
Recherches et contributions spéciales de Carle Jasmin et Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)
L’été 1608, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, quelques dizaines d’hommes s’affairent autour des bâtiments rudimentaires que Samuel de Champlain vient de faire ériger. Les hivers sont meurtriers, les ressources limitées et l’avenir de la colonie demeure incertain. Dans cette petite implantation qui deviendra Québec, personne ne se doute qu’il est en train d’écrire les premières pages d’une histoire qui, quatre siècles plus tard, mènera à l’une des sociétés les plus ouvertes au monde en matière de diversité sexuelle et de genre au Québec.
Les récits traditionnels de la fondation du Québec parlent des explorateurs, des missionnaires, des soldats et des commerçants de fourrures. Ils racontent les alliances avec les nations autochtones, les rivalités entre empires européens et les difficultés de la vie en Nouvelle-France. Pourtant, une partie importante de cette histoire demeure largement absente des manuels scolaires : celle des personnes que l’on désignerait aujourd’hui comme lesbiennes, gaies, bisexuelles, transgenres ou queer (LGBTQ+).
Leur absence des archives ne signifie pas qu’elles n’existaient pas. Elle témoigne plutôt du silence imposé par une époque où la religion encadrait étroitement la vie privée et où certains comportements étaient considérés comme des péchés avant même d’être perçus comme des crimes.
Pour retrouver leur trace, il faut apprendre à lire entre les lignes des documents anciens. Il faut chercher dans les registres judiciaires, dans les correspondances personnelles, dans les rapports religieux et parfois même dans les rumeurs consignées par les autorités. Cette enquête ressemble souvent à un travail d’archéologie historique : les indices sont rares, fragmentaires et parfois contradictoires. Pourtant, lorsqu’on les rassemble, ils révèlent une réalité incontournable : les personnes LGBTQ+ ont toujours fait partie du paysage humain du Québec.
Bien avant l’arrivée des Européens, plusieurs nations autochtones reconnaissaient déjà des formes de diversité sexuelle et de genre chez les peuples autochtones qui échappaient aux catégories binaires importées par la civilisation occidentale. Dans certaines communautés, des individus pouvaient occuper des rôles particuliers au sein de la société, combinant des fonctions traditionnellement associées aux hommes et aux femmes. Ces personnes étaient souvent intégrées à la vie collective et pouvaient même bénéficier d’un statut spirituel particulier.
Lorsque les missionnaires catholiques découvrent ces réalités, ils les interprètent à travers le prisme de leurs propres croyances. Ce qu’ils considèrent comme une déviation morale peut être perçu par les peuples autochtones comme une composante naturelle de l’organisation sociale. Dès les premiers contacts entre les deux mondes, une confrontation culturelle s’engage autour des notions de sexe, de genre et de moralité.
Cette rencontre marque le début d’un long processus qui influencera profondément l’histoire LGBTQ+ du Québec colonial pendant plus de trois siècles.
Avant Champlain : quand la diversité de genre existait déjà sur le territoire québécois
Bien avant que les voiles françaises n’apparaissent à l’horizon du fleuve Saint-Laurent, bien avant les croix plantées au nom du roi de France et bien avant que Québec ne devienne le berceau de la présence européenne en Amérique du Nord, des peuples vivaient déjà sur ce vaste territoire depuis des milliers d’années.
Leur histoire ne commence pas en 1608.
Et l’histoire LGBTQ+ du Québec non plus.
Pendant longtemps, les historiens occidentaux ont raconté l’histoire de la sexualité et du genre comme une évolution linéaire : d’abord la morale chrétienne, puis les interdits, puis les luttes pour les droits et enfin la reconnaissance contemporaine des personnes LGBTQ+. Cette vision est aujourd’hui remise en question. Les recherches des dernières décennies ont montré qu’avant même l’arrivée des Européens, plusieurs nations autochtones possédaient des conceptions du genre beaucoup plus souples que celles qui dominaient alors en Europe.
Pour comprendre l’ampleur du choc culturel qui s’annonce au XVIIe siècle, il faut imaginer deux mondes qui se rencontrent.
D’un côté, une Europe profondément marquée par le catholicisme. Une société où les rôles masculins et féminins sont clairement définis, où la sexualité est étroitement surveillée par l’Église et où les comportements jugés déviants peuvent mener à la prison, à l’exil ou même à la mort.
