LE MEILLEUR DES MONDES – 5 –

Aldous Huxley

— Je comprends, dit l’étudiant ; et il resta silencieux, éperdu d’admiration.
Il y eut un silence ; puis, toussotant pour se dégager la voix :
— Il était une fois, commença le Directeur, alors que Notre Ford était encore de ce monde, un petit garçon qui s’appelait Reuben Rabinovitch. Reuben était l’enfant de parents de langue polonaise. – Le Directeur s’interrompit : – Vous savez ce que c’est que le polonais, je suppose ?
— Une langue morte.
— Comme le français et l’allemand, ajouta un autre étudiant, exhibant avec zèle son savoir.
— Et « parent ? » questionna le D.I.C.
Il y eut un silence gêné. Plusieurs des jeunes gens rougirent. Ils n’avaient pas encore appris à reconnaître la ligne de démarcation, importante mais souvent fort ténue, qui sépare l’ordure de la science pure. L’un d’eux, enfin, eut le courage de lever la main.
— Les êtres humains, autrefois, étaient…, dit-il avec hésitation ; le sang lui affluait aux joues. – Enfin, ils étaient vivipares.
— Très bien. – Le Directeur approuva d’un signe de tête.
— Et quand les bébés étaient décantés…
— Naissaient, corrigea-t-il.
— Eh bien, alors, c’étaient les parents. – c’est-à-dire : pas les bébés, bien entendu, les autres. – Le pauvre garçon était éperdu de confusion.
— En un mot, résuma le Directeur, les parents étaient le père et la mère. – Cette ordure, qui était en réalité de la science, tomba avec fracas dans le silence gêné de ces jeunes gens qui n’osaient plus se regarder. – La mère…, répéta-t-il très haut, pour faire pénétrer bien à fond la science ; et, se penchant en arrière sur sa chaise: – Ce sont là, dit-il gravement, des faits désagréables, je le sais. Mais aussi, la plupart des faits historiques sont désagréables.
Il revint au petit Reuben, au petit Reuben dans la chambre de qui, un soir, par négligence, son père et sa mère (hum, hum !) avaient, par hasard, laissé en fonctionnement l’appareil de T.S.F. (Car il faut se souvenir qu’en ces jours de grossière reproduction vivipare, les enfants étaient toujours élevés par leurs parents, et non dans des Centres de Conditionnement de l’État.) Pendant que l’enfant dormait, l’appareil commença soudain à transmettre un programme de radiophonie de Londres ; et le lendemain matin, à l’étonnement de son… (hum) et de sa… (hum) (les plus effrontés parmi les jeunes gens se risquèrent à échanger un ricanement), le petit Reuben se réveilla en répétant mot à mot une longue conférence de ce curieux écrivain ancien (– l’un des très rares dont on ait autorisé la transmission des œuvres jusqu’à nous), George Bernard Shaw, qui parlait, suivant une tradition bien établie, de son propre génie. Pour le… (clin d’œil) et la… (ricanement) du petit Reuben, cette conférence fut, bien entendu, parfaitement incompréhensible, et, s’imaginant que leur enfant était devenu subitement fou, ils firent venir un médecin. Celui-ci, heureusement, comprenait l’anglais, reconnut le discours pour celui que Shaw avait diffusé par T.S.F., se rendit compte de l’importance de ce qui était arrivé, et écrivit à ce sujet une lettre à la presse médicale.
— Le principe de l’enseignement pendant le sommeil, ou hypnopédie, avait été découvert. – Le D.I.C. fit une pause impressionnante. – Le principe avait été découvert, mais il devait s’écouler bien des années avant que ce principe reçût des applications utiles.
— Le cas du petit Reuben ne se produisit que vingt-trois ans après le lancement du premier Modèle en T de Notre Ford.

