Tu trouvais qu’il y avait trop de bruit, tu n’arrivais pas à dormir, la nourritu- re était mauvaise. Le seul bon point était pour les infirmières, efficaces et sympathiques, mais débor- dées. Bref, l’ambiance de la maison te manquait et tu comptais les heures que tu devais passer loin de nous.
Le retour se faisait toujours dans l’euphorie et la joie, avec le sentiment qu’une fois de plus on gagnait des point sur la maladie. Mais le virus avançait inexorablement, malgré les périodes de répit. Tu supportais difficilement les traitements qui t’enle- vaient le peu de forces qui te restaient, mais par mo- ments, il t’arrivait d’avoir de bonnes journées. Je le com- prenais dès le matin.
Ces jours-là, tu venais par- tager le petit déjeuner avec nous et ton sourire parlait pour toi. Tout d’un coup, tu paraissais presque sauvé et je me prenais à rêver de guérison. Ce bonheur était, hélas, de courte durée.
Qui nous a parlé un jour du «docteur fou»? Je ne m’en souviens plus. C’était un petit homme au regard très bleu et très doux qui, après ses études de médecine, s’était longuement penché sur la médecine chinoise et avait adapté ses méthodes. Tu étais en très mauvais état lors de ta première visite. Le «docteur fou» nous a donné beaucoup d’espoir : c’est ce dont nous avions le plus be- soin! Le retour à la maison a été gai et nous avons fait des tas de projets.
Le traitement avait l’air de bien réussir, mais nous avi- ons oublié que le sida donne volontiers de faux espoirs pour mieux frapper ensuite. En tout cas, à l’approche des fêtes, tu allais mieux! Était- ce le traitement préconisé par le «docteur fou»? Ou tout simplement une bonne farce du sida?
Depuis plus d’un moi, toi qui te traînais du lit au fauteuil et vice versa, tu avais soudain retrouvé tes forces! Étonnée, je t’entendais dire à un ami qui te téléphonait de Lyon : «Oui, j’ai eu une pneumonie et je suis parti en convales- cence à la montagne. Oui, ça va maintenant, bien sûr je viendrai pour le réveillon, tu peux compter sur moi.» Je n’ai rien dit, habituée aux mensonges lorsqu’il
s’agissait de ta santé, mais quand j’ai réalisé que tu par- lais sérieusement cette fois- ci, l’angoisse et la peur m’ont envahie : trois cent kilomè- tres en voiture, seul! Com- ment allais-tu tenir le coup? Tu es quand même parti. Je t’ai récupéré sans forces et fiévreux, mais heureux d’avoir pu fêter le nouvel an avec tes copains.
C’est à cette période-là qu’un neveu que nous aimons bien est venu passer quelques jours à la maison. Tu t’en- tendais bien avec lui, et tu as accepté de le voir, heu- reux de cette bouffée d’air frais. Pierre a été très frappé par ton état et surtout par une de tes phrases, qui re- venait souvent: «Je ne suis pas malade, j’ai eu des gra- ves problèmes cardiaques et pulmonaires, mais tu vas voir, je serai bientôt sur pied.»
Philippe et moi avons parlé longtemps avec Pierre, scan- dalisé par cette négation du sida et ne comprenant pas pourquoi tu ne voulais rien admettre, tout en sachant consciemment que ton cou- sin était au courant de ton état de santé. Comment fai- re comprendre à Pierre que cette négation de la maladie était une façon de te proté- ger, et qu’il fallait te laisser une petite branche où tu pouvais encore t’accrocher? Vingt-huit ans, et la mort en perspective! Qui peut dire: «Je vais mourir», sans être bouleversé?
Pierre, avec la fougue de sa jeunesse s’est entêté: «Je suis là, sous votre toit, je n’aime pas le mensonge, il faut que je parle à Julien, il faut que tout soit clair entre nous.» Je me suis mise en colère, Philippe a essayé de le raisonner: rien à faire. Pierre est parti te voir dans ta chambre, et j’ai fui la mai- son, très soucieuse et en co- lère, maudissant les jeunes et leur souci de vérité.
Je me demandais com- ment j’allais te récupérer. Tu aimais bien ton cousin, certes, mais vous n’étiez pas assez proches pour affronter un sujet aussi grave.
Tu n’avais jamais abordé la question de ton homo- sexualité avec Pierre. Dans la famille, on savait que tu aimais les garçons. Passé le premier moment d’étonne- ment, on avait accepté ton mode de vie sans commen- taires, d’autant plus que tu restais très discret sur ta vie et tes amis.