De l’autre, une mosaïque de peuples autochtones dont les traditions varient énormément d’une nation à l’autre, mais où certaines communautés reconnaissent l’existence de personnes occupant des rôles qui ne correspondent pas nécessairement aux catégories masculines ou féminines imposées par la pensée européenne.
Cette réalité surprend les premiers explorateurs.
Et elle choque profondément plusieurs missionnaires.
Les récits de l’époque révèlent parfois davantage les préjugés des observateurs que les comportements qu’ils prétendent décrire.
Comme souvent dans l’histoire coloniale, ceux qui écrivent les documents sont rarement ceux dont on raconte la vie.
Le regard des Européens : entre fascination et incompréhension
Lorsqu’un missionnaire français du XVIIe siècle pose le pied sur le territoire de ce qui deviendra le Québec, il ne découvre pas seulement un continent nouveau, mais un monde qui échappe en grande partie à ses catégories mentales. Son regard est façonné par une Europe profondément structurée par la pensée chrétienne, où l’ordre du monde semble aller de soi : Dieu a créé les hommes, Dieu a créé les femmes, et chaque sexe est assigné à un rôle précis, défini à la fois par la nature et par la morale. Dans ce cadre intellectuel très fermé, tout ce qui s’écarte de cette division binaire apparaît immédiatement comme une anomalie, voire comme une menace à l’ordre divin.
Ce décalage explique en grande partie la manière dont les Européens décrivent les sociétés autochtones qu’ils rencontrent. Les missionnaires consignent dans leurs journaux des observations qui mêlent curiosité, jugement moral et incompréhension, sans toujours disposer des outils conceptuels nécessaires pour interpréter ce qu’ils voient. Ils décrivent parfois des rôles sociaux, des pratiques ou des identités de genre qui ne correspondent pas à leur propre système de pensée, mais qu’ils traduisent malgré tout à travers une grille chrétienne qui les déforme inévitablement.
Il faut imaginer un chroniqueur médiéval tenté de décrire Internet : même avec la meilleure volonté du monde, il lui manquerait non seulement le vocabulaire, mais aussi les concepts fondamentaux pour comprendre ce qu’il observe. C’est exactement ce qui se produit dans les premiers récits coloniaux, où la réalité autochtone est filtrée à travers des catégories européennes qui ne permettent pas d’en saisir toute la complexité.
Le résultat est souvent le même : une partie importante de ces réalités disparaît derrière des descriptions incomplètes, des jugements moraux ou des interprétations erronées, ce qui crée une mémoire historique fragmentée dès les premiers contacts.
Des réalités multiples, pas un modèle unique
Aujourd’hui, le terme « bispiritualité » est fréquemment utilisé pour désigner certaines formes de diversité de genre et de sexualité présentes au sein de plusieurs nations autochtones. Mais cette notion contemporaine, utile pour nommer une réalité longtemps ignorée, ne doit pas faire oublier une évidence historique essentielle : il n’a jamais existé une seule culture autochtone homogène sur le territoire québécois.
Les Innus, les Wendats, les Atikamekw, les Mohawks, les Abénaquis, les Cris et les Algonquins possédaient chacun leurs propres langues, leurs propres structures sociales et leurs propres systèmes de valeurs. Dans certains cas, des rôles spécifiques pouvaient être reconnus à des personnes qui ne correspondaient pas strictement aux catégories de genre européennes. Dans d’autres, les conceptions étaient différentes, ou tout simplement structurées autrement, sans correspondance directe avec nos classifications contemporaines.
Parler d’une seule réalité autochtone serait donc aussi réducteur que de prétendre que tous les Européens du XVIIe siècle partageaient une vision identique du monde. L’histoire réelle est faite de diversité, de variations locales et de nuances culturelles que les récits simplifiés ont trop souvent effacées.
Cette diversité rappelle une vérité fondamentale : les catégories de genre et de sexualité ne sont pas universelles dans leur forme, mais construites culturellement, et donc toujours situées dans un contexte historique précis.
Quand la colonisation efface les mémoires
L’un des aspects les plus méconnus de la colonisation ne réside pas uniquement dans la conquête territoriale, mais dans la transformation progressive des structures sociales et culturelles des peuples autochtones. Les missionnaires ne se contentent pas d’évangéliser : ils cherchent aussi à remodeler les modes de vie, les structures familiales et les normes sociales selon un modèle européen considéré comme universel.
