QUAND J’EN AURAI FINI AVEC TOI (5)

Jean-Philippe Bernié

Elle tourna les talons et partit. May murmura en anglais quelque chose de bref et vulgaire et plongea la main dans la poche de son jeans contenant son paquet de cigarettes.

Tandis que, réfugiée dans sa voiture, May Fergusson tirait furieusement sur sa cigarette, son patron, Michel Berthier, directeur du département des matériaux de l’Université Richelieu, regardait d’un air morose une affiche intitulée LES DIFFÉRENTS ASPECTS DE LA MALADIE CARDIAQUE. Les pathologies étaient représentées en couleurs vives avec leurs symptômes et leur traitement, lorsqu’il y en avait un. Michel soupira. Il était assis depuis une heure sur une inconfortable chaise en plastique orange au fond d’un couloir éclairé par des néons. L’interminable série d’examens était enfin terminée et il allait connaître le verdict. Le choc initial avait été rude : les palpitations et douleurs qui l’avaient amené à consulter étaient liées au murmure d’une valve, lui-même provoqué par une possible hypertension artérielle primaire, dans le circuit cœur-poumons.

— Le traitement est assez draconien, avait dit le premier cardiologue. Greffe cœur-poumons. Cinquante pour cent de chances de survie.
Draconien, en effet ! Mais les tests qu’il avait ensuite subis s’étaient avérés un peu moins alarmants, à en croire les techniciens qui faisaient fonctionner les machines.
— Monsieur Berthier, le docteur Weissman vous attend.
Michel se leva. Il approchait des soixante ans et n’était pas très grand. Assez élégant, il avait des cheveux gris soigneusement coiffés et un regard pensif.

. Il rejoignit le docteur Weissman dans son bureau. Le spécialiste avait des gestes précis et dégageait une impression rassurante de compétence. Il ouvrit son dossier et dit :
— Ça va bien. Vous avez une légère hypertension artérielle, stable, probablement d’origine congénitale. Les tests sont normaux. Vous n’avez pas à vous inquiéter.
— Et les palpitations ?
— Du stress ou de la fatigue. Il n’y a aucune pathologie.
Quelques minutes plus tard, après s’être fait confirmer à plusieurs reprises par le docteur Weissman que tout allait bien, Michel quitta l’hôpital et se dirigea vers la station de métro. En route, il décida de prendre un café et s’assit dans un établissement poussiéreux où une chanson vaguement folklorique évoquait avec regret les hivers imaginaires d’un passé idéalisé. En commandant son café, Michel songea au futur. Le futur ? Depuis qu’il était entré à l’Université Richelieu, trente ans auparavant, il ne s’était jamais vraiment donné le temps d’y réfléchir. Les années s’étaient succédé, les projets et la politique avaient fait leur œuvre, il s’était retrouvé directeur du département…
Et maintenant ? Le moment était-il venu de penser à la suite des choses ? Michel menait une vie calme et bien ordonnée entre son travail, sa collection de timbres, ses CD de jazz et quelques amis, même si la composante travail avait pris une place croissante ces dernières années. Alors ?
Tout le monde s’attendait à ce qu’il rempile pour un second mandat de directeur ; mais continuer, c’était, au fond, la solution de facilité, c’était le train-train. Et s’il ne se représentait pas ? Le moment était peut-être venu de chercher d’autres défis…
Le café était horriblement amer et Michel fit une grimace.

Il n’avait pas échappé à une greffe cœur-poumons pour souffrir d’un ulcère d’estomac ! Il y avait cependant un petit problème avec ses rêves de liberté. Quitter son poste de directeur maintenant aurait comme conséquence quasiment assurée de le confier à Claire Lanriel. Cela serait-il une bonne chose ? Certes, Claire était ambitieuse, brillante, intelligente, et elle travaillait beaucoup… mais elle avait aussi d’autres traits de caractère beaucoup moins plaisants.

