À DIEU JULIEN (Épisode 12)

Caroline Gréco

L’état de ta santé qui se dégradait m’a préparée tout doucement à cette éventualité. Cette idée, qui me faisait peur au début, me revenait tout le temps à l’esprit: tout doucement, j’ai réussi à l’accepter, à souhaiter même que tu nous quittes ici, dans ta maison.

C’était devenu pour moi tellement évident! Je ne voulais pas t’abandonner, tu étais mon enfant, ton chemin de vie s’était écourté brusquement, je désirais que tu partes entouré de notre amour. J’ai parfois la visite d’une amie qui a un fils séropositif depuis quinze ans. Tu ne veux pas la recevoir, Julien, je respecte ton souhait, par contre, j’aime bien bavarder avec cette femme qui m’est très proche, depuis notre jeunesse. Brigitte se fait beaucoup de soucis pour Gérard. Il a découvert la drogue lorsqu’il était adolescent et fait vivre à sa mère un calvaire car il a toujours besoin d’argent. Combien de fois lui a-t-il pris de grosses sommes d’argent, volé des bijoux ou alors, par un chantage immonde, a réussi à se faire donner ce dont il avait besoin pour acheter ses doses. Plusieurs fois, Gérard a été découvert inanimé après avoir consommé de la drogue frelatée et, pourtant, malgré tous ces malheurs, ses analyses sont excellentes, et sa séropositivité n’a pas évolué.

Brigitte se sent presque coupable de te savoir malade alors que son fils va bien. Elle ne comprend pas comment Gérard peut continuer à être en bonne santé, malgré la drogue et la vie qu’il mène, alors que toi tu n’as jamais fait d’excès.

Nous avons là-dessus, d’interminables discussions. chaque organisme réagit à sa façon, néanmoins, on n’a pas encore découvert pourquoi chez certains séropositifs la maladie ne se développe pas.

Pendant longtemps, avant que le sida ne se déclare, lors de tes grandes crises d’angoisse, tu finissais toujours par me dire: «Si Gérard, malgré la drogue, ne tombe pas malade, je pense que de mon côté, je n’ai pas de soucis à me faire.» Depuis que tu es alité, Gérard est très angoissé: le moindre rhume lui fait imaginer le pire, mais cette peur ne l’aide pourtant pas à se détacher de la drogue! Paradoxalement, ces deux garçons qui se rencontraient très rarement, s’épiaient mutuellement leur état de santé, comme si l’un devait nécessairement tomber malade si le sida se déclarait chez l’autre!

Parfois, tes amis me téléphonent. Je me perds dans mes mensonges, écoeurée d’être obligée de jouer la comédie pour dire ton absence, mais je suis flattée aussi de constater que malgré «ton éloignement de la maison», ils n’oublient pas. Cet après-midi, Jean m’a fait une courte visite. «Je reviens d’Angleterre où j’ai fait un stage dans une entreprise pendant dix mois. Je sais que Julien est à Paris en ce moment, mais je passais dans le quartier et j’avais envie de prendre de vos nouvelles, Caroline. Comment ça va depuis tout ce temps et quelles sont les nouvelles de Julien?»

Tendue et mal à l’aise, j’ai bredouillé quelques mots. «Oh, m’a dit Jean, je connais les cachotteries de Julien. Il doit être amoureux!» Heureusement, il a vite changé de conversation.

«Caroline, je dois vous dire que j’avais envie de vous voir. J’ai besoin de me confier à quelqu’un. Je ne parlerai certainement pas avec mes parents. Ils ne me comprennent pas, et je les vois rarement. Je viens d’apprendre deux histoires qui m’ont bouleversé. Me permettez-vous de vous en parler?»

J’ai beaucoup d’affection et d’amitié pour ce garçon que je connais depuis son adolescence. Cela me fait plaisir de le recevoir et en même temps je suis très inquiète qu’il découvre ta présence, Julien.

«Caroline, vous connaissez Marc et vous savez certainement qu’il est gravement malade. Il y a deux ans déjà, les médecins lui donnaient trois mois de vie, mais Marc a une grande vitalité et ne veut pas mourir. De temps en temps, il est hospitalisé en urgence et on se prépare au pire… et, quelques semaines plus tard, on le rencontre à nouveau! Il fait souvent la fête et nous, ses amis, savons qu’il ne se protège pas lorsqu’il a des relations sexuelles. Nous avons eu avec lui des explications orageuses, car il admet qu’il se venge ainsi de celui qui lui a transmis le virus.

