À DIEU JULIEN (Épisode 15)

Caroline Gréco

Tu as réussi, malgré ta souffrance et ton angoisse, à sourire aux ambulanciers qui t’ont transporté avec beaucoup de douceur et de gentillesse.

J’étais fière de toi : tu partais dignement. Moi, je n’étais plus qu’un tas de chiffons, et mon cœur avait éclaté en mille morceaux. Après ton départ, pendant que je me préparais pour te rejoindre, j’ai été obsédée par des questions idiotes: quel avait été ton dernier regard pour ta chambre? Pour la maison? Et hier soir, qu’avais-tu mangé pour ton dernier repas? Est-ce que, au moins, je t’avais préparé quelque chose que tu aimais bien? Quels souvenirs emmenais-tu avec toi? Heureusement, Philippe m’a un peu secouée et nous t’avons vite rejoint.

Pendant les derniers jours de ta vie, Cécile et Marine ont été pour moi une aide précieuse. Je passais avec toi la plus grande partie de mon temps, et Marine venait me relayer en fin d’après-midi, tous les jours. Cécile venait aussi te voir dès que son emploi du temps lui en laissait la possibilité. Je rentrais à la maison, épuisée, mais tranquille, puisque je savais qu’une amie fidèle veillait sur toi.

Les infirmières aussi étaient très gentilles, elles te connaissaient bien, et tu étais devenu leur copain. Sandra était souvent de garde la nuit. Elle t’apportait des biscuits ou des gâteaux qu’elle cuisinait chez elle, et si les malades lui laissaient un peu de liberté, elle venait bavarder volontiers avec toi.

Eveline, une autre infirmière, passait souvent te voir en coup de vent, car elle avait beaucoup à faire, mais on sentait qu’elle t’aimait bien, et elle voulait, par ses visites, te manifester son amitié. Tu étais bien entouré, je pouvais rentrer à la maison, soulagée. Les journées étaient très éprouvantes. Quand j’arrivais le matin avec le café (et nous sommes exigeants à propos du café, n’est-ce pas, Julien?) et la brioche, tu m’accueillais avec le sourire. Je te retrouvais : tu avais l’air heureux de me voir et tes yeux brillaient de plaisir. Moi aussi, j’étais ravie d’être à nouveau près de toi.

Et puis, tout pouvait se gâter pour un détail : je n’arrivais pas à t’aider à te soulever comme tu le désirais, ou bien j’avais oublié de ramener le T-shirt que tu m’avais demandé et, brusquement, tu commençais à tempêter et à t’énerver. Je savais que cela ne servait à rien de te répondre, car ton cerveau malade n’arrivait plus à faire la part des choses. C’était horriblement triste. Très vite, tu te rendormais, épuisé : tu faiblissais et tu t’assoupissais de plus en plus souvent. Parfois, tu ouvrais les yeux mais je ne crois pas que tu me voyais, tu étais déjà ailleurs, comme disait Évelyne à qui tu te plaignais que je ne venais plus te voir!!

Un jour où tu m’avais spécialement malmenée, je suis partie en courant. Je n’en pouvais plus et je savais que Marine devait arriver bientôt. Ce jour-là, j’avais l’impression d’éclater de chagrin. Les journées rallongeaient, bientôt l’été serait là. Je n’avais pas envie de rentrer à la maison. Je voulais me changer les idées, faire un tour dans les environs de la ville, voir des arbres et des fleurs, me perdre et me ressourcer dans la nature. J’ai commencé à conduire, doucement, en pensant à toi, bien sûr. Puis les larmes sont venues, et le désespoir. Tout le malheur du monde est soudainement tombé sur moi. Je pleurais pour toi, pour toutes les personnes qui avaient pris le même parcours que toi, pour leurs parents et pour leurs amis qui les entouraient. Mes larmes criaient l’injustice, et mes cris répétaient inlassablement le même mot: «Pourquoi?».

J’ai dû m’arrêter sur le bord de la route, car mes yeux pleins d’eau ne voyaient plus rien. Lorsque j’ai repris le chemin un peu plus tard, je me suis retrouvée sur l’autoroute qui me ramenait en ville. J’étais épuisée, vidée, mon cerveau tétanisé avait donné des ordres automatiquement, et la voiture me ramenait chez moi!

Je te regarde dormir avec les yeux pleins de larmes. Je voudrais te serrer dans mes bras, t’embrasser, pour essayer de te donner du courage, pour te dire que je suis là et que rien ne pourra t’arriver puisque je suis ta mère et que je te protégerai…

Voilà un discours qu’on tient à un petit enfant, et tu es devenu pareil à un petit. Immobile dans ton lit, incapable de te nourrir, de te retourner, de te couvrir. Les infirmières te parlent et te sourient quand elles s’occupent de toi, comme si tu étais leur bébé.