Dans un autre hôpital de la ville, plus à l’est, Monica Réault se leva d’un bond en voyant son jeune frère Ricky émerger, livide et chancelant, de la salle d’urgence. Monica éprouva un mélange de soulagement — le médecin avait réussi à recoudre sa lèvre, qui pendait de façon épouvantable lorsqu’elle l’avait emmené —, d’inquiétude — quel serait le résultat de sa prochaine dispute avec Nancy ? — et d’espoir — Ricky comprendrait-il enfin qu’il fallait qu’il chasse cette fille de sa vie ?
Ricky leva les yeux vers elle et Monica sentit sa gorge se serrer. Son frère avait dans le regard la défiance entêtée qu’il adoptait chaque fois que la question était abordée ou qu’il sentait qu’elle allait l’être. Malgré tout, il ne protesta pas quand elle le prit par le bras. Il était encore groggy — et c’était une très bonne chose. Ils traversèrent les couloirs décrépits de l’hôpital et, en passant devant un miroir près de l’entrée, Monica aperçut leur reflet. Ils étaient tellement semblables… les mêmes cheveux foncés, longs et lisses — à grands frais — chez Monica, courts et bouclés chez Ricky, les mêmes yeux noirs, la même silhouette mince, le même nez bien droit, la même bouche sensuelle… mais en quelques mois était apparu entre eux un fossé qui n’avait cessé de s’élargir jusqu’à devenir un abîme insondable. Qu’était-il arrivé à son petit frère ? se demanda Monica pour la millième fois. Ils sortirent du bâtiment et elle guida Ricky jusqu’à sa vieille Ford.
— Je te ramène puis j’irai travailler. Ça va aller ? Grand-père m’a dit qu’il serait de retour à la maison vers quatre heures.
Ricky hocha la tête, s’assit et mit la main dans la poche de son blouson — un superbe blouson de cuir italien que Nancy lui avait offert après une autre dispute, et qu’elle prétendait être une contrefaçon, mais que Monica croyait authentique, et volé — et en sortit un paquet de cigarettes tout plié. Monica le regarda et le désespoir lui étreignit la gorge. Ricky n’avait que dix-sept ans ! En quelques mois, il s’était transformé, sous ses yeux, d’adolescent gauche et timide à la vie sans histoire en un beau jeune homme qui couchait avec une fille nettement plus âgée que lui, une petite racaille liée aux gangs de rue et déjà connue des forces de police, et elle n’avait rien pu y faire. Ricky alluma un pétard et inhala une bouffée. Monica sentit l’odeur âcre monter à ses narines et elle serra le volant jusqu’à ce que ses articulations blanchissent. Elle détestait cette odeur, et elle y était devenue encore plus sensible depuis qu’elle avait cessé de fumer. Elle introduisit la clé dans le contact et dit aussi posément qu’elle put :
— Ricky…
Son frère continua à fumer. Il n’arrivait même pas à fermer les lèvres. L’extrémité du joint se tacha de rouge.
— Ricky…
— Quoi ? C’est bon pour la douleur. J’ai mal.
Monica ferma les yeux. Faire une scène ? Ne rien dire ?

Cela reviendrait strictement au même. Elle avait tout essayé. Rien ne semblait fonctionner. Rien. Ricky était de plus en plus loin. Et maintenant, elle devrait affronter leur grand-père qui répéterait avec une insistance grandissante Cette fois-ci, il faut vraiment appeler vos parents, il faut qu’ils reviennent. Monica rouvrit les yeux et sentit les larmes couler sur ses joues.

Une heure plus tard elle entrait, tout essoufflée, dans le bureau de Claire Lanriel, un bureau sobre, à l’ordre presque clinique, sans aucun détail personnel.
— Je suis désolée, je n’étais pas là ce matin, une urgence familiale…
Claire leva la main en un geste mi-négligent mi-agacé, qui signifiait « aucune importance, ne m’ennuie pas avec ça ». C’est vrai, Claire avait des défauts — tout le monde avait averti Monica lorsqu’elle avait commencé sa thèse avec elle — mais au moins elle n’était pas chiante. Elle était dure, exigeante, elle pouvait même être cassante, mais tant que les étudiants faisaient leur boulot elle leur fichait la paix et leur laissait même plus la bride sur le cou que certains professeurs qui avaient pourtant meilleure réputation. Elle regarda Monica de ses yeux gris — de beaux yeux froids, à peine maquillés, allongés et limpides — et ses lèvres parfaitement ourlées de rouge prononcèrent :
— As-tu analysé le rendement de tes panneaux solaires ?
Il arrivait parfois à Monica de se demander si Lanriel se doutait de quelque chose. Elle-même avait été surprise : elle ne s’était jamais sentie attirée par une autre femme auparavant. Mais Claire Lanriel, c’était autre chose. Ce n’était pas exactement une attirance physique, ce qu’elle ressentait pour elle était plus brutal, presque primitif.
— J’ai fait les mesures vendredi soir avant de partir.
Claire prit les relevés qu’elle lui tendait et Monica ne put s’empêcher de regarder sa main, une main blanche, menue, avec des doigts fins et des ongles courts au vernis incolore. Claire lut pendant quelques secondes puis leva les yeux.
— Ces résultats sont bien. Ils sont même très bien.
— Oui, je… je suis assez contente. Ça n’a pas mal marché.
— Tu es trop modeste ! C’est remarquable. Le rendement des panneaux solaires du commerce ne dépasse guère 25 %, mais en appliquant cette couche de semi-conducteur sur la cellule photovoltaïque tu arrives à 40 %… C’est très bien, vraiment très bien. On se rapproche de plus en plus du moment où l’électricité produite par l’énergie solaire deviendra bon marché, et nos travaux contribuent à ces progrès ! Recommence l’expérience pour confirmer les résultats.
Monica ne répondit pas et se dandina, un peu mal à l’aise. Elle était toujours debout, Claire invitait rarement les gens à s’asseoir.
— Il y a un problème ? demanda Claire.
— Euh, non, c’est que… c’est qu’il y a quelque chose que je ne comprends pas.
— Quoi ?
— Eh bien… eh bien, j’ai raté une série de mes expériences. Par accident, je me suis trompée de conditions pour appliquer la couche à la cellule photovoltaïque. En la regardant au microscope, au lieu d’avoir une couche bien lisse et bien uniforme, elle était toute striée, comme du métal brossé. Et le rendement… le rendement électrique était supérieur à 50 %.

La suite de ce roman dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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