
Roger-Luc Chayer avec Arnaud Pontin et Carle Jasmin (Image : Pixabay)
Gay Globe – VIH, mémoire LGBT et combats pour l’égalité
Une mémoire essentielle à transmettre
Gay Globe a décidé de vous offrir un important dossier qu’il ne sera sans doute plus possible de publier dans 10 ou 15 ans. À travers ces témoignages, les aînés des communautés LGBT qui ont survécu au VIH — qu’ils aient eux-mêmes affronté la maladie ou survécu à la disparition de proches — souhaitent transmettre leur mémoire et leur vécu aux jeunes de 15 à 30 ans d’aujourd’hui, avant que cette génération ne quitte définitivement la scène.
Le vécu de Roger-Luc Chayer face au VIH et au SIDA
Mais un bon point de départ pour aborder le sujet demeure le vécu personnel de l’éditeur de Gay Globe, Roger-Luc Chayer. Entre la douleur d’avoir perdu des êtres qu’il aimait et le devoir qu’il s’est imposé comme éditeur d’un média LGBT, celui d’aller constamment au-devant de l’actualité liée au VIH et au SIDA, son objectif a toujours été de permettre à ses lecteurs d’être mieux informés.
« J’ai vécu la réalité du SIDA au premier degré, non pas en étant porteur du virus, mais en perdant une personne très chère à mon cœur : mon ami Pascal Corte, de Marseille, décédé en 1995 alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années. Sa mère, l’auteure Caroline Gréco, a d’ailleurs écrit un magnifique livre relatant son combat contre la maladie et les derniers moments de sa vie. Gay Globe le publie gracieusement et gratuitement afin que cette mémoire demeure accessible au plus grand nombre. »
📎 Le livre est disponible ici : https://gayglobe.net/lecture-a-dieu-julien/
Pascal, identité cachée et drame du VIH
« Pascal, dont l’identité avait été dissimulée à l’époque par sa mère, qui le prénommait Julien dans son livre, n’a jamais voulu que je sache qu’il était porteur du VIH et qu’il se dirigeait vers le stade du SIDA. Peu avant sa mort, il devait venir me rejoindre à Montréal, mais c’est en recevant une lettre de sa mère m’annonçant son décès que j’ai appris son terrible destin.
S’en est suivie une longue série de correspondances, d’abord par courrier postal, puis par courriel et souvent par téléphone. Caroline Gréco, de son vrai nom Pia Schaufelberger, m’a alors aidé à comprendre tout ce qu’avait vécu Pascal. De ces échanges est née une profonde et sincère amitié. »
Magazine RG de Montréal et les débuts de la crise du VIH
Mais ce n’était pas le premier contact de Roger-Luc Chayer avec ce virus du VIH. Depuis mai 1993, il collaborait au Magazine RG de Montréal, une publication destinée aux hommes gais et à la communauté LGBT. À cette époque, de nombreux collaborateurs, lecteurs et proches du magazine étaient porteurs du VIH, alors qu’il n’existait encore aucun traitement réellement efficace contre le SIDA.
Il y avait aussi les lecteurs atteints de la maladie, souvent en phase terminale, qui demandaient aux journalistes gais un peu de réconfort afin de ne pas mourir seuls dans une chambre d’hôpital. Roger-Luc acceptait fréquemment de leur rendre visite et de les accompagner dans ces derniers moments de leur vie.
« À cette époque, avant l’arrivée des trithérapies au milieu des années 1990, les personnes atteintes du VIH/SIDA étaient très souvent rejetées par leur famille, leurs employeurs et parfois même par leurs amis. Elles se retrouvaient totalement isolées, malades et sans ressources. J’avais une responsabilité envers les lecteurs et, même si cette réalité m’a profondément marqué au départ, je réalise aujourd’hui que l’accompagnement digne de ces personnes, qui manquaient de tout, de la nourriture aux médicaments, a contribué à faire de moi l’homme que je suis devenu.
Quand on a vu autant de souffrance, de courage et de solitude, on ne regarde plus jamais les autres de la même façon », déclare Roger-Luc, pensif.
Richard, 80 ans – survivre au VIH grâce aux trithérapies
Richard avait déjà dépassé la cinquantaine lorsqu’il a reçu son diagnostic de VIH au début des années 1990. Bibliothécaire de profession, discret et passionné de littérature, il menait une vie tranquille rythmée par les livres et la communauté LGBT.
À cette époque, recevoir un diagnostic de VIH/SIDA ressemblait souvent à une condamnation à mort. Les traitements disponibles étaient limités, les effets secondaires lourds et les perspectives d’avenir extrêmement sombres. Richard a vu disparaître des amis, des collègues et plusieurs hommes qu’il avait connus dans la communauté gaie. Chaque appel téléphonique tardif pouvait annoncer un nouveau décès.
