Militantisme et Histoire : Quand les Exagérations Nuancent la Vérité

Rois

Arnaud Pontin (Image : Facebook)

Le militantisme amène parfois certaines exagérations qui se retrouvent à circuler sur le web, parfois sans le moindre fondement. C’est le cas ici avec ce groupe militant qui tente de faire circuler l’idée que l’homosexualité était bien présente et vivante en Afrique avant l’arrivée des colons et que ce sont les prédicateurs et les ecclésiastiques qui en ont fait un péché.

Séparons maintenant le vrai du faux dans cette publication. Voici le texte de l’image, fautes incluses.


DES ROIS AFRICAINS “OUVERTEMENT HOMOSEXUELLE”

Dans l’ancien Buganda (l’actuel Ouganda), le roi Mwanga II, farouche opposant au colonialisme et au christianisme, était un monarque ouvertement homosexuel. Les relations homosexuelles étaient répandues chez les Siwa d’Égypte, les Béninois du Nigéria, les Nzima du Ghana, les San du Zibmabwe et les Pangwe du Gabon et du Cameroun actuels.

L’homosexualité n’est pas seulement un truc de blanc.


Analyse

Même si le texte est partiellement vrai, c’est à nuancer fortement. Le visuel mélange des éléments historiquement fondés avec des généralisations simplifiées.

D’abord, l’idée principale — que l’homosexualité n’est pas “importée” en Afrique — est globalement vraie. De nombreuses recherches en histoire et en anthropologie montrent que des pratiques et identités homosexuelles existaient dans plusieurs sociétés africaines bien avant la colonisation européenne. Par exemple, des formes de relations entre personnes du même sexe ont été documentées chez différents peuples, parfois avec des rôles sociaux spécifiques.

Concernant le cas du roi Mwanga II (Buganda, actuelle Ouganda), c’est aussi fondé historiquement, mais souvent mal résumé. Mwanga II est connu pour avoir eu des relations avec des hommes de sa cour. Le conflit avec les missionnaires chrétiens a contribué à la condamnation de ces pratiques, notamment lors des épisodes des martyrs ougandais. Donc oui, il est souvent décrit comme ayant eu des relations homosexuelles, mais le contexte est politique, religieux et colonial, pas seulement identitaire comme aujourd’hui.

Là où l’image devient discutable, c’est dans ses affirmations généralisées :

Dire que les relations homosexuelles étaient “répandues” dans toutes les sociétés citées est exagéré ou difficile à prouver de manière uniforme.

Certaines références (comme les Siwa en Égypte ou certains groupes d’Afrique de l’Ouest) reposent sur des interprétations historiques ou ethnographiques parfois débattues.

Les réalités variaient énormément selon les cultures : tolérance, intégration rituelle, invisibilité ou rejet pouvaient coexister.


L’homosexualité chez les Siwa d’Égypte

L’idée selon laquelle l’homosexualité aurait été « répandue » chez les habitants de l’oasis de Siwa, en Égypte, repose sur des sources historiques réelles, mais souvent mal interprétées ou amplifiées.

Au début du XXe siècle, certains voyageurs et anthropologues occidentaux ont rapporté l’existence de relations entre hommes dans cette région isolée du désert. L’un des témoignages les plus souvent cités évoque même des formes de relations institutionnalisées entre jeunes hommes, parfois décrites comme des unions ou des pratiques socialement tolérées dans certains contextes.

Cependant, il faut être prudent. Ces récits proviennent majoritairement d’observateurs extérieurs, avec leurs propres biais culturels. Ils décrivent des pratiques spécifiques, liées à un contexte social particulier, et non une identité homosexuelle au sens moderne. À Siwa, comme dans de nombreuses sociétés traditionnelles, les comportements sexuels pouvaient être interprétés différemment, sans correspondre aux catégories contemporaines comme « gay » ou « hétérosexuel ».

Avec le temps, notamment sous l’influence croissante de l’islam plus orthodoxe et de l’État égyptien moderne, ces pratiques ont été fortement réprimées ou ont disparu de la sphère publique. Aujourd’hui, la société de Siwa est considérée comme conservatrice, et ces aspects de son histoire restent sensibles.


Chez les Béninois du Nigéria

L’expression « Béninois du Nigéria » est déjà source de confusion. Elle semble faire référence aux populations de l’ancien royaume du Bénin, situé dans l’actuel Nigeria, notamment chez les Edo. Or, contrairement à d’autres cas souvent cités en Afrique, il existe très peu de preuves solides démontrant que des pratiques homosexuelles y étaient socialement reconnues ou répandues.

