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Pendant près de quatre ans, la start-up azuréenne Biosantech a réussi à convaincre une partie de la communauté scientifique de la pertinence de ses recherches sur un vaccin curatif. Mais ses méthodes ont jeté le doute et écarté ses derniers soutiens, y compris financiers.
Biosantech vit sans doute ses derniers jours. Avec la disparition tragique du virologue Mark Wainberg au printemps, la biotech la plus controversée du moment a perdu la dernière tête d’affiche qui soutenait encore ses travaux sur la mise au point d’un vaccin thérapeutique contre le sida. Depuis, les mauvaises nouvelles s’accumulent.
Le chercheur du CNRS Erwann Loret, qui se voyait prix Nobel, a été sommé de se tenir à l’écart de l’entreprise qui exploite ses brevets et muté dans une équipe qui se passionne pour les anémones de mer… Une plainte serait sur le point d’être déposée par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) pour non-respect du protocole clinique. Le CNRS a engagé une procédure contre l’entreprise pour l’empêcher de réaliser à l’étranger un nouvel essai clinique (IIb) au motif qu’il mettrait potentiellement en danger des patients séropositifs s’ils étaient contraints de suspendre provisoirement leur traitement.
Enfin, le 11 octobre dernier, le conseil d’administration de Biosantech a présenté une activité et des comptes a minima : pas de chiffre d’affaires, pas de salariés, mais des charges faisant apparaître une perte de 121.444 euros qui creuse un déficit de capitaux propres désormais inférieurs à la moitié du capital social, selon le PV que se sont procuré « Les Echos ». Techniquement donc, la société, comme on dit parfois des grands malades, pourrait ne pas passer Noël et prononcer sa dissolution anticipée, comme l’y oblige le Code de commerce.
« Un espoir contre le VIH »
Retour en arrière. Il y a trois ans, le 28 avril 2014, la présidente de Biosantech, Corinne Treger, kinésithérapeute de formation, et héritière malgré elle de ce dossier initialement porté par son défunt mari, jubilait à la publication d’un communiqué de presse contrevenant à toutes les règles académiques. Elle annonçait, derrière le nom de sa start-up, « un espoir contre le VIH » et « l’entrée en phase II d’un vaccin à ce jour le plus avancé dans le monde ».
Elle soulignait aussi qu’un essai de sa protéine sur l’animal avait « éliminé 100 % du virus dans les cellules réservoirs » et que c’était là « une étape indispensable pour son éradication ». Pour finir, elle affichait la caution scientifique de sommités, parmi lesquelles Mark Wainberg, pionnier reconnu de la recherche sur le sida, mais aussi Jean-Claude Chermann, le codécouvreur du virus.
Les médias avaient répondu à son invitation. Dans une salle de réunion exiguë de l’hôpital de la Conception à Marseille où elle avait organisé sa conférence de presse, il avait fallu calmer le feu des questions devant ce qui apparaissait alors comme une tentative d’ubérisation du carcan qui – vu de loin – encadre parfois à l’excès la publication des résultats de la recherche académique. Quand il découvre alors cette annonce au « JT » de 20 heures, le professeur Yves Lévy, alors président du comité scientifique du Sidaction, manque de s’étouffer.
Annonce disruptive
Deux ans plus tard, ce dernier est à la tête de l’Inserm . Et quand tombe une nouvelle annonce disruptive de Biosantech, le 15 mars 2016, il s’étrangle. Cette fois, Erwann Loret a choisi la une du quotidien local « La Provence » pour dévoiler les résultats de la phase IIa de son étude clinique !
Tant pis pour les règles de l’establishment : les scientifiques devront attendre plusieurs semaines avant qu’une revue à comité de lecture, une de celles qui servent habituellement de caution, accepte la publication des résultats. Pas convaincus par l’analyse du chercheur, « Nature », « Science » et d’autres grands titres ont refusé.
