Jean-Philippe Bernié
Son ton indiquait que pour elle la conversation était terminée. Eric parut sur le point de répliquer puis se ravisa, murmura quelque chose d’indistinct, se leva et sortit, le dossier vert sous le bras.
Deux étages plus bas, Christine Verlanges regardait le Mont-Royal par la fenêtre de la bibliothèque. Les arbres noirs, la neige blanche, le ciel gris et bas du mois de février… Aucun skieur de fond ne troublait la froide beauté matinale de la montagne. Mais elle, pourrait-elle encore contempler longtemps ce paysage depuis cette fenêtre?
Christine se frotta nerveusement les mains et revint à son bureau, près de l’entrée de la bibliothèque. Elle était petite, menue, avec un visage délicat et de grands yeux noirs, et elle paraissait très jeune malgré les cheveux blancs qui commençaient à orner ses tempes. La bouilloire sifflait. Elle remplit sa tasse et y plongea un sachet d’Earl Grey. Puis elle regarda autour d’elle : les étagères de livres, de revues et d’ouvrages de référence, le tout soigneusement rangé et classé par ses soins ; oui, elle aimait son travail. Depuis que, jeune bibliothécaire fraîchement diplômée, elle était entrée au département grâce à son cousin qui y finissait sa thèse et l’avait recommandée pour un stage, elle savait qu’elle avait trouvé sa place, et elle avait toujours été sûre de passer toute sa carrière dans le confort rassurant de l’université Richelieu… Jusqu’à ce que, tout récemment, quelques mots négligents de Claire Lanriel brisent ce rêve.
— Avez-vous fait ma recherche d’articles, Christine? avait dit Claire en entrant dans la bibliothèque. — Je n’ai pas fini, professeure Lanriel, il me manque les résultats de la base de données des Chemical Abstract.
— Je vous ai demandé ça lundi dernier !
Se sentant rougir, et ne voulant surtout pas que la professeure Lanriel pense qu’elle était lente ou paresseuse, Christine avait bafouillé :
— C’est que… c’est que je n’ai plus accès aux ChemAb. J’ai demandé…
— Pourquoi n’y avez-vous plus accès ?
— Ils ont changé la licence, avant c’était pour toute l’université, mais maintenant il faut payer pour chaque poste, donc on l’a seulement à la bibliothèque de la faculté. Je leur ai transmis votre demande le jour même, mais ils ne m’ont pas encore répondu. Dès que j’aurai leur listing je vous le transmettrai, professeure Lanriel…
Claire l’écoutait à peine. Embrassant du regard la pièce encombrée d’étagères et de livres, elle avait murmuré :
— L’existence de cette bibliothèque elle-même est de moins en moins justifiée. Il serait plus rationnel de la fermer pour tout rassembler à la faculté. Et on pourrait installer des bureaux. On manque tellement de place !
Et elle était partie, laissant Christine pétrifiée. Sa. Bibliothèque. Fermée. C’était un mauvais rêve — c’était un cauchemar ! Après une semaine d’angoisse et d’insomnie, elle s’était forcée à aborder le sujet avec Michel Berthier, le directeur du département, qui était descendu à la bibliothèque pour consulter une revue.
— Professeur Berthier, j’ai vu que plusieurs départements de l’université avaient décidé de regrouper leurs bibliothèques à la Faculté. Pensez-vous que… pensez-vous que notre département devrait faire la même chose ?
Michel Berthier l’avait regardée un instant par dessus ses demi-lunes.
Puis il avait dit :
— Je pense que nous n’avons pas de raison de le faire. Notre bibliothèque est très bien là où elle est, puisqu’elle évite par exemple à nos étudiants de sortir dans le froid chaque fois qu’ils souhaitent y venir. Mais je ne sais pas si celui — ou celle — qui me succédera partagera cette opinion.
Le message était clair et, depuis, Christine vivait dans l’angoisse. Elle n’était pas employée de l’université, simplement du département, et si la bibliothèque fermait elle se retrouverait sans emploi. Sans emploi, sans argent, sans sécurité… sans rien. Tout cela, à cause de Claire Lanriel et de ses rêves de grandeur.
La porte de la bibliothèque s’ouvrit et Christine sursauta puis vit avec soulagement que ce n’était pas Claire Lanriel qui entrait, mais May Fergusson, la secrétaire administrative du département. May avait la cinquantaine avancée, les cheveux gris coupés très court et, hiver comme été, portait des jeans et un sweat-shirt. Il était neuf heures moins dix du matin et elle était déjà là ? Dans une main May tenait un carnet, et dans l’autre un objet bizarre — un boîtier noir surmonté d’une mince tige brillante.