Certains discours militants évoquent l’existence de relations entre personnes du même sexe dans cette région, mais ces affirmations reposent rarement sur des sources historiques ou anthropologiques fiables. Contrairement à d’autres sociétés africaines mieux documentées sur ces questions, le royaume du Bénin n’est pas reconnu, dans la recherche académique, comme un exemple clair de tolérance ou d’institutionnalisation de l’homosexualité.

Cela ne signifie pas que de telles relations n’existaient pas — elles ont existé dans pratiquement toutes les sociétés humaines — mais plutôt qu’elles n’étaient ni visibles, ni codifiées, ni reconnues socialement de manière notable dans ce contexte précis, du moins selon les connaissances actuelles.


Chez les Nzima du Ghana

Les Nzima (ou Nzema), un peuple vivant principalement dans le sud-ouest du Ghana et en Côte d’Ivoire, sont parfois mentionnés dans certains discours militants comme un exemple de société africaine où les relations entre personnes du même sexe auraient été acceptées. Pourtant, ici encore, la réalité est beaucoup plus nuancée.

À ce jour, il n’existe pas de documentation historique ou anthropologique solide montrant que l’homosexualité était institutionnalisée ou socialement reconnue chez les Nzima. Contrairement à d’autres sociétés africaines mieux étudiées sur ces questions, les sources fiables restent rares et ne permettent pas de tirer des conclusions claires.

Certaines interprétations évoquent des formes de relations ou de rôles sociaux non conformes aux normes de genre strictes, mais cela ne signifie pas nécessairement une reconnaissance de l’homosexualité au sens moderne.


Chez les San du Zibmabwe

Ici, le texte de l’image pose un double problème : historique et géographique.

D’abord, les San (souvent appelés Bushmen) sont un ensemble de peuples autochtones d’Afrique australe, présents surtout au Botswana, en Namibie et en Afrique du Sud. Leur présence au Zimbabwe est très marginale, ce qui rend déjà l’affirmation imprécise.

Ensuite, sur la question de l’homosexualité, il n’existe pas de preuves solides montrant qu’elle était institutionnalisée ou socialement reconnue chez les San. Les recherches anthropologiques sur ces sociétés sont nombreuses, notamment sur leurs modes de vie, leurs croyances et leur art rupestre, mais elles ne mettent pas en évidence une place particulière ou structurée des relations entre personnes du même sexe.


Chez les Pangwe du Gabon et du Cameroun actuels

Le terme « Pangwe » est une ancienne appellation utilisée par les Européens pour désigner les populations aujourd’hui connues sous le nom de Fang, présentes au Gabon, au Cameroun et en Guinée équatoriale. Il s’agit donc déjà d’un terme daté et imprécis, ce qui invite à la prudence.

En ce qui concerne l’homosexualité, il n’existe pas de preuves solides montrant qu’elle était reconnue ou institutionnalisée chez les Fang. Les travaux anthropologiques sur ces sociétés sont nombreux, notamment sur leur organisation sociale, leurs rites et leurs systèmes de croyances, mais ils ne mettent pas en évidence une place spécifique des relations entre personnes du même sexe.

L’association directe entre les « Pangwe » et une supposée acceptation de l’homosexualité relève donc davantage d’une simplification ou d’une extrapolation que d’un fait historique établi. Ce cas illustre encore une fois la nécessité de distinguer entre données scientifiques et affirmations amplifiées dans certains discours contemporains.


Conclusion : l’exagération nuit à la crédibilité

Pour conclure, on peut souligner que si le militantisme cherche légitimement à mettre en lumière des vérités oubliées ou méconnues, il peut parfois tomber dans l’exagération, voire la simplification excessive.

Amplifier ou généraliser certaines pratiques historiques, comme le rôle ou la prévalence de l’homosexualité dans diverses sociétés africaines, risque non seulement de nuire à la crédibilité du discours, mais aussi de brouiller la compréhension des réalités complexes.

L’histoire, les contextes culturels et les sources sont souvent nuancés et ne se prêtent pas aux affirmations catégoriques. Ainsi, pour servir réellement la cause, il est préférable d’appuyer les arguments sur des faits vérifiables et de reconnaître les zones d’incertitude, plutôt que de céder à des affirmations spectaculaires mais fragiles.

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  2. « L’homosensualité vous connaissez? »
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  3. « État de l’homophobie en 2024 »
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