Roger-Luc Chayer
On m’a demandé récemment de parler de ma vision de la laïcité «à la française» parce que j’ai eu la chance d’habiter dans ce pays il y a un moment et que je possède la double nationalité. Je dois dire avant tout qu’il existe un drôle de paradoxe entre ces deux nations francophones du fait que d’un côté de l’Atlantique, la France est une république présidentielle et qu’en face, vers l’Ouest, le Québec est une monarchie constitutionnelle. Pour avoir vécu en France pendant 10 ans et une bonne partie de ma vie au Québec, même si nos systèmes politiques diffèrent, les réflexes démocratiques sont très similaires. La France a ce besoin constant de ressembler à une monarchie, en accordant beaucoup d’importance aux castes, à la hiérarchie, alors qu’au Québec, nous nous comportons en république, cherchant toujours à légiférer de façon à faire diminuer les différences entre les gens.
Le débat sur la laïcité en France y est très polarisé et surprend. J’ai toujours cru que cette question avait été réglée depuis très longtemps, et que la République était justement la garante de la laïcité dans la sphère publique. Ce débat, nous l’avons eu au Québec dans les années ’60 et il a culminé en une révolution tranquille, sans violence, mais déterminée, qui s’est soldée par la séparation complète de l’Église et de l’État. Les écoles, les hôpitaux et tous les services publics ne pouvaient plus exister hors de la création de ministères sous la responsabilité de l’État. Il faut savoir que l’histoire du Québec moderne a été fortement influencée par la présence et les actes politiques de l’Église catholique dès le début de la Nouvelle-France et même après la Conquête. En effet, c’est l’Église qui est venue coloniser la Nouvelle-France dès le début, qui a tenu tête aux hordes d’Amérindiens, parfois pacifiques et souvent hostiles (avec raison, l’histoire le prouvera) et qui, après la défaite et la Conquête, s’est taillée une place de choix dans le Bas-Canada en négociant et obtenant de l’occupant Anglais, la soumission du peuple français au roi d’Angleterre en échange du maintien de notre langue, de nos institutions scolaires et de notre code civil. Lors de la révolution française, les règles ont été changées et l’État républicain a vite fait la séparation entre les pouvoirs divins incarnés par les évêques et le pouvoir républicain, incarné par le peuple, par le code civil, suivi du code Napoléon. La France a été un exemple de laïcité dans toutes les sphères de la société avec un système scolaire excluant toute manifestation religieuse, l’accès aux études supérieures laïques, des soins de santé et une vie civile globale qui ne permettent à aucune religion ou croyance de pouvoir avoir une présence décisionnelle à quelque niveau que ce soit. Cette laïcité, très imbriquée à la République, est, selon moi, ce qui permet de toujours mieux protéger l’expression démocratique du peuple. Le débat actuel sur la laïcité en France surprend surtout à cause de la fermeté des idées parfois rétrogrades ou des croyances que certains groupes tentent d’introduire, pire, d’imposer. Le fait de vouloir parler du droit à l’avortement dans une perspective morale n’est pas mauvais en soi par exemple, mais le fait de remettre en question les principes fondamentaux de la République pour y introduire des exceptions basées sur des croyances est extrêmement inquiétant selon moi. À partir du moment où il y a une exception religieuse, il n’y a plus de république. La laïcité à la française est la théorie de la neutralité absolue qui a fait ses preuves dans le monde et dans l’histoire. La France, dans son intention laïque, n’interdit pas la pratique de quelque religion que ce soit, au contraire, elle est la garante de la liberté de croyance si chère à certaines communautés.