Je me culpabilisais de n’avoir pas réussi à faire compren- dre à Pierre qu’il était inutile de démolir actuellement ce rempart protecteur, même si les murs étaient faits de mensonges: nous savions que tu savais. Certains de tes amis étaient morts du sida, et tu étais très informé sur la maladie. Il te fallait nier ton état pour puiser ainsi force et courage, afin de continuer à vivre sans sombrer dans le désespoir.
À mon retour, vous bavar- diez tranquillement et Phi- lippe s’était joint à vous. Te connaissant, je redoutais le moment où nous serions seuls. Les dégâts ont été importants: quelque chose s’était cassé définitivement chez toi après l’échange avec ton cousin: l’espoir de pou- voir continuer encore un peu à vivre malgré ton état. Et tu as abandonné ta lutte pour la vie. Les jours qui ont suivi ont été encore plus doulou- reux, pour moi aussi.
Pierre était reparti, il avait abandonné le champ de bataille, désormais vide. Je n’arrivais plus à amener un peu de paix dans ton cœur. Tu sombrais dans un mu- tisme total, avec beaucoup de rancune envers Pierre. Tu n’acceptais plus ton état et tu te révoltais contre ta souffrance, contre l’injus- tice de la vie. Nous subis- sions ton agressivité : c’était insupportable. On aurait dit qu’un juge impitoyable avait confirmé ta condamnation à mort. Je ne pouvais qu’être là, témoin de ton désespoir.
J’ai beaucoup bavardé avec Philippe sur la nécessité de dire ou de taire la vérité aux grands malades. Il y a ceux qui veulent savoir. Avec eux,
on a le devoir de dire. Et puis il y a tous les autres: ceux qui doutent mais ont peur de la réponse, ceux qui ne veulent rien savoir, ceux qui se protègent par le silen- ce. A t-on le droit de passer outre? Au nom de quoi? De qui? Est-ce que cela change quelque chose pour l’entou- rage du malade de savoir s’il sait ou ignore son état? Res- pecter leur souhait est une question d’humanité.
Nous avions un ami radiolo- gue, professeur très admiré pour l’exactitude de son dia- gnostic. Il donnait des cours à la faculté de médecine.
Depuis quelque temps, il souffrait de maux d’esto- mac et, devant ses élèves ébahis, il avait commenté ses propres radiographies en expliquant qu’il s’agissait d’une irritation bénigne du pylore, alors qu’il était évi- dent pour tous qu’il s’agis- sait d’un cancer! Dans la vie de tout homme, l’espoir est un moteur important. On passe son temps à espérer des lendemains meilleurs. Comment pourrait-on vivre sans espérance? On n’a pas le droit d’enlever l’espoir, surtout à un malade qui en a tellement besoin.
Un conte indien nous le rap- pelle joliment: il y avait une fois un chasseur très habile dans le maniement des flè- ches et très connu dans sa région. Il partit un jour dans la forêt, à la chasse. Depuis quelque temps, tout le vil- lage était en émoi, car on avait aperçu une biche d’une splendeur extraordinaire et tous les hommes ne pen- saient qu’à la capturer et la tuer. Il en allait de leur pres- tige, de leur fierté et de leur honneur.
Notre chasseur partit donc un beau matin. Il marcha toute la journée, le cœur battant: il avait retrouvé sa trace et allait bientôt pouvoir rentrer à la maison, cou- vert de gloire. Le soir arriva, pas de biche en vue. La nuit étant très noire, il décida de dormir sur place. Il fut tout aussi bredouille le lende- main : les traces étaient là, par moments elles disparais- saient, il les retrouvait un peu plus loin, les cherchait à nouveau, et ainsi de suite. Les jours suivants, le chas- seur crut voir la biche mille fois se cachant derrière de hauts buissons.
Un peu plus tard, il l’aper- çut, galopant dans les loin- tains. Il marcha des jour- nées entières, traversa des rivières, longea des grands lacs, se perdit dans des plai- nes immenses. L’espoir ne l’abandonna jamais: il sa- vait qu’il se rapprochait de sa proie, et qu’il finirait par la tuer. La bête donnait des signes de fatigue. Ainsi pas- sèrent les jours.
Suite dans notre prochaine édition…
Pour lire l’oeuvre de
Caroline Gréco,
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