Dans ce processus, le modèle familial chrétien devient progressivement la norme à atteindre. Les rôles sociaux traditionnels sont remis en question, certaines pratiques culturelles sont interdites ou découragées, et une partie des connaissances transmises oralement disparaît lentement au fil des générations.
Plus tard, les pensionnats autochtones viendront amplifier ce phénomène en rompant brutalement la transmission intergénérationnelle des langues, des récits et des savoirs. Des enfants grandissent loin de leurs communautés, souvent privés de leur culture d’origine, ce qui entraîne une perte massive de continuité historique.
Dans ce contexte, une part importante de la mémoire liée à la diversité de genre et de sexualité est elle aussi affectée, non pas parce qu’elle n’existait pas, mais parce qu’elle n’a pas été transmise, documentée ou reconnue dans les récits dominants.
L’histoire LGBTQ+ du Québec ne peut donc être comprise sans intégrer cette dimension d’effacement culturel. Une partie de cette mémoire a disparu bien avant l’apparition des mouvements modernes de libération sexuelle, non pas par absence de réalité, mais par rupture de transmission.
Une colonie d’hommes dans un monde d’hommes
Lorsque les premiers colons français s’installent durablement en Nouvelle-France, une autre réalité structure profondément la vie sociale : le déséquilibre démographique entre hommes et femmes. À plusieurs moments du XVIIe siècle, la colonie compte une majorité écrasante d’hommes, au point que les autorités françaises s’inquiètent ouvertement de sa stabilité et de sa croissance future.
L’envoi des Filles du Roy s’inscrit précisément dans cette logique de rééquilibrage démographique. Mais avant leur arrivée, la vie quotidienne dans la colonie est largement organisée autour de groupes masculins : soldats dans les garnisons, marins sur les navires, coureurs des bois dans les forêts, trappeurs isolés dans les territoires éloignés, travailleurs regroupés dans des conditions souvent précaires.
Pour les historiens de la sexualité, ces environnements soulèvent inévitablement des questions importantes. Comment les individus vivaient-ils leur intimité dans ces contextes fortement masculins ? Quelles formes de relations affectives, émotionnelles ou sexuelles pouvaient émerger dans ces espaces isolés ? Et surtout, quels aspects de ces vies échappaient totalement aux autorités et donc aux archives ?
Les documents historiques restent silencieux sur de nombreux aspects de cette réalité. Mais ce silence lui-même devient un indice. Car l’histoire mondiale montre que dans des contextes similaires, des formes de sociabilité entre personnes du même sexe ont toujours existé, sous des formes variables selon les époques et les cultures.
La question n’est donc pas de savoir si ces réalités ont existé, mais plutôt comment elles ont été vécues, perçues et, surtout, rendues invisibles.
L’Église entre dans la chambre à coucher
Dans la Nouvelle-France du XVIIe siècle, l’Église catholique occupe une place centrale dans l’organisation de la société. Aujourd’hui, le Québec est souvent décrit comme l’une des sociétés les plus laïques d’Amérique du Nord, mais cette transformation est extrêmement récente à l’échelle historique. Pendant des siècles, l’Église est omniprésente : elle baptise, enseigne, marie, enterre, conseille et influence même les décisions des autorités civiles.
Dans ce contexte, la sexualité cesse d’être uniquement une réalité privée pour devenir un enjeu moral et religieux. Le mariage est considéré comme l’unique cadre légitime des relations sexuelles, dont l’objectif principal est la procréation. Le plaisir, lui, occupe une place marginale dans les discours théologiques de l’époque, lorsqu’il n’est pas explicitement suspecté.
Dans cet univers moral, toute sexualité jugée non conforme est susceptible d’être condamnée, non seulement comme un écart social, mais comme une faute spirituelle. L’homosexualité, en particulier, est perçue non pas simplement comme un comportement interdit, mais comme une transgression de l’ordre divin lui-même.
Cette vision, profondément ancrée dans les structures religieuses et sociales, exercera une influence durable qui dépassera largement la période coloniale pour marquer encore les siècles suivants.
Les vies invisibles derrière les archives
L’un des défis majeurs de l’histoire LGBTQ+ des débuts du Québec réside dans la quasi-absence de témoignages directs. Les personnes concernées ne laissent que très rarement des traces écrites de leur expérience intime, que ce soit sous forme de journaux personnels, de correspondances ou de récits autobiographiques.
