LE MEILLEUR DES MONDES -7-

Aldous Huxley

— Vous vous souvenez tous, dit l’Administrateur, de sa voix
forte et profonde, vous vous souvenez tous, je le suppose,
de cette belle parole inspirée de Notre Ford: « L’Histoire,
c’est de la blague. » L’histoire, répéta-t-il lentement, c’est de
la blague.
Il brandit la main; et l’on eût dit que, d’un coup d’un invisible
plumeau, il avait chassé un peu de poussière, et la poussière,
c’était Harappa, c’était Ur en Chaldée; quelques toiles
d’araignée, qui étaient Thèbes et Babylone, Cnossos et
Mycènes. Un coup de plumeau, un autre – et où donc était
Ulysse, où était Job, où étaient Jupiter et Gotama, et Jésus?
Un coup de plumeau – et ces taches de boue antique qu’on
appelait Athènes et Rome, Jérusalem et l’Empire du Milieu,
toutes avaient disparu. Un coup de plumeau, – l’endroit où
avait été l’Italie était vide. Un coup de plumeau, – enfuies,
les cathédrales; un coup de plumeau, un autre, – anéantis,
le Roi Lear et les Pensées de Pascal. Un coup de plumeau,
– disparue la Passion; un coup de plumeau, – mort le Requiem;
un coup de plumeau, – finie la Symphonie; un coup
de plumeau…
— Vous allez au Cinéma Sentant ce soir, Henry? s’informa
le Prédestinateur Adjoint. J’ai entendu dire que le nouveau
film de l’Alhambra est de premier ordre. Il y a une scène
d’amour sur un tapis en peau d’ours; on dit que c’est merveilleux.
Chacun des poils de l’ours est reproduit. Les effets
tactiles les plus étonnants…
— Voilà pourquoi l’on ne vous enseigne pas d’histoire, disait l’Administrateur. Mais, à présent, le moment est venu…
Le D.I.C. le regarda avec nervosité. Il courait des rumeurs
étranges au sujet de vieux livres interdits, cachés dans un
coffre-fort du bureau de l’Administrateur. Des Bibles, de la
poésie – Ford seul savait quoi.
Mustapha Menier intercepta son regard inquiet, et les commissures
de ses lèvres rouges eurent une contraction ironique.
— Ça va bien, mon cher Directeur, dit-il d’un ton de raillerie
légère, je ne les corromprai pas.
Le D.I.C. fut éperdu de confusion.
Ceux qui se sentent méprisés font bien de prendre un air
méprisant. Le sourire qui monta au visage de Bernard Marx
était plein de mépris. «Chacun des poils de l’ours, en vérité!»
— Certes, j’aurai soin d’y aller, dit Henry Foster.
Mustapha Menier se pencha en avant, brandit devant eux
son doigt tendu:
— Essayez de vous rendre compte, dit-il, et sa voix leur causa
un frémissement étrange dans la région du diaphragme.
– Essayez de vous rendre compte de ce que c’était que
d’avoir une mère vivipare.
De nouveau, ce mot ordurier. Mais aucun d’eux ne songea,
cette fois, à sourire.
— Essayez de vous imaginer ce que signifiait: « Vivre dans
sa famille. »
Ils essayèrent ; mais manifestement sans le moindre succès.

— Et savez-vous ce qu’était un « foyer ? »
Ils secouèrent la tête.
Quittant la pénombre rouge de son sous-sol, Lenina Crowne
fit brusquement l’ascension de dix-sept étages, tourna à
droite en sortant de l’ascenseur, enfila un long couloir, et,
ouvrant une porte marquée Vestiaires des Dames, plongea
dans un chaos assourdissant de bras, de poitrines, et de
dessous. Des torrents d’eau chaude remplissaient en les
éclaboussant cent baignoires, ou s’en écoulaient avec un
bruit de glouglous. Ronflant et aspirant, quatre-vingts appareils
de vibromassage par le vide étaient simultanément en
train de pétrir et de sucer la chair ferme et hâlée de quatrevingts
exemplaires superbes d’humanité féminine. Chacune
d’elles parlait à pleine voix. Une Machine à Musique synthétique
roucoulait un solo de super-cornet à pistons.
— Tiens, Fanny! dit Lenina à la jeune femme qui avait les
patères et le casier contigus aux siens.
Fanny travaillait dans la Salle de Mise en Flacons, et son
nom de famille était également Crowne. Mais comme les
deux mille millions d’habitants de la planète n’avaient pour
eux tous que deux mille noms, la coïncidence n’avait rien de
particulièrement surprenant.
Lenina tira sur les fermetures éclair – vers le bas, sur la tunique,
vers le bas, d’un geste des deux mains, sur les deux
qui maintenaient le pantalon, vers le bas, encore une fois,
pour dégager son vêtement de dessous. Gardant toujours
ses souliers et ses bas, elle se dirigea vers les salles de
bains.
— Le foyer, la maison, quelques pièces exiguës, dans lesquelles
habitaient, tassés à s’y étouffer, un homme, une
femme périodiquement grosse, une marmaille, garçons et
filles, de tous âges. Pas d’air, pas d’espace; une prison insuffisamment
stérilisée; l’obscurité, la maladie et les odeurs.
(L’évocation présentée par l’Administrateur était si vivante
que l’un des jeunes gens, plus sensible que les autres, fut
pris de pâleur, rien qu’à la description, et fut sur le point
d’avoir la nausée.)
Lenina sortit du bain, s’essuya avec la serviette, saisit un
long tube flexible raccordé à un ajutage ménagé dans le
mur, s’en présenta l’embouchure devant la poitrine, comme
si elle voulait se suicider, appuya sur la gâchette. Une bouffée
d’air tiédi la saupoudra de talc le plus fin. Il y avait une
distribution de huit parfums différents et d’eau de Cologne
au moyen de petits robinets, au-dessus de la cuvette du
lavabo. Elle ouvrit le troisième à partir de la gauche, s’imprégna
de chypre, et, portant à la main ses bas et ses souliers,
sortit pour voir si l’un des appareils de vibromassage par le
vide était libre.
— Et le foyer était aussi malpropre psychiquement que physiquement.
Psychiquement, c’était un terrier à lapins, une
fosse à purin, échauffé par les frottements de la vie qui s’y entassait, et tout fumant des émotions qui s’y exhalaient.
Quelles intimités suffocantes, quelles relations dangereuses,
insensées, obscènes, entre les membres du groupe
familial! Pareille à une folle furieuse, la mère couvait ses
enfants (ses enfants)… elle les couvait comme une chatte,
ses petits… mais comme une chatte qui parle, une chatte
qui sait dire et redire mainte et mainte fois: « Mon bébé,
mon bébé !… Mon bébé », et puis: « Oh ! oh ! sur mon sein,
les petites mains – cette faim, et ce plaisir indiciblement
douloureux. Jusqu’à ce qu’enfin mon bébé s’endorme, que
mon bébé s’endorme, une bulle de lait blanc au coin de sa
bouche! Mon petit bébé dort… »
— Oui, dit Mustapha Menier, hochant la tête, c’est à juste
titre que vous pouvez frémir.
— Avec qui sortez-vous ce soir? demanda Lenina, revenant
de son vibromassage comme une perle illuminée de l’intérieur,
rose et luisante.
— Avec personne.
Lenina arqua les sourcils d’étonnement.
— Voilà quelque temps que je ne me sens pas très bien,
expliqua Fanny. Le Docteur Wells m’a conseillé de prendre
un Succédané de Grossesse.
— Mais; ma petite, vous n’avez que dix-neuf ans. Le premier
Succédané de Grossesse n’est obligatoire qu’à vingt et un
ans.
— Je le sais, ma petite. Mais il y a des gens qui se portent
mieux en commençant plus tôt. Le Docteur Wells m’a dit que
les brunes au pelvis large, comme moi, devraient prendre
leur premier Succédané de Grossesse à dix-sept ans. De
sorte qu’en réalité je suis en retard, et non pas en avance,
de deux ans.
Elle ouvrit la porte de son casier, et montra du doigt la rangée
de boîtes et de fioles étiquetées qui s’alignaient sur le
rayon supérieur.
— SIROP DE CORPUS LUTEUM – Lenina lut les noms à
haute voix : OVARINE GARANTIE FRAÎCHE NE DOIT PAS
ÊTRE UTILISÉE PLUS TARD QUE LE Ier AOÛT DE L’ANNÉE
DE N.F. 632. – EXTRAIT DE GLANDE MAMMAIRE : À
PRENDRE TROIS FOIS PAR JOUR, AVANT LES REPAS,
AVEC UN PEU D’EAU – PLACENTINE POUR INJECTIONS
INTRAVEINEUSES À DOSE DE 5 CC TOUS LES TROIS
JOURS. Pouah! fit Lenina avec un frisson, comme je déteste
ça, les intraveineuses! Et vous?
— Moi aussi. Mais quand elles vous font du bien… Fanny
était une jeune fille particulièrement raisonnable.
La suite de ce roman
dans la prochaine édition de
Gay Globe Magazine

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