
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Le pseudo-scandale impliquant l’auteur et romancier Thélyson Orélien, qui sévit depuis hier sur les réseaux sociaux, causé par la publication anonyme d’un message insinuant que l’auteur aurait utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son roman à succès, mérite qu’on s’attarde à la question, puisque cette situation s’est produite au sein même de notre groupe média à plus d’une reprise.
Depuis le 21 septembre, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien est au cœur d’une controverse entourant son roman C’était ça ou mourir, récemment récompensé par le prix du Roman Fnac et en lice pour plusieurs grands prix littéraires. Un compte anonyme sur X affirme, en s’appuyant sur le détecteur d’intelligence artificielle Pangram, que le roman aurait été largement rédigé par une IA. Orélien nie ces accusations et affirme ne pas avoir utilisé une machine pour écrire son livre. Son éditeur, Grasset, rejette également les allégations. La fiabilité des détecteurs d’IA demeure par ailleurs contestée.
Contestée parce qu’une recherche britannique récente avait comparé plusieurs outils de vérification pour arriver à la conclusion que la plupart des outils de vérification de rédaction par intelligence artificielle n’arrivaient jamais à la même conclusion, certains affirmant que 100 % du contenu avait été généré par IA, alors que d’autres mentionnaient que le texte était d’origine humaine à 92 %, de quoi se questionner sur la valeur de ces outils.
J’ai vécu au premier degré ce problème il y a plus d’un an, en recevant un courriel d’un lecteur qui m’accusait d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour rédiger des articles de Gay Globe après avoir passé un texte à un outil de vérification. Il se disait être un lecteur assidu, mais qu’il ne nous lirait plus après avoir découvert qu’un texte avait reçu la note de 90 % rédigé par IA.
J’avais été très choqué de recevoir ce message assorti d’une telle accusation, puisque, pour les textes qui me concernent, je n’utilise l’IA que pour la correction et non pour la rédaction, et que cette utilisation est mentionnée dans chaque publication du magazine Gay Globe depuis le premier jour.
Il ne m’en fallait pas plus pour enquêter sur l’affaire. Je suis allé voir l’outil qu’il avait utilisé pour constater qu’en effet, mon texte avait été classé comme venant de l’IA à plus de 90 %. Or, je rédige mes propres textes depuis plus de 35 ans. Je suis ensuite allé consulter d’autres outils de vérification pour obtenir des résultats tout à fait contraires.
Un outil disait que mon texte était d’origine humaine à 94 %, alors qu’un autre affirmait que le même texte était d’origine IA à 96 %. Je me suis alors demandé ce qui pouvait causer de tels résultats. J’ai d’ailleurs répondu à notre lecteur qui s’était plaint que son courriel, passé à l’inspection, recevait une note de 45 % rédigé par IA, ce qui m’apparaissait absurde. Il n’a pas répondu !
Depuis l’arrivée de l’IA dans le paysage médiatique, j’ai pris l’habitude de passer les textes de nos contributeurs aux tests afin d’éviter ce qui m’était arrivé il y a plus de 20 ans avec une journaliste qui souhaitait contribuer au magazine. Graziella, dont je tairai le nom de famille, souhaitait publier un article sur la santé dans le magazine et, juste avant de le publier, j’avais copié le texte et l’avais placé dans Google pour voir s’il existait ailleurs. J’ai alors découvert que 100 % de son article provenait d’un dépliant du ministère de la Santé et des Services sociaux du gouvernement du Québec. Évidemment, les services de Graziella n’ont plus été retenus à la suite de cet incident.
Récemment, en recevant un texte d’un contributeur très professionnel dans son domaine, je l’ai passé au test comme il se doit et j’ai vu qu’il avait reçu une note de plus de 95 % comme ayant été rédigé par intelligence artificielle. Surpris sur le coup, je me suis encore demandé comment il était possible de recevoir une telle note alors que ce journaliste de Gay Globe avait la plume facile, et j’ai décidé de pousser plus à fond la recherche sur ce phénomène.
Et c’est là que j’ai compris ce qui se passait avec les outils de vérification de rédaction, ce que les auteurs du message anonyme concernant Thélyson Orélien auraient dû savoir avant de publier leur accusation : ces outils, même s’ils sont présentés comme fiables, mesurent non seulement l’apparence des paragraphes ou la mise en page, mais aussi la correction des textes.
Un texte révisé et corrigé à 100 % par ChatGPT peut être considéré comme ayant été rédigé à 100 % par ChatGPT, alors que la rédaction n’a rien à voir avec l’IA. Seule sa correction a été effectuée avec l’aide de l’IA, ce qui peut mener à de graves accusations susceptibles de détruire des carrières, comme dans le cas de Thélyson Orélien.
Dans le cartouche, en ouvrant le magazine, il est toujours mentionné que… » Certains textes de ce magazine ont été révisés et corrigés à l’aide de dictionnaires en ligne et d’outils d’intelligence artificielle. Certaines images ont été créées à l’aide d’outils d’intelligence artificielle et sont indiquées comme telles lorsque requis. Dans tous les cas, le Groupe Gay Globe n’utilise pas l’IA pour la rédaction de ses textes. «
Voilà qui met en évidence les faiblesses d’outils qui ne sont là, il faut le rappeler, que pour générer du trafic, donc des clics, et ainsi des revenus publicitaires et des revenus de circulation.
Il n’existe pas, à ce jour, d’outil permettant de détecter à la perfection, avec une certitude de 100 %, qu’un texte rédigé par qui que ce soit a été entièrement produit par l’intelligence artificielle. Il faut le savoir. Chaque logiciel de détection utilise ses propres critères, et ces critères ne sont pas uniformes.
Utiliser l’IA pour corriger ses textes revient au même que d’utiliser un dictionnaire ou un réviseur en ligne et n’implique aucunement un manque de professionnalisme de la part de l’auteur. Au contraire, publier un texte corrigé, peu importe par quel moyen, est tout à l’honneur de son auteur, qui démontre ainsi un respect absolu envers ses lecteurs.
Les dangers des détecteurs d’intelligence artificielle
Les outils qui prétendent déterminer si un texte a été généré par l’intelligence artificielle doivent être utilisés avec beaucoup de prudence. Ils ne permettent pas, à eux seuls, d’établir avec une certitude absolue l’origine d’un texte.
Un même texte peut d’ailleurs obtenir des résultats très différents selon le logiciel utilisé. La correction grammaticale, la structure des phrases, le vocabulaire, le style rédactionnel ou encore l’utilisation d’un outil d’intelligence artificielle pour réviser un texte écrit par un humain peuvent influencer le résultat.
Un résultat présenté sous la forme d’un pourcentage ne constitue donc pas une preuve. Affirmer qu’un texte a été entièrement généré par l’IA uniquement parce qu’un détecteur lui attribue un pourcentage élevé peut conduire à une fausse accusation et, dans certains cas, porter gravement atteinte à la réputation d’un auteur.
Avant de conclure qu’un texte a été généré par l’intelligence artificielle, il faut donc considérer son contexte, son auteur, son historique de rédaction et les limites reconnues de ces outils. Un détecteur peut soulever une question, mais il ne devrait jamais, à lui seul, servir de preuve pour condamner un auteur.
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