
Roger-Luc Chayer et Arnaud Pontin (Image : IA / Gay Globe)
On nous demande souvent si l’homosexualité existait dans la préhistoire et en archéologie. La question est intéressante, puisque nous savons tous que l’orientation sexuelle a toujours fait partie de l’humanité et qu’elle s’est exprimée de différentes façons selon les cultures. Encouragée à des fins militaires et culturelles chez les Grecs antiques, acceptée chez les Romains pour démontrer la virilité, admise chez les peuples inuits, qui ne croyaient pas au cloisonnement strict des sexes, bref, du plus loin que remontent nos connaissances, ou presque, l’homosexualité a été présente.
Homosexualité dans l’Antiquité : entre pratiques sociales et anachronismes modernes
La réponse courte est la suivante : tes affirmations ne sont pas totalement fausses, mais elles sont simplifiées et méritent d’être nuancées pour être historiquement exactes.
Chez les Grecs antiques, il est vrai que les relations entre hommes étaient socialement intégrées dans certaines cités et à certaines époques, notamment sous la forme de la pédérastie institutionnalisée entre un homme adulte et un adolescent. On a parfois associé ces liens à des contextes militaires, comme à Thèbes avec le Bataillon sacré, composé de couples masculins. Cependant, il ne s’agissait pas d’un « encouragement généralisé » de l’homosexualité au sens moderne du terme. Les Grecs ne raisonnaient pas en termes d’orientation sexuelle, mais plutôt en termes de rôles sociaux (actif/passif, citoyen/esclave, adulte/jeune).
Chez les Romains, la situation était également plus complexe que l’idée d’une simple acceptation pour démontrer la virilité. Ce qui comptait avant tout était le statut social et le rôle joué dans l’acte. Un citoyen romain libre pouvait avoir des relations avec des hommes, à condition d’occuper le rôle dominant et que le partenaire soit d’un statut inférieur (esclave, affranchi, prostitué). Être perçu comme passif, en revanche, était fortement stigmatisé. Là encore, on ne parlait pas d’« homosexualité » comme identité.
Peuples inuit et diversité des genres : entre réalité anthropologique et simplification
Certaines sociétés inuit reconnaissaient effectivement des rôles de genre flexibles, notamment à travers des pratiques de socialisation inversée (enfants élevés comme appartenant à l’autre sexe) ou des figures chamaniques pouvant traverser les genres. Mais cela ne signifie pas l’absence totale de distinctions de genre ni une acceptation universelle des relations entre personnes de même sexe. Les réalités variaient selon les régions et les périodes.
Archéologie queer : quelles preuves d’identités queer dans les sociétés précoloniales et prémodernes ?
Mais qu’en est-il de l’archéologie queer, des preuves d’identités queer dans les sociétés précoloniales et prémodernes du monde ?
L’archéologie queer ne cherche pas seulement des « preuves d’homosexualité » dans le passé. Elle remet en question la manière dont les archéologues ont longtemps interprété les vestiges à travers un prisme hétérosexuel et binaire. Pendant des décennies, lorsqu’on trouvait deux individus enterrés ensemble, on parlait spontanément de « frère et sœur » ou de « mari et femme ». L’archéologie queer invite à se demander : et si ce n’était pas toujours le cas ?
Cela dit, il faut être très prudent. L’archéologie ne permet presque jamais d’identifier une orientation sexuelle au sens moderne. On peut observer des pratiques funéraires inhabituelles, des individus enterrés avec des objets associés à un autre genre, des représentations artistiques montrant des relations entre personnes de même sexe, mais cela ne constitue pas une « preuve » d’identité homosexuelle telle que définie aujourd’hui.
On dispose toutefois de plusieurs types d’indices intéressants dans les sociétés précoloniales et prémodernes.
Dans certaines tombes, des analyses ADN ont révélé que des individus enterrés ensemble et interprétés comme des couples hétérosexuels étaient en réalité du même sexe biologique. Cela ouvre des hypothèses, sans permettre de conclusions définitives sur la nature de leur relation.
Dans différentes cultures autochtones des Amériques, bien avant la colonisation européenne, des rôles de genre non binaires étaient socialement reconnus. Ce que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme Two-Spirit correspond à des réalités culturelles spécifiques et anciennes, attestées par des sources ethnographiques et coloniales précoces. Ici, on a des preuves historiques solides d’identités de genre multiples, même si le vocabulaire contemporain ne doit pas être projeté tel quel dans le passé.
En Asie du Sud, en Mésopotamie, en Égypte ancienne, en Afrique ou en Océanie, des textes, des représentations artistiques et des traditions orales suggèrent également l’existence de relations entre personnes de même sexe ou de figures de genre fluides. Mais l’archéologie seule est rarement suffisante : elle doit être croisée avec les sources écrites et l’anthropologie.
Diversité sexuelle et de genre dans l’histoire : une réalité documentée
Le point central est le suivant : il existe de nombreuses preuves que les sociétés précoloniales et prémodernes connaissaient des pratiques sexuelles variées et, dans certains cas, des catégories sociales qui ne correspondaient pas au modèle binaire occidental moderne. En revanche, parler d’« identités queer » au sens contemporain reste délicat. Le risque est l’anachronisme, c’est-à-dire projeter nos catégories actuelles sur des sociétés qui pensaient autrement le sexe, le genre et le désir.
L’archéologie queer ne consiste donc pas à prouver que « les gays ont toujours existé » au sens identitaire moderne, mais à montrer que la diversité sexuelle et de genre est historiquement documentée et que le passé est beaucoup plus complexe que le récit longtemps dominant ne le laissait entendre.
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