Elles n’ont pas créé d’organisations communautaires, ni de mouvements politiques, ni de plateformes publiques de revendication. Elles ont vécu dans un cadre où l’expression ouverte de leur identité était soit impossible, soit dangereuse.
Les archives disponibles proviennent donc principalement des institutions : tribunaux, autorités religieuses, administrations coloniales. Elles ne parlent des personnes LGBTQ+ que lorsqu’un conflit éclate, lorsqu’une accusation est portée ou lorsqu’un comportement est jugé problématique.
Cette asymétrie produit une image profondément déséquilibrée du passé. Elle donne l’impression que ces vies n’existent qu’à travers le prisme de la répression, alors qu’en réalité, elles ont existé dans toute leur complexité, leur quotidienneté et leur humanité.
Derrière chaque dossier judiciaire se cache ainsi une existence complète, faite de relations, d’attachements, de désirs, mais aussi de stratégies de survie dans un monde qui ne leur offrait ni reconnaissance ni protection.
À l’aube du XVIIIe siècle, la Nouvelle-France est devenue une société plus structurée et plus peuplée, mais les dynamiques de silence et d’invisibilité demeurent intactes. Derrière les façades des maisons de pierre, derrière les clochers qui dominent les villages et derrière les registres soigneusement tenus par le clergé, une histoire parallèle continue de s’écrire, discrète mais persistante.
Une histoire qui ne commence pas.
Une histoire qui ne disparaît pas.
Une histoire qui, malgré les interdits et les effacements, traverse les siècles jusqu’à aujourd’hui.
Quand les archives s’ouvrent : scandales, procès et vies sous surveillance en Nouvelle-France
À mesure que la Nouvelle-France se structure au XVIIe siècle, l’administration coloniale et l’Église catholique affinent leurs outils de contrôle social. Les registres paroissiaux se multiplient, les autorités civiles organisent la vie quotidienne, et les mécanismes judiciaires commencent à s’implanter plus solidement dans les villes comme Québec et Montréal. Dans ce contexte, certaines affaires émergent sporadiquement des archives, non pas parce qu’elles seraient plus fréquentes que d’autres formes de transgression, mais parce qu’elles touchent directement à ce que l’époque considère comme l’ordre moral fondamental.
Ces affaires sont rares, fragmentaires, souvent difficiles à interpréter, mais elles ont une importance historique majeure : elles constituent presque les seules fenêtres directes sur des réalités sexuelles et affectives que la colonie tente par ailleurs de maintenir dans le silence.
Le scandale comme porte d’entrée dans l’intime
Dans une société où la sexualité est étroitement encadrée par la religion et le droit, les autorités n’interviennent généralement que lorsqu’un comportement devient visible, dénoncé ou jugé suffisamment grave pour menacer l’ordre public. C’est précisément ce mécanisme qui fait entrer certaines affaires dans les archives.
Les procès liés à ce que les textes juridiques appellent alors la « sodomie » ne sont jamais de simples récits privés. Ils deviennent des événements publics, encadrés par des témoins, des interrogatoires et des procédures qui transforment des situations intimes en affaires d’État. Dans ce type de contexte, la frontière entre morale, religion et justice est presque inexistante.
Ce que les archives nous montrent surtout, ce n’est pas une vie LGBTQ+ organisée au sens moderne du terme, mais une série de moments de rupture : des instants où un comportement, une rumeur ou une dénonciation suffit à faire basculer un individu dans le champ judiciaire.
Le tambour de Québec : un nom dans le silence
Parmi les rares affaires qui ont traversé le temps, celle du jeune tambour militaire de Québec occupe une place particulière dans l’histoire de la colonie. Les documents disponibles restent incomplets, mais ils permettent de reconstituer les grandes lignes d’un épisode qui a marqué les autorités de l’époque.
Le personnage est jeune, intégré à la structure militaire, et occupe une fonction essentielle dans le fonctionnement quotidien des troupes. Le tambour n’est pas un simple musicien : il transmet les ordres, rythme les déplacements et joue un rôle de communication stratégique dans un monde où les moyens de transmission sont limités. Son statut le rend visible, identifiable et donc particulièrement exposé.
Lorsque des accusations circulent à son sujet, elles ne peuvent pas être ignorées. Dans le système colonial français, les affaires touchant à la moralité sexuelle sont prises au sérieux non seulement sur le plan judiciaire, mais aussi sur le plan religieux et social. L’instruction du dossier mobilise des témoins, des autorités militaires et des représentants de la justice coloniale.
