
Roger-Luc Chayer (Image : IA / Gay Globe)
Dans une société libre et démocratique, rien n’est plus scandaleux que l’exclusion délibérée et ciblée d’une personne ou d’un groupe de personnes identifiables. En l’occurrence, cette exclusion vise les femmes lesbiennes, et ça vient de Grindr, une application de rencontres pour les communautés LGBTQ+.
Scandaleux, n’est-ce pas? Mais, une fois de plus, de fins manipulateurs des réseaux sociaux sont parvenus à susciter l’opprobre à l’échelle internationale en diffusant une fausse nouvelle, manifestement conçue pour générer des clics, de la viralité et des revenus publicitaires.
Les réseaux sociaux se sont récemment enflammés après la diffusion d’articles affirmant que Grindr aurait « retiré le L de LGBTQ+ » de sa politique de confidentialité, laissant entendre que les femmes lesbiennes seraient désormais exclues de l’application. À première vue, la nouvelle paraît scandaleuse. Pourtant, un examen attentif des faits révèle une réalité beaucoup plus nuancée.
Il est exact que Grindr a modifié la formulation de sa politique de confidentialité. Là où l’entreprise se décrivait auparavant comme « une application mondiale de réseautage social LGBTQ+ », elle affirme maintenant être « une application mondiale de réseautage social servant principalement la communauté GBTQ+ ». La lettre « L » a donc bel et bien disparu de cette phrase.
Cependant, cette modification ne signifie pas que les femmes lesbiennes sont bannies de la plateforme ni qu’elles ne peuvent plus y créer un compte. À aucun endroit de sa politique de confidentialité ou de ses conditions d’utilisation Grindr n’annonce une exclusion des femmes lesbiennes.
Depuis sa création en 2009, Grindr s’est toujours définie comme une application destinée principalement aux hommes cherchant à rencontrer d’autres hommes. Son public cible est historiquement composé d’hommes gais, bisexuels, queer et, au fil des années, de personnes transgenres et non binaires. Les femmes lesbiennes n’ont jamais constitué le cœur de la clientèle de l’application, contrairement à d’autres plateformes spécialisées comme HER.
C’est précisément ce contexte que plusieurs publications virales ont omis de rappeler. En isolant la disparition de la lettre « L », certains articles ont laissé croire à une décision discriminatoire, alors que la modification semble plutôt refléter le positionnement historique de Grindr comme service principalement destiné aux hommes.
Le titre « Not for Lesbians » (« Pas pour les lesbiennes ») est particulièrement révélateur de cette approche sensationnaliste. Bien qu’il attire immédiatement l’attention, il dépasse largement ce que démontre réellement la politique de confidentialité. Aucune disposition ne précise que les femmes lesbiennes sont interdites d’accès ou que leurs comptes seraient supprimés.
Cette affaire illustre une fois de plus la vitesse à laquelle une information partielle peut devenir une controverse mondiale. Un changement rédactionnel limité s’est transformé, au fil des partages sur les réseaux sociaux, en accusation d’exclusion systémique, sans que les documents officiels de l’entreprise ne viennent appuyer cette interprétation.
Cela ne signifie pas que la décision de Grindr soit exempte de critiques. Certains membres de la communauté LGBTQ+ estiment que retirer la lettre « L » envoie un mauvais message ou contribue à invisibiliser les femmes lesbiennes. Cette perception est légitime et mérite d’être entendue. En revanche, présenter cette modification comme une preuve que Grindr aurait officiellement exclu les femmes lesbiennes de sa plateforme ne repose pas sur les informations actuellement disponibles.
Comme souvent à l’ère des réseaux sociaux, la frontière entre les faits et leur interprétation s’est rapidement estompée. Pour les journalistes comme pour le public, cette affaire rappelle l’importance de consulter les documents originaux avant de conclure à un scandale.
Aussi insignifiante, voire microscopique, que puisse sembler la suppression de la lettre « L », les femmes lesbiennes n’ont nul besoin d’un tel changement de formulation. Elles ont plutôt besoin d’une plus grande visibilité et d’une reconnaissance à la hauteur de leur contribution essentielle à la cohésion du mouvement et des communautés LGBTQ+.
Les femmes lesbiennes ont joué un rôle majeur dans l’histoire des communautés LGBTQ+, même si leur contribution a parfois été moins médiatisée que celle d’autres groupes.
D’abord, elles ont été parmi les premières à bâtir des réseaux communautaires durables. Dès les années 1970, des organisations lesbiennes ont créé des centres communautaires, des services d’entraide, des maisons d’édition, des festivals culturels et des espaces sécuritaires qui ont ensuite bénéficié à l’ensemble des personnes LGBTQ+.
Pendant la crise du sida des années 1980 et 1990, leur contribution a été déterminante. Alors que de nombreux hommes gais mouraient ou étaient rejetés par leur entourage, des milliers de femmes lesbiennes se sont portées volontaires comme aidantes, infirmières, accompagnatrices, organisatrices de collectes de fonds et militantes. Elles ont participé activement aux soins, à la défense des droits des personnes vivant avec le VIH et au maintien des organismes communautaires lorsque les ressources étaient limitées. Plusieurs historiens considèrent que cette solidarité a renforcé les liens entre les différentes composantes des communautés LGBTQ+.
Les femmes lesbiennes ont également joué un rôle important dans les avancées juridiques. Elles ont participé à de nombreuses causes visant la reconnaissance des couples de même sexe, la lutte contre la discrimination au travail, l’accès à la parentalité, l’adoption et la protection des droits fondamentaux. Plusieurs de ces gains ont profité à l’ensemble des personnes LGBTQ+.
Elles ont aussi contribué à élargir les revendications du mouvement. En intégrant les enjeux liés au féminisme, à la violence conjugale, à la santé des femmes, à la parentalité et à l’égalité économique, elles ont favorisé une vision plus inclusive des droits LGBTQ+, au-delà des seules questions touchant les hommes gais.
Sur le plan politique, de nombreuses dirigeantes lesbiennes ont occupé des postes de premier plan dans les organismes de défense des droits, les marches de la Fierté et les campagnes pour l’égalité. Leur présence a contribué à faire reconnaître que les communautés LGBTQ+ étaient diverses et que leurs revendications devaient l’être également.
Leur apport culturel est considérable. Des écrivaines, artistes, cinéastes, journalistes et universitaires lesbiennes ont permis de rendre visibles des réalités longtemps ignorées et ont enrichi le patrimoine culturel LGBTQ+.
Grindr mérite-t-elle une petite tape sur les doigts pour cette gaffe qui fera sans doute le tour du monde? Probablement oui. Car, aussi anodine que puisse sembler la disparition d’une seule lettre, elle envoie un message qui, dans le contexte actuel, ne pouvait qu’être mal interprété.
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