Il n’arrive pas à accepter la maladie et toutes les souffrances qu’il endure, et il ne peut concevoir que d’autres continuent à vivre alors que, pour lui, le temps est compté. Le sida l’a transformé en assassin lucide et décidé. Comment l’arrêter? Que faire? C’est hallucinant! Qu’en pensez-vous, Caroline?» Il ne m’a pas donné le temps de lui répondre.

«Heureusement, il y a aussi des types bien, vous allez voir. Je ne pense pas que vous connaissiez Fabien. Il ne faisait pas partie de notre groupe, mais je le rencontrais souvent sur le court de tennis. Fabien était séropositif depuis quelques années. Personne autour de lui n’était au courant de ce malheur. Fabien avait un contact simple et chaleureux. Il ne parlait jamais trop de lui. Prêt à dépanner, à donner un coup de main ou à remonter le moral des autres, personne ne s’était étonné de le voir prendre en charge Christian, qui, malade du sida, seul, complètement perdu et très angoissé, avait besoin d’un grand soutien pour surmonter cette période difficile.

«Fabien a été l’ami fidèle, compréhensif et efficace dont Christian avait besoin. Fabien était là le soir, lorsque Christian rentrait du travail complètement épuisé, n’ayant qu’une envie, celle d’aller se coucher et de dormir. Un repas chaud et l’amitié de Fabien l’attendaient. Pendant combien de sombres nuits l’a-t-il soutenu et encouragé, quand l’angoisse de la maladie et de la mort devenaient insupportables? Il était là, fidèle. Comment pouvait-il supporter ces moments difficiles? Lui seul savait que son tour viendrait un jour prochain, et pourtant rien dans son comportement ne le laissait supposer.

«Un jour, Fabien est parti, en prétextant une affaire urgente à régler dans sa famille. Six mois de silence et voilà que j’apprends avec beaucoup d’émotion, hier, sa mort discrète dans un hôpital de la ville! Et Christian vit toujours!»

Jean avait besoin de parler. Je l’ai écouté. Je lui ai proposé une tasse de café. J’ai pu dévier la conversation vers des sujets moins graves. Il m’a raconté son séjour dans les environs de Londres. Mais, tout à coup, j’ai cru entendre tousser Julien. Prise de panique, j’ai prétexté un rendez-vous oublié, et nous sommes vite partis ensembles. J’ai attendu que sa voiture soit suffisamment éloignée pour regagner la maison!

Anne-Marie m’a demandé d’aller la voir. Son fils Antoine est mort du sida il y a quelques mois. Elle ignore ta maladie. Nos deux fils avaient fait connaissance dans un club de gymnastique il y a quelques années, quand ils étaient encore au lycée, puis ils se sont perdus de vue. Je n’avais pas tout à fait coupé le contact avec Anne-Marie. Nous n’avions plus tellement l’occasion de nous rencontrer mais nous étions heureuses de nous revoir occasionnellement.

Le père d’Antoine n’acceptait pas du tout l’homosexualité de son fils et avait fini par le mettre à la porte, au grand désespoir de sa mère qui allait le voir à l’insu de son mari.
Deux années plus tard, ce dernier avait péri dans un accident de la route et Antoine était retourné vivre avec sa mère.

Anne-Marie m’avait donné encore de ses nouvelles pendant un certain temps, puis elle avait déménagé, et ne connaissant pas l’adresse de son nouveau domicile, je me demandais parfois ce qu’elle devenait.

L’appel d’Anne-Marie m’a bouleversée: l’envie de la revoir était grande, mais le courage d’affronter une telle situation me manquait. J’ai réussi à inventer une excuse mais, au deuxième coup de fil, je n’ai pas été capable de refuser son invitation.

«Antoine mort, m’a raconté mon amie, j’ai dû l’annoncer à tous ceux qui l’aimaient bien. Il m’avait demandé le silence sur sa maladie et rares étaient ceux qui savaient.

Suite dans notre
prochaine édition…

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