Les détails exacts de l’affaire restent flous, comme souvent dans les archives de cette période. Les sources sont fragmentaires, parfois contradictoires, et filtrées par le langage juridique et moral de l’époque. Mais une chose demeure claire : le jeune homme devient l’objet d’une procédure qui dépasse largement le cadre individuel et s’inscrit dans une logique de maintien de l’ordre colonial.
Dans ce type d’affaires, la sanction théorique est extrêmement lourde selon le droit français de l’époque, même si l’application réelle varie selon les circonstances, les preuves et les influences sociales. Les archives laissent entrevoir un système où la gravité de l’accusation ne garantit pas automatiquement la sévérité de la peine, ce qui crée une zone d’incertitude permanente pour les personnes concernées.
La justice coloniale : entre rigueur morale et pragmatisme
Le système judiciaire de la Nouvelle-France fonctionne dans un équilibre fragile entre la rigueur des principes moraux hérités de la tradition catholique et les réalités pratiques d’une colonie encore en construction. Les juges doivent composer avec des preuves souvent limitées, des témoignages indirects et des contextes sociaux où les rivalités personnelles peuvent influencer les accusations.
Dans plusieurs cas, les procédures semblent hésiter entre la volonté de sanctionner et la nécessité de maintenir une certaine stabilité sociale. Cette tension produit des résultats variables, parfois sévères, parfois étonnamment modérés selon les situations.
Ce que révèlent ces archives, c’est moins une application systématique de la loi qu’un système où la visibilité d’un comportement joue un rôle déterminant dans la réponse des autorités. Tant que les pratiques restent invisibles ou non dénoncées, elles échappent largement au champ judiciaire. Dès qu’elles deviennent publiques, elles entrent dans une logique de contrôle qui peut avoir des conséquences considérables.
Des vies prises dans le filet de la dénonciation
Dans la Nouvelle-France du XVIIe siècle, la dénonciation constitue l’un des principaux moyens par lesquels certains comportements deviennent visibles aux yeux des autorités. Dans une société relativement petite, où les réseaux sociaux sont étroits et où les relations personnelles sont omniprésentes, la circulation de l’information joue un rôle central.
Une rumeur peut suffire à déclencher une enquête. Un conflit personnel peut se transformer en accusation formelle. Un comportement mal interprété peut être intégré dans un récit judiciaire plus large.
Dans ce contexte, les personnes accusées ne sont pas seulement confrontées à la justice, mais aussi à leur communauté immédiate, où la réputation constitue un capital social essentiel. Une accusation peut ainsi avoir des effets qui dépassent largement la décision judiciaire elle-même, en entraînant l’isolement, la perte de statut ou l’effacement progressif de la vie sociale.
Ce que les archives ne disent pas
L’un des aspects les plus frappants de ces documents historiques est ce qu’ils ne contiennent pas. Les archives judiciaires parlent des accusations, des interrogatoires et des procédures, mais elles ne décrivent presque jamais les relations humaines dans leur complexité émotionnelle.
Il n’y a pas de récits d’amour, pas de témoignages sur les sentiments, pas de description des liens affectifs qui ont pu exister avant ou après les événements judiciaires. Tout est filtré par le langage du droit et de la morale, ce qui transforme des vies entières en dossiers administratifs.
Cette absence n’est pas anodine. Elle crée une asymétrie fondamentale dans notre compréhension du passé : ce qui est conservé relève presque toujours du conflit, du scandale ou de la transgression, tandis que la vie quotidienne, les relations discrètes et les expériences non problématiques disparaissent presque entièrement de la mémoire écrite.
Une colonie sous tension morale permanente
Au fil du XVIIe siècle, la Nouvelle-France devient une société où la surveillance morale est omniprésente, mais rarement systématique. L’Église joue un rôle central dans l’encadrement des comportements, en particulier à travers la confession, les sermons et l’influence sociale des prêtres dans les communautés locales.
La sexualité est alors pensée dans une logique essentiellement reproductive. Le mariage constitue le cadre légitime des relations sexuelles, et tout ce qui s’en écarte est perçu comme une déviation, non seulement sociale, mais spirituelle.
Dans ce contexte, les personnes dont les désirs ou les relations ne correspondent pas à ce modèle vivent dans un espace de tension permanent entre invisibilité et risque d’exposition. Le simple fait d’être perçu différemment peut suffire à créer une situation dangereuse.