Souvent, Évelyne, après t’avoir bien dorloté, sort vite de la chambre, pour que tu ne voies pas ses larmes, mais souvent, maintenant, tu dors, et tu ne t’aperçois pas ou tu ne te souviens plus de grand-chose. Tu as perdu, depuis des semaines déjà, la notion du temps.

« Est-ce que c’est le soir? » Te souviens-tu lorsque tu as appelé l’infirmière pour avoir ton petit déjeuner, alors que c’était le milieu de la journée et que tu avais bien mangé à midi?

Depuis hier tu dors: c’est un sommeil agité, tu as de la peine à respirer par moments et tu tousses, mais tout cela ne te réveille plus. Ta figure s’est encore creusée et tes joues sont rouges, de cette mauvaise rougeur qui signifie la gravité de la maladie. Je te regarde dormir, submergée par la tristesse. Mes yeux ne te quittent plus. Je voudrais tellement me souvenir des moindres traits de ton visage, te garder toujours présent dans ma mémoire, pour « après ».

Il y a dix-huit mois, lorsque tu es tombé malade pour la première fois, dès ton retour à la maison, j’ai commencé à te prendre en photo. Déjà je me disais : « ce sera pour les souvenirs, pour « après ».

Une photo ne saisit qu’un instant fugitif, et ton visage changeait si souvent d’expression! Maintenant je regrette de ne pas avoir pris assez de photos! Je n’ai même pas eu l’idée d’enregistrer ta voix, ton rire surtout: ce rire en cascade, frais et contagieux, qui était souvent rattrapé et mélangé aux nôtres. Quels bons moments!

Ils sont tous gravés dans ma mémoire, je n’oublierais pas. Me voilà donc assise à ton chevet, comme toutes ces journées que je passe avec toi depuis que tu es hospitalisé. Heures longues infinies, à côté de toi. Au début, tu parlais encore, nous avions des choses à nous dire. Il ne s’agissait plus de sujets très importants, tu étais très fatigué, et tu n’avais plus le courage d’affronter de longues conversations, mais enfin, nous parlions. Parfois, tu m’entendais avec difficulté et tu avais de la peine à rassembler tes idées, puis, tout à coup, tu me disais un mot drôle, une boutade, et je te retrouvais. Je te répondais en riant doucement, mais le cœur déchiré.

Ensuite, avec le temps, tu es devenu de plus en plus silencieux, avec par moments des absences. Seuls, tes yeux communiquaient parfois, mais tu étais si fatigué qu’ils se fermaient vite, et tu t’assoupissais. Ta respiration était saccadée: rêvais-tu encore? J’en doute.

Je pense à ton canari. Un jour de beau temps, cet oiseau, certainement échappé d’une cage, est rentré dans ta chambre. Il n’a pas paru surpris lorsque tu l’as pris dans ta main. Sa confiance t’as ému. Tu lui as acheté une jolie cage, mais parfois tu le laissais en liberté. Quand il était fatigué, l’oiseau rentrait de son plein gré dans sa petite maison. C’était une jolie petite bête avec un plumage orangé qui chantait merveilleusement. Pour fêter sa première année chez nous, tu lui as acheté une femelle qui avait un plumage dans les mêmes tons que le sien.

Passé le premier moment de surprise, l’oiseau a déployé ses ailes: il s’est transformé en un magnifique éventail jaune orangé. Accroché aux barreaux, il a ainsi fait le tour de la cage. Je n’avais jamais vu une déclaration d’amour aussi belle! Bien sûr, ils eurent des petits aux couleurs splendides. Le temps a passé. L’oiseau a eu des problèmes respiratoires, tu as réussi à le soigner, mais le mal est revenu et tu n’as rien pu faire. Un matin, nous avons retrouvé le canari au fond de la cage: c’était une petite boule toute ronde, qui dormait, la tête cachée dans ses plumes, en respirant difficilement. Il est mort trois jours plus tard.

En te regardant dormir, ta respiration m’a rappelé celle de ton canari. J’étais émue : homme ou animal, les même souffrances… Hier, Évelyne, l’infirmière qui t’aime bien, est venue me voir. Elle m’a dit que tu voulais me parler, me dire que tu allais mourir, mais tu avais trop peur de me faire de la peine.

Suite dans notre
prochaine édition…

Pour lire l’oeuvre de
Caroline Gréco,
intégralement,
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