 mots de Réjean Thomas » dans le magazine Gay Globe illustre son souci de vulgariser des informations médicales complexes pour le grand public, tout en restant accessible et pédagogique.
Médecin, chercheur et militant, Réjean Thomas est aussi reconnu pour son rôle dans l’évolution de la trithérapie et l’amélioration de la qualité de vie des personnes séropositives. Son engagement dépasse le cadre clinique, puisqu’il plaide pour un investissement accru de l’État dans la prévention et la recherche, et pour que les politiques de santé publique tiennent compte des réalités des communautés les plus touchées par le VIH.
Aujourd’hui, Réjean Thomas reste une figure incontournable de la médecine communautaire à Montréal. Sa réputation d’intégrité, de dévouement et d’empathie continue d’inspirer collègues, patients et étudiants en médecine. À travers sa carrière, il démontre que, au-delà des traitements, la compassion et l’accompagnement humain sont essentiels dans la lutte contre les maladies transmissibles, faisant de lui un médecin et un citoyen engagé dont l’influence dépasse largement les frontières du Québec.
Conséquences possibles de la fermeture de la Clinique l’Actuel
Les conséquences possibles de la fermeture de la Clinique l’Actuel seraient multiples et préoccupantes, tant pour les patients que pour le système de santé. La clinique, reconnue comme un centre de référence pour le VIH et les ITSS, assure un suivi médical complet et continu pour ses patients, ce qui inclut non seulement les traitements, mais aussi le soutien psychologique et social. Sa fermeture pourrait entraîner des interruptions de soins pour des personnes vulnérables, compliquant la gestion de leur santé et augmentant les risques de complications liées au VIH ou aux autres infections transmissibles.
De plus, la perte de l’expertise spécialisée de l’équipe de l’Actuel serait difficilement remplaçable. Les autres établissements de santé pourraient se retrouver surchargés, n’étant pas tous équipés pour offrir un accompagnement multidisciplinaire comparable. La prévention et l’éducation autour des ITSS, ainsi que la participation à des programmes de recherche sur le VIH, pourraient également être affectées, ralentissant les progrès réalisés depuis plusieurs décennies.
Enfin, la fermeture de la clinique aurait un impact émotionnel et communautaire considérable. Réjean Thomas et son équipe ont construit des liens de confiance avec les patients et les communautés LGBTQ+, et leur absence créerait un vide difficile à combler, renforçant l’anxiété et le sentiment d’insécurité sanitaire parmi les personnes concernées.
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