– Ici, le Directeur fit un signe de T à hauteur de son estomac, et tous les étudiants l’imitèrent révérencieusement. – Et pourtant…
Furieusement, les étudiants griffonnèrent: • L’hypnopédie, premier emploi officiel en l’an 214 de N.F. Pourquoi pas plus tôt ? Deux raisons ; a)… »
— Ces premiers expérimentateurs, disait le D.I.C, étaient sur une mauvaise voie. Ils croyaient qu’on pouvait faire de l’hypnopédie un instrument d’éducation intellectuelle…
(Un petit garçon, endormi sur le côté droit, le bras droit hors du lit, la main droite pendant mollement par-dessus le bord. Sortant d’une ouverture ronde et grillagée dans la paroi d’une boîte, une voix parle doucement.)
— Le Nil est le plus long fleuve d’Afrique, et le second, pour la longueur, de tous les fleuves du globe. Bien qu’il n’atteigne pas la longueur du Mississippi-Missouri, le Nil arrive en tête de tous les fleuves pour l’importance du bassin, qui s’étend sur 35 degrés de latitude…
Au petit déjeuner, le lendemain matin :
•— Tommy, dit quelqu’un, sais-tu quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Des signes de tête en dénégation.
•— Mais ne te souviens-tu pas de quelque chose qui commence ainsi : Le Nil est le… ? »
•— Le – Nil – est – le – plus – long – fleuve – d’Afrique – et – le – second – pour – la – longueur – de – tous – les – fleuves – du – globe… »
— Les mots sortent en se précipitant. – « Bien-qu’il-n’atteigne-pas… »
•— Eh bien, dis-moi maintenant quel est le plus long fleuve d’Afrique ? »
Les yeux sont ternes.
•— Je n’en sais rien.
•— Mais le Nil, Tommy !
•— Le – Nil – est – le – plus – long – fleuve – d’Afrique – et – le – second…
•— Alors quel est le fleuve le plus long, Tommy ?» Tommy fond en larmes.
•— J’en sais rien », pleurniche-t-il.
C’est cette pleurnicherie, le Directeur le leur fit clairement comprendre, qui découragea les premiers chercheurs. Les expériences furent abandonnées. On ne fit plus de tentatives pour apprendre aux enfants la longueur du Nil pendant leur sommeil. Fort judicieusement. On ne peut apprendre une science à moins qu’on ne sache pertinemment de quoi il s’agit.
— Tandis que, s’ils avaient seulement commencé par l’éducation morale…, dit le Directeur, conduisant la bande vers la porte. Les étudiants le suivirent, griffonnant désespérément tout en marchant et pendant tout le trajet en ascenseur. – L’éducation morale, qui ne doit jamais, en aucune circonstance, être rationnelle.
•Silence, silence », murmura un haut-parleur tandis qu’ils sortaient de l’ascenseur au quatorzième étage, et : « Silence, silence », répétèrent infatigablement les pavillons des instruments, à intervalles réguliers, le long de chaque couloir. Les étudiants, et jusqu’au Directeur lui-même, se haussèrent automatiquement sur la pointe des pieds. Ils étaient des Alphas, bien entendu, mais les Alphas eux-mêmes ont été bien conditionnés. « Silence, silence. »

Toute l’atmosphère du quatorzième étage vibrait d’impératifs catégoriques.
Cinquante mètres de parcours sur la pointe des pieds les amenèrent à une porte que le Directeur ouvrit avec précaution. Ils franchirent le seuil et pénétrèrent dans la pénombre d’un dortoir aux volets clos. Quatre-vingts petits lits s’alignaient le long du mur. Il y avait un bruit de respiration légère et régulière et un murmure continu, comme des voix très basses chuchotant au loin.
Une infirmière se leva comme ils entraient, et se mit au garde-à-vous devant le Directeur.
— Quelle est la leçon, cet après-midi ? demanda-t-il.
— Nous avons fait du Sexe Élémentaire pendant les quarante premières minutes, répondit-elle. Mais maintenant, on a réglé l’appareil sur le cours élémentaire de Sentiment des Classes Sociales.
Le Directeur parcourut lentement la longue file des petits lits. Roses et détendus par le sommeil, quatre-vingts petits garçons et petites filles étaient étendus, respirant doucement. Il sortait un chuchotement de sous chaque oreiller. Le D.I.C. s’arrêta et, se penchant sur l’un des petits lits, écouta attentivement.
— Cours élémentaire de Sentiment des Classes Sociales, disiez-vous ? Faites-le répéter un peu plus haut par le pavillon.
•l’extrémité de la pièce, un haut-parleur faisait saillie sur le mur. Le Directeur s’y rendit et appuya sur un interrupteur.
•… sont tous vêtus de vert », dit une voix douce mais fort distincte commençant au milieu d’une phrase, « et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec des enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir lire ou écrire. Et puis, ils sont vêtus de noir, ce qui est une couleur ignoble. Comme je suis content d’être un Bêta. »
Il y eut une pause ; puis la voix reprit :
•Les enfants Alphas sont vêtus de gris. Ils travaillent beaucoup plus dur que nous, parce qu’ils sont si formidablement intelligents. Vraiment, je suis joliment content d’être un Bêta, parce que je ne travaille pas si dur. Et puis, nous sommes bien supérieurs aux Gammas et aux Deltas. Les Gammas sont bêtes. Ils sont tous vêtus de vert, et les enfants Deltas sont vêtus de kaki. Oh, non, je ne veux pas jouer avec les enfants Deltas. Et les Epsilons sont encore pires. Ils sont trop bêtes pour savoir… »
Le Directeur remit l’interrupteur dans sa position primitive. La voix se tut. Ce ne fut plus que son grêle fantôme qui continua à marmotter de sous les quatre-vingts oreillers.
— Ils entendront cela répété encore quarante ou cinquante fois avant de se réveiller ; puis, de nouveau, jeudi ; et samedi, de même. Cent vingt fois, trois fois par semaine, pendant trente mois. Après quoi, ils passeront à une leçon plus avancée.
Des roses et des secousses électriques, le kaki des Deltas et une bouffée d’assa fœtida – liés indissolublement avant que l’enfant sache parler. Mais le conditionnement que des paroles n’accompagnent pas est grossier et tout d’une pièce ; il est incapable de faire saisir les distinctions plus fines, d’inculquer les modes de conduite plus complexes. Pour cela, il faut des paroles, mais des paroles sans raison. En un mot, l’hypnopédie.

La suite de ce roman dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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