Une histoire fragmentée mais persistante
Malgré la rareté des sources, ces fragments judiciaires, religieux et administratifs permettent de reconstituer une réalité historique essentielle : les relations entre personnes du même sexe n’étaient pas absentes de la Nouvelle-France, mais elles étaient rendues invisibles par les structures sociales, religieuses et juridiques de l’époque.
Ce que les archives montrent surtout, c’est un système où l’existence même de certaines réalités dépend de leur visibilité aux yeux des autorités. Ce qui échappe au regard officiel disparaît presque entièrement de la mémoire écrite, même si cela continue d’exister dans la vie quotidienne.
C’est dans cette tension entre présence et effacement que se construit l’histoire LGBTQ+ du Québec ancien : une histoire faite de traces, de silences et d’apparitions ponctuelles, où chaque document conservé devient un fragment précieux d’un monde largement disparu.
Et lorsque l’on avance vers la fin de la Nouvelle-France, une évidence s’impose progressivement : ce qui est visible dans les archives n’est qu’une infime partie de ce qui a réellement existé.
Le reste appartient au silence de l’histoire.
Lorsque la Nouvelle-France passe sous domination britannique à la suite de la Conquête, les habitants de la vallée du Saint-Laurent voient leur univers politique se transformer profondément. Une nouvelle administration remplace progressivement les institutions françaises, les autorités coloniales doivent désormais répondre à Londres plutôt qu’à Versailles, et les règles qui encadrent la vie publique évoluent au rythme des réformes imposées par le nouvel empire. Pour les personnes que l’on qualifierait aujourd’hui de LGBTQ+, cependant, ce changement de régime ne représente pas une libération. Les préjugés demeurent solidement ancrés dans la société et les relations entre personnes du même sexe continuent d’être perçues comme des comportements moralement condamnables et juridiquement répréhensibles. La peur qui accompagnait déjà ces réalités sous le régime français ne disparaît donc pas avec l’arrivée des Britanniques; elle s’exprime simplement dans un cadre politique différent et à travers des mécanismes de contrôle qui deviennent progressivement plus structurés.
Montréal offre un exemple particulièrement intéressant de cette évolution. À mesure que la ville se développe au tournant du XIXe siècle, son port attire des marins venus d’Europe, des marchands de passage, des soldats, des ouvriers et des aventuriers en quête de nouvelles opportunités. Cette croissance démographique transforme lentement la vie urbaine. Alors que les petites communautés rurales permettent difficilement de cacher ses habitudes ou ses fréquentations, les villes offrent une forme d’anonymat jusque-là inconnue dans la colonie. Sans créer immédiatement un espace de liberté, cette concentration de population permet néanmoins à certaines personnes de mener une existence plus discrète, de nouer des relations à l’abri du regard de leur famille ou de rencontrer d’autres individus partageant les mêmes réalités.
Les historiens considèrent aujourd’hui que cette urbanisation constitue l’une des conditions essentielles à l’émergence des premières sous-cultures homosexuelles. Bien avant l’apparition des bars gais, des mouvements militants ou des revendications politiques modernes, les grandes villes ont permis à des hommes et à des femmes de découvrir qu’ils n’étaient pas seuls. Cette prise de conscience, souvent invisible dans les archives officielles, jouera un rôle fondamental dans le développement des communautés LGBTQ+ au cours des siècles suivants.
1867-1945 : Vivre dans l’ombre à l’époque victorienne
Lorsque le Canada devient officiellement une fédération en 1867, les communautés qui formeront le Québec moderne entrent dans une période de transformations spectaculaires. Les chemins de fer relient désormais des régions autrefois isolées, les usines attirent des milliers de travailleurs vers les centres urbains et Montréal s’impose progressivement comme la métropole économique du pays. Pour une majorité de citoyens, ces changements annoncent l’entrée dans la modernité. Pour les personnes que l’on qualifierait aujourd’hui de LGBTQ+, la réalité est plus nuancée.
À la fin du XIXe siècle, l’homosexualité demeure non seulement condamnée par les institutions religieuses, mais également criminalisée par les lois inspirées du modèle britannique. Les journaux de l’époque parlent rarement de diversité sexuelle. Lorsqu’ils le font, c’est généralement dans les pages consacrées aux faits divers ou aux procès. Les personnes concernées n’ont ni organisations communautaires, ni porte-parole publics, ni espaces sécuritaires où revendiquer leur existence. Elles vivent dans une société où la discrétion n’est pas simplement une stratégie sociale : elle constitue souvent une condition de survie.