« Nous ne faisions plus de projets à long terme », raconte-t-il aujourd’hui. « On vivait quelques mois à la fois. Acheter un livre que l’on prévoyait lire dans deux ans semblait parfois inutile. »
Le poids du secret était immense. Comme plusieurs personnes vivant avec le VIH, Richard craignait le rejet. Peu de gens connaissaient son état de santé. Il continuait à travailler à la bibliothèque, à accueillir les visiteurs et à recommander des ouvrages avec son sourire habituel, tout en portant seul l’angoisse du SIDA.
Puis sont arrivées les trithérapies au milieu des années 1990.
Pour Richard, ce fut comme assister à un miracle médical en temps réel. En quelques mois, son état de santé s’est stabilisé. Les infections opportunistes ont diminué. Les hospitalisations se sont espacées. Pour la première fois depuis des années, les médecins ont commencé à parler d’avenir plutôt que de survie.
« J’avais passé tellement de temps à me préparer à mourir que j’ai dû apprendre à vivre de nouveau », dit-il en riant.
Peu à peu, son monde a changé. Il a recommencé à faire des projets, à voyager, à acheter une maison. Chaque anniversaire est devenu une victoire silencieuse sur le VIH/SIDA.
Aujourd’hui âgé de 80 ans, Richard regarde avec émotion les jeunes générations LGBT qui vivent dans un contexte totalement différent. Les traitements modernes permettent désormais de vivre longtemps avec le VIH, mais il estime que la mémoire de ceux qui n’ont pas survécu ne doit jamais disparaître.
« Les médicaments ont sauvé mon corps, mais le souvenir de ceux qui sont partis m’accompagne encore chaque jour. »
Les descentes policières contre les communautés LGBT dans les années 1970
Pour de nombreux hommes homosexuels des années 1970, fréquenter un bar gai ou un sauna comportait un risque constant : celui d’une descente policière.
Même après la décriminalisation de l’homosexualité en 1969, les préjugés restaient forts. Les lieux fréquentés par la communauté LGBT étaient régulièrement ciblés par les forces de l’ordre.
Les conséquences étaient lourdes : arrestations, humiliation publique, perte d’emploi, rejet familial et social.
Ces descentes ont profondément marqué l’histoire des droits LGBT, mais elles ont aussi contribué à structurer les premiers mouvements de revendication et de défense des droits humains.
La décriminalisation de l’homosexualité au Canada
Pendant une grande partie de l’histoire canadienne, les relations homosexuelles entre hommes étaient considérées comme criminelles.
En 1967, Pierre Elliott Trudeau affirme que « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation ».
En 1969, le projet de loi C-150 décriminalise les relations homosexuelles entre adultes consentants.
Cependant, les discriminations envers la communauté LGBT persistent longtemps, malgré cette avancée historique.
Les années de terreur du VIH/SIDA
Les années 1980 et 1990 sont marquées par une crise mondiale du VIH/SIDA.
La maladie est d’abord presque toujours mortelle et fortement stigmatisée. Les personnes atteintes vivent souvent dans la peur, l’isolement et le rejet.
Les mouvements militants comme ACT UP jouent un rôle essentiel dans la lutte pour les droits et l’accès aux traitements.
L’arrivée des trithérapies en 1996 transforme radicalement la situation en faisant passer le VIH d’une maladie mortelle à une maladie chronique contrôlable.
Les combats pour le mariage et l’égalité LGBT
Les luttes pour le mariage entre personnes de même sexe s’inscrivent dans un long combat pour l’égalité des droits LGBT.
Dans les années 1990 et 2000, les recours judiciaires se multiplient, basés sur les chartes des droits et le principe d’égalité.
En 2005, le Canada légalise le mariage entre personnes de même sexe, devenant un pionnier mondial en matière de droits LGBT.
Ces avancées transforment profondément la reconnaissance sociale des couples homosexuels, même si des inégalités persistent.
La PrEP et les nouveaux droits LGBTQ+
Dans les années 2010, la prévention du VIH entre dans une nouvelle ère avec la PrEP, un traitement préventif très efficace.
Le principe I=I (indétectable = intransmissible) change également la perception mondiale du virus.
Parallèlement, les droits LGBTQ+ progressent : protections juridiques, reconnaissance des personnes trans et élargissement des droits fondamentaux.
Malgré ces avancées, la stigmatisation et certaines inégalités demeurent encore bien présentes dans la société.