Après beaucoup d’hésitations, « Retrovirology » , un magazine américain de moindre envergure, cède, sous la pression de Mark Wainberg, qui siège à son comité de lecture. « Il a été payé pour cela », affirme un ancien administrateur de Biosantech sous couvert de l’anonymat.
Cas de rétro-séroconversion
L’annonce est fracassante. Selon Loret, le virus serait devenu indétectable chez deux des patients séropositifs traités par son cocktail, à l’image de l’Américain Timothy Brown, le « miraculé de Berlin », connu comme le seul cas de guérison (rétro-séroconversion) après un traitement par transfusion. Comme chez lui, le stock d’ADN viral dans les cellules réservoirs, où le virus se cache et devient inaccessible aux médicaments, aurait été significativement réduit.
Autorisé par l’ANSM, l’essai s’est déroulé au centre d’investigation clinique de l’hôpital de la Conception. Le vaccin a été testé sur 48 volontaires infectés par le VIH depuis plus d’une dizaine d’années et traités par trithérapie. Le protocole s’est étalé sur douze mois. Il a consisté en trois injections, à des doses différentes, réalisées sur quatre groupes de patients, dont un placebo. Puis le traitement a été interrompu pendant deux mois avec un suivi clinique et biologique pour vérifier si le virus était contrôlé ou resurgissait de plus belle.
Au total, neuf patients, issus de deux groupes, ont très bien répondu. « Le vaccin TAT Oyi a montré des résultats jamais observés chez des patients sous trithérapie que l’on peut exposer en trois points forts : la remontée des lymphocytes T CD4 (ou globules blancs), la disparition des cellules infectées dans le sang périphérique depuis deux ans et 2 cas de rétro-séroconversion », annonçait alors le chercheur.
Protéine TAT
La protéine TAT que cible son traitement n’est pas une inconnue. Dans les années 1990, le professeur Chermann a identifié une de ses variantes chez une patiente gabonaise prénommée Oyima, porteuse du virus mais pourtant en bonne santé comme ses trois enfants nés séronégatifs.
« Nous faisions l’hypothèse qu’un principe actif synthétique dérivé de TAT Oyi aide le système immunitaire à reconnaître les variants de la protéine TAT présents dans le sang, quelle que soit la souche de VIH. En les neutralisant, on devait donc permettre à l’organisme de restaurer son immunité cellulaire pour éliminer de lui-même les cellules contaminées par le virus », expliquait fin 2014 aux « Echos » le virologue Jean de Mareuil , qui a été le conseiller scientifique de Biosantech.
Le « miraculé » d’Avignon
Etudiés par plusieurs équipes dans le monde, les principes actifs qui ciblent cette protéine TAT ont déjà été testés avec succès sur la souris et le lapin. En 2001, l’équipe marseillaise d’Erwann Loret avait testé un mélange de quinze d’entre eux sur un groupe de macaques volontairement infectés par le SHIV, la variante simiesque du sida. « Après cinquante-six jours, on ne décelait chez eux plus aucune cellule infectieuse », avait conclu le chercheur. Un brevet avait alors été cosigné avec son employeur, le CNRS.
Quinze ans plus tard, Loret affirme avoir clairement établi « une corrélation entre la présence des anticorps anti-TAT et le contrôle du rebond virémique ». Et il en veut pour preuve l’état de santé d’un de ses « miraculés », originaire d’Avignon. « Il a moins de 30 ans et, selon le protocole clinique, il était censé reprendre sa trithérapie huit semaines après l’injection du vaccin, raconte un témoin qui a suivi les essais. Mais un problème de couverture sociale l’en a empêché et, deux mois plus tard, à l’examen de contrôle de ses analyses sanguines, toute trace de virémie avait disparu. »
Principes déontologiques
Avec à peine 2 millions d’euros, dont 803.000 euros réunis à l’occasion d’une opération de crowdfunding sur Happy Capital en 2014, la petite start-up aurait donc réussi là où 37.000 communications scientifiques et 8 milliards de dollars dépensés cette dernière décennie pour aboutir à l’étude approfondie d’une quinzaine de vaccins thérapeutiques auraient échoué…