
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
On a beaucoup parlé des vaccins utilisant la technologie de l’ARN messager pendant la pandémie de COVID-19, comme s’il s’agissait d’une toute nouvelle technique. Plusieurs personnes sont même devenues conspirationnistes en adhérant à toutes sortes d’affirmations véhiculées sur le Web, qui prétendaient faussement que ces vaccins provoquaient de graves maladies et qu’il fallait éviter la vaccination.
Évidemment, la vaccination contre la COVID-19 a fait ses preuves. C’est notamment grâce à elle que, plusieurs années plus tard, nous pouvons vivre normalement et vaquer à nos activités en public, sans les mêmes craintes pour notre santé ou pour la capacité de notre système hospitalier.
Or, la technologie de l’ARN messager n’est pas nouvelle, loin de là.
Une technologie qui a commencé bien avant la COVID-19
On a beaucoup parlé des vaccins utilisant la technologie de l’ARN messager pendant la pandémie de COVID-19, comme s’il s’agissait d’une invention apparue soudainement en 2020. Cette perception est compréhensible puisque les vaccins à ARN messager ont été développés et utilisés à très grande échelle pour la première fois à ce moment-là. Mais dans les faits, cette technologie est le résultat de plusieurs décennies de recherches scientifiques.
L’histoire commence bien avant la pandémie. Dès les années 1960, des chercheurs comprennent le rôle fondamental de l’ARN messager dans nos cellules. L’ARN messager agit essentiellement comme une copie temporaire d’une information génétique permettant à nos cellules de fabriquer certaines protéines. Cette découverte ouvre progressivement la porte à une idée qui, à l’époque, semble presque futuriste : pourquoi ne pas utiliser directement cet ARN comme un moyen de demander à nos propres cellules de produire une protéine capable de déclencher une réponse immunitaire?
Le problème est que l’ARN messager est extrêmement fragile. Injecté directement dans l’organisme, il peut être rapidement détruit et il peut également provoquer une réaction inflammatoire importante. Pendant des années, les chercheurs tentent donc de trouver une manière de protéger l’ARN et de lui permettre d’entrer dans les cellules sans être immédiatement éliminé.
Des recherches qui s’étendent sur plusieurs décennies
Au cours des années 1970 et 1980, les progrès de la biologie moléculaire permettent de mieux comprendre comment manipuler l’ARN. En 1989, une équipe de chercheurs réussit notamment à démontrer qu’un ARN messager synthétique peut être introduit dans des cellules et utilisé pour produire une protéine. Cette expérience constitue une étape importante vers ce que nous appelons aujourd’hui les technologies à ARN messager.
Mais entre une démonstration en laboratoire et un vaccin pouvant être administré à des millions de personnes, le chemin est encore très long.
Durant les années 1990 et 2000, plusieurs scientifiques poursuivent leurs travaux sur l’ARN messager, notamment dans le domaine des vaccins et du traitement de certaines maladies. Parmi les obstacles majeurs se trouve toujours la réaction du système immunitaire contre l’ARN lui-même. Il fallait parvenir à utiliser cette molécule sans que l’organisme ne la détruise avant qu’elle puisse accomplir sa fonction.
C’est dans cette longue histoire scientifique que les travaux de plusieurs chercheurs deviennent déterminants. Katalin Karikó et Drew Weissman, notamment, travaillent pendant des années sur la façon de modifier l’ARN afin qu’il puisse être mieux toléré par l’organisme. Leurs recherches, publiées au début des années 2000, permettent de franchir un obstacle majeur qui empêchait jusque-là l’utilisation médicale efficace de cette technologie.
En 2005, leurs travaux démontrent notamment qu’il est possible de modifier certains éléments de l’ARN messager afin de réduire fortement la réaction inflammatoire qu’il provoque. Cette découverte deviendra l’un des fondements scientifiques des futurs vaccins à ARN messager.
La pièce manquante : protéger l’ARN
Il fallait toutefois résoudre un autre problème : comment transporter cette molécule fragile jusqu’aux cellules?
Les chercheurs développent progressivement des systèmes de livraison utilisant de minuscules particules lipidiques. Ces nanoparticules lipidiques permettent de protéger l’ARN messager et de faciliter son entrée dans les cellules. Cette technologie de transport sera essentielle au développement des vaccins contre la COVID-19.
Ainsi, lorsque le coronavirus responsable de la COVID-19 apparaît à la fin de 2019, les scientifiques ne partent absolument pas de zéro. Ils disposent déjà de plusieurs décennies de recherches sur l’ARN messager, de travaux sur les coronavirus, de connaissances accumulées sur les vaccins et de techniques permettant de fabriquer rapidement des séquences d’ARN.
La pandémie va simplement réunir ces différentes avancées au même moment.
Après la COVID-19, l’ARN messager poursuit sa route
La COVID-19 aura finalement servi de démonstration grandeur nature pour une technologie qui était étudiée depuis des décennies. Mais son histoire ne s’arrête évidemment pas avec le coronavirus.
Une nouvelle étape vient d’ailleurs d’être franchie aux États-Unis. Le 5 août 2026, la Food and Drug Administration américaine a approuvé mFlusiva, le vaccin antigrippal à ARN messager développé par Moderna. Il s’agit d’un vaccin utilisant la même grande plateforme technologique que les vaccins à ARN messager déjà utilisés contre la COVID-19 et contre le virus respiratoire syncytial.
Le vaccin est autorisé pour la prévention de la grippe chez les personnes âgées de 50 ans et plus. Pour les 50 à 64 ans, l’autorisation repose sur une procédure d’approbation traditionnelle. Chez les personnes de 65 ans et plus, la FDA a accordé une approbation accélérée, accompagnée d’une étude supplémentaire destinée à confirmer le bénéfice clinique.
Le développement de mFlusiva est particulièrement intéressant dans le contexte de l’histoire de l’ARN messager. Le vaccin, appelé mRNA-1010 pendant son développement, contient trois ARN messagers codant des protéines de l’hémagglutinine correspondant aux principales souches de grippe ciblées par la formulation saisonnière. Ces ARN sont encapsulés dans des nanoparticules lipidiques, une technologie devenue fondamentale pour la plateforme à ARN messager.
Les résultats examinés par la FDA montrent notamment que, dans l’étude de phase 3 menée chez les adultes de 50 ans et plus, le vaccin a présenté une efficacité relative supérieure à celle du vaccin antigrippal à dose standard utilisé comme comparateur, particulièrement contre les virus de la grippe A. La FDA a conclu que l’ensemble des données disponibles permettait de soutenir une évaluation favorable du rapport entre les bénéfices et les risques.
Cette décision est importante pour une raison qui dépasse largement la grippe. Elle démontre que l’ARN messager n’est plus associé uniquement à la pandémie de COVID-19. La plateforme commence à être utilisée pour développer des vaccins contre différentes maladies infectieuses et pourrait éventuellement trouver des applications dans d’autres domaines de la médecine.
La prochaine fois que l’on parlera de « nouvelle technologie » à propos de l’ARN messager, il faudra donc se rappeler d’une chose essentielle : la technologie était nouvelle pour le grand public, mais certainement pas pour la science.
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