Cette invisibilité ne signifie toutefois pas que les communautés LGBTQ+ sont absentes. Au contraire, à mesure que Montréal grandit, une vie parallèle commence à prendre forme dans les interstices de la ville. Derrière les façades respectables du centre-ville, dans certains hôtels fréquentés par des voyageurs de passage, dans les parcs publics après la tombée du jour ou dans des établissements dont la réputation se transmet discrètement de bouche à oreille, des hommes et des femmes découvrent peu à peu qu’ils ne sont pas seuls.
La métropole québécoise de la fin du XIXe siècle ressemble alors à bien des égards aux grandes villes européennes et nord-américaines de la même époque. Officiellement, la morale victorienne domine l’espace public. Les sermons religieux célèbrent la famille traditionnelle, les autorités valorisent la respectabilité et les comportements jugés déviants sont sévèrement condamnés. Officieusement, la réalité humaine est infiniment plus complexe. Les désirs ne disparaissent pas parce qu’une loi les interdit, pas plus qu’ils ne s’effacent sous l’effet d’un sermon dominical. Ils se déplacent simplement vers des espaces moins visibles.
Les archives policières de plusieurs villes occidentales montrent d’ailleurs un phénomène récurrent : plus les autorités tentent de contrôler certaines pratiques, plus celles-ci développent leurs propres codes, leurs propres réseaux et leurs propres lieux de rencontre. Montréal ne fait pas exception. Même si les preuves demeurent fragmentaires, les historiens ont progressivement mis au jour les traces d’une sociabilité homosexuelle discrète qui commence à se développer à la fin du XIXe siècle.
Cette période marque également l’apparition d’un phénomène qui traversera toute l’histoire LGBTQ+ jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle : la double vie. De nombreux hommes se marient, fondent une famille et occupent des emplois respectables tout en dissimulant une partie essentielle de leur identité. Certaines femmes vivent des situations comparables. Dans une société où l’honneur familial revêt une importance capitale, révéler publiquement son attirance pour une personne du même sexe peut entraîner l’exclusion sociale, la perte d’un emploi ou la rupture avec son entourage.
Pour comprendre cette époque, il faut abandonner l’image simpliste d’une société divisée entre homosexuels et hétérosexuels telle que nous la concevons aujourd’hui. Les catégories identitaires modernes n’existent pas encore réellement. Beaucoup de personnes vivent leurs relations affectives sans disposer des mots qui permettront plus tard de les définir. Elles naviguent dans un monde où les notions de genre, de sexualité et d’identité sont interprétées à travers des cadres culturels très différents des nôtres.
Cette réalité explique pourquoi les archives du XIXe siècle ressemblent souvent à un immense puzzle incomplet. Les témoignages directs sont rares. Les lettres ont été détruites. Les journaux intimes n’ont pas été conservés. Les familles ont parfois préféré effacer certains souvenirs plutôt que de les transmettre aux générations suivantes. Pourtant, lorsqu’on rassemble les fragments dispersés dans les archives judiciaires, les chroniques de journaux, les correspondances privées et les dossiers médicaux, un portrait commence à émerger.
Ce portrait révèle que l’histoire LGBTQ+ du Québec n’est pas née dans les années 1960 ou 1970. Bien avant les manifestations, les mouvements de libération et les drapeaux arc-en-ciel, des milliers de personnes vivaient déjà ces réalités. Elles ne disposaient ni des droits ni de la visibilité qui existent aujourd’hui, mais elles formaient déjà les fondations invisibles d’une communauté qui allait progressivement sortir de l’ombre au cours du siècle suivant.
PUBLICITÉ

LIRE AUSSI
- https://gayglobe.net/homosexualite-dans-la-prehistoire-et-archeologie-queer-que-disent-vraiment-les-preuves-historiques/
- https://gayglobe.net/levolution-des-medias-homosexuels-en-france-une-histoire-de-visibilite-et-de-lutte/
- https://gayglobe.net/levolution-de-lacronyme-lgbt-significations-histoire-et-debats/
- https://gayglobe.net/une-histoire-de-la-presse-homosexuelle-en-france-1-3-des-origines-aux-annees-60/
- https://gayglobe.net/une-histoire-de-la-presse-homosexuelle-en-france-2-3-des-annees-68-aux-annees-sida/