— Un thermocouple, un thermomètre électronique, expliqua-t-elle à Christine. Je l’ai emprunté à Gatwick pour relever la température dans chaque pièce du bâtiment. On a encore des problèmes avec le chauffage et je dois voir le responsable des services techniques dans une demi-heure.
— Ici, ça va, dit Christine.
— À cet étage il n’y a pas de problème, mais il fait à peine dix degrés dans certains bureaux du sous-sol, et dans les laboratoires c’est encore pire. Et personne n’est capable de me dire d’où vient le problème !
— C’était déjà la même chose l’hiver dernier, non ?
— Oui, et ils n’ont réparé qu’en avril, grogna May.
— On pourrait mettre les chercheurs ailleurs en attendant, suggéra Christine.
— Mais où ? Tous les bureaux sont déjà occupés, à part quelques-uns au deuxième étage, mais ils sont à Gatwick et je n’imagine pas Gatwick céder ses bureaux à Lanriel, même à titre temporaire !
Donc, nota Christine, c’étaient les étudiants de Claire Lanriel qui avaient froid. Les pauvres, déjà qu’ils étaient bien à plaindre…
— Et s’ils venaient ici ? proposa-t-elle soudain.
— Où ça, ici ?
— Ils pourraient s’installer au fond de la bibliothèque, sous les fenêtres. Derrière la dernière rangée d’étagères, il y a de la place pour au moins cinq ou six bureaux. Ça ne dérangerait absolument personne.
— C’est une bonne idée, dit May après un instant de réflexion. Oui, c’est une très bonne idée. Il va falloir en parler à Lanriel.
— Vous vous en occupez, s’exclama Christine précipitamment.
— Vous ne voulez pas affronter le dragon ? fit May, rigolarde.
Impulsivement, Christine demanda :
— May, croyez-vous… croyez-vous qu’elle a une chance de devenir directrice du département ? Claire Lanriel, je veux dire ?
Un peu surprise, May leva les yeux vers elle :
— Je le pense, oui. Si Michel Berthier ne renouvelle pas son mandat de directeur, c’est même ce qu’il y a de plus probable.
Elle attendit un bref instant et ajouta doucement :
— Pourquoi cette question, Christine ?
Christine prit une grande inspiration :
— Parce que… parce que la professeure Lanriel m’a dit qu’elle voulait fermer la bibliothèque. Pour en faire des bureaux. Et si la bibliothèque
ferme, je perds mon emploi.
May fit un pas vers Christine et baissa la voix.
— Alors ne perdez pas de temps, Christine. Cherchez ailleurs… sans attendre!
À midi et quart, Eric Duguet quitta son bureau de l’université Richelieu pour rejoindre Todd Alkibiadès dans un restaurant à proximité, sur l’avenue du Parc. Quand il entra, Todd était déjà installé à une table derrière une plante verte en plastique et examinait la carte. Todd… brun, gentil, mignon — et totalement impénétrable.
— Tu as passé une bonne matinée ? lui demanda-t-il dans son français chantant.
Eric haussa les épaules.
— Comme d’habitude : ça allait très bien jusqu’à ce que je tombe sur Claire Lanriel. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi nuisible.
— Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?
— Elle veut me faucher mon travail.
— Ce n’est pas bien, dit Todd.
Eric le regarda. Après deux mois de relations épisodiques, il n’arrivait toujours pas à savoir si Todd était sérieux, pince-sans-rire, se moquait gentiment de lui, ou simplement masquait son indifférence par une politesse de façade.
— Non, ce n’est pas bien, dit-il en ouvrant le menu. Cette femme est une plaie.
— Elle était pareille avec les étudiants, dit Todd. On avait tous peur d’elle, sauf ceux qui en étaient amoureux.
— Amoureux ? Tu veux rire !
— Non, non, je t’assure. Certains straights… ils étaient attirés par son côté dominatrice. Et avec son accent français, c’était encore mieux.
Eric se demanda comment il devait prendre cette dernière remarque.
— Elle est moitié-moitié, tu sais, fit-il observer d’un ton un peu pincé.
— Moitié-moitié ?
— Moitié française, moitié américaine. Sa mère — américaine — s’était installée dans les Appalaches du côté canadien, et Claire a passé une partie de son enfance dans une cabane en bois au bord d’un lac quelque part dans les Cantons-de-l’Est, j’exagère à peine, c’est un vieux prof du département qui m’a raconté ça… puis elle a partagé son temps entre le Québec et la France, s’est mariée et a divorcé là-bas, avant de revenir définitivement ici pour faire carrière.
La